Il faut politiser l’émerveillement

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dans un entretien au « Monde », le philosophe et naturaliste Baptiste Morizot explique pourquoi, face à la dévastation planétaire, le combat écologique ne doit pas reposer uniquement sur l’indignation…

Ecrivain et maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, Baptiste Morizot a publié en février Manières d’être vivant (Actes Sud, 336 p.). Il détaille pourquoi la crise écologique est une crise de la sensibilité et cherche quelques pistes afin d’y remédier.

Pourquoi la crise écologique que nous vivons est-elle, selon vous, une crise de la sensibilité ?

La crise de la sensibilité, c’est en fait l’appauvrissement des mots, des capacités à percevoir, des émotions et des relations que nous pouvons tisser avec le monde vivant. Nous héritons d’une culture dans laquelle, dans une forêt, devant un écosystème, on « n’y voit rien », on n’y comprend pas grand-chose, et surtout, ça ne nous intéresse pas : c’est secondaire, c’est de la « nature », c’est pour les « écolos », les scientifiques et les enfants, ça n’a pas de place légitime dans le champ de l’attention collective, dans la fabrique du monde commun.

Mais poser le problème ainsi ne conduit-il pas à une dépolitisation de notre rapport au vivant ?

Bien au contraire. Pace que notre sensibilité au vivant a tout à voir avec la question de notre action pour le défendre. L’engagement, traditionnellement, repose avant tout sur l’affect très puissant du sentiment d’injustice. Il est intéressant d’interpréter ce phénomène en termes spinozistes. Le sentiment d’injustice et l’indignation qu’il suscite correspondent à ce que Baruch Spinoza appelle « la haine ». Il ne faut pas l’entendre littéralement ici : il redéfinit la haine comme un sentiment de tristesse à l’idée de l’existence de quelque chose. C’est cela, au fond, l’indignation. Précisément : on est attristé, atterré, dévasté par l’existence du néolibéralisme, de l’extractivisme, du capitalisme financiarisé, des forces économiques qui produisent le réchauffement climatique, etc.

C’est là un carburant pour les luttes qui est extrêmement puissant, qui permet à l’engagement de prendre des formes critiques, combatives à l’égard de ce qui détruit le tissu du vivant. Toutefois, dès lors qu’on interprète ce problème à la lumière de la pensée spinoziste des affects, une sorte de point aveugle émerge. C’est que la tristesse et la colère seules diminuent notre puissance d’agir. Si on envisage la crise et qu’on s’engage simplement avec le moteur de l’indignation, il arrive ce que l’on sait : on est submergé de nouvelles désespérantes, et cela aboutit au sentiment d’impuissance. Ou bien on renonce et on pense à autre chose, ou bien on se durcit dans le ressentiment et on entre dans le radicalisme rigide, typique du militantisme rageur d’écran d’ordinateur.

Comment sortir de ce sentiment d’impuissance face aux nouvelles désespérantes sur l’état de la planète ?

Je pense que l’engagement collectif dont nous avons besoin pour défendre l’habitabilité de cette Terre, pour défendre notre monde, ne peut prendre réellement son envol que quand il dispose de deux ailes. En effet, parallèlement à cette nécessité du sentiment d’injustice, il faut ce que Spinoza appelle de « l’amour ». A nouveau, il ne faut pas entendre par là le sentiment mièvre de l’amour, mais, suivant sa définition, la joie associée à l’existence de quelque chose. Par joie, il entend le sentiment de passage à une puissance d’agir et de penser supérieure. Dans la joie, notre puissance d’agir individuelle et collective est augmentée. C’est la deuxième aile. L’engagement ne vole pas loin, il ne vole pas longtemps si on lutte seulement contre : il faut lutter aussi pour. Mais pour quoi ?

C’est là que le bât blesse. Il y a plusieurs joies possibles, complémentaires. Mais celle qui fait vraiment défaut, et qui m’intéresse, c’est la joie à l’idée de l’existence du vivant, et d’en être. Et cet affect doit être inventé à partir de presque rien dans notre culture. Parce que les modernes ne sont pas au courant qu’ils sont des vivants, et quand ils le savent, ils le vivent plus comme un déclassement que comme un honneur. Etre vivant, être de ce monde, partager avec les autres vivants une communauté de destin et une vulnérabilité mutuelle, tout cela ne fait pas partie de notre conception culturelle de nous-mêmes.

En effet, la culture dont nous sommes les héritiers s’est construite comme un « ouvrage défensif », comme le dit magnifiquement Claude Lévi-Strauss, pour couper tous les passages propres à attester « notre connivence originelle avec toutes les manifestations de la vie ». Nous avons désappris à faire l’expérience du prodige d’être un vivant, de faire partie de cette extraordinaire aventure du vivant. Nous l’avons abaissé, humilié et dévalué. En conséquence, il faut reconstituer presque ex nihilo cette aliation. Cest ce que jessaie de faire, à tâtons, dans Manières d’être vivant. Travailler à cette idée, c’est mener une bataille culturelle. Il s’agit de désincarcérer l’affect de l’émerveillement de sa caricature comme une émotion strictement esthétique, bourgeoise ou enfantine, inconsciente de la conflictualité du monde. L’enjeu est de restituer leur prodige aux autres formes de vie, mais ensuite de politiser l’émerveillement : d’en faire le vecteur de luttes concrètes pour défendre le tissu du vivant, contre tout ce qui le dévitalise.

A mon sens, tout engagement pour préserver l’habitabilité de ce monde commun est profondément amputé s’il ne dispose pas de cette deuxième aile pour voler haut et fort. Sans cette joie vécue et sensible à l’idée de l’existence du vivant en nous et hors de nous, comment lutter contre les puissances mortifères des lobbys du pétrole et de l’agrobusiness ? Pour s’engager, nous avons besoin de l’indignation pour armer l’amour, mais nous avons besoin de l’amour du vivant pour maintenir à flot l’énergie, et savoir quel monde défendre.

Nicolas Truong/Le Monde (04.08.2020)

 

Baptiste Morizot, philosophe du vivant

Philosophe de terrain, Baptiste Morizot est sans doute l’un des plus enthousiasmants de cette génération d’intellectuels qui renouent avec les pratiques naturalistes. Né en 1983 à Draguignan (Var), au sein d’une famille dont le père était vétérinaire, il a déjà marqué de son empreinte la pensée écopolitique par des méditations conceptuelles sur la cohabitation avec les loups (Les Diplomates, Wildproject, 2016), des enquêtes philosophiques et des récits pédagogiques sur l’art du pistage (Sur la piste animale, Actes Sud, 2018, et  Pister les créatures fabuleuses, Bayard, 2019).

Dans Manière d’être vivant (Actes Sud, 336 pages, 22 euros), il explique pourquoi la crise écologique relève d’une crise de la sensibilité. Un essai incarné, maillé de dénombrements émerveillés d’oiseaux migratoires ou de pistages de loup sur les stations de ski abandonnées du Vercors. Un texte philosophique qui forge quelques concepts afin de remédier à la « violence innocente » de notre « cécité » face au vivant : comme celui des « égards ajustés » envers les autres formes de vie (abeilles pollinisatrices, animaux de ferme ou forêts anciennes). Un concept qui échappe au dualisme (qui sépare la nature de la culture), au moralisme (défendre la « Nature » est un impératif catégorique), au primitivisme (le sauvage est préférable au civilisé), ainsi qu’aux importations hasardeuses de rites animistes amérindiens dans des lieux alternatifs des campagnes françaises.

Il faut suivre Baptiste Morizot à la trace, comme les animaux qu’il piste dans les montagnes, les cours d’eau et les forêts, notamment dans la Drôme, où il s’est installé avec sa compagne, l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, avec qui il a publié Esthétique de la rencontre (Seuil, 2018), un essai sur nos « rencontres manquées » avec l’art contemporain. Pantalon de randonnée et chemisette respirante, jumelles de précision et véhicule 4 × 4 afin de rejoindre des endroits parfois escarpés, Baptiste Morizot ouvre la voie. Ce jour-là, celle qui conduit, non pas vers les loups qu’il trace et avec qui il hurle, ou plutôt « dialogue »  parfois à la nuit tombée, car les parents de la meute viennent récemment d’être décimés, sans doute par un éleveur exaspéré, mais vers les 490 hectares de forêt ancienne du projet Vercors vie sauvage, îlot de biodiversité dont l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) est propriétaire depuis 2019 grâce à une dizaine de milliers de personnes donatrices et dont Baptiste Morizot est un « compagnon de route ».

Vidéo : Baptiste Morizot - 28 minutes – ARTE (10 :00)

 

 

 

 

 

 

 

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Anne 14/08/2020 23:13

Ah le bonhomme me plait énormément sur toute la ligne ! L'article et l'interview m'ont enthousiasmée. Très très grand merci Jean-Louis pour me l'avoir fait connaitre. De plus c'est un philosophe qui s'exprime clairement (pas comme ceux qui se réfugient derrière des termes savants car il n'y a pas que dans le domaine scientifique que "ce qui se conçoit bien s’énonce clairement" !). Je vais vite acheter son livre "Manières d'être vivant" et suivre ses publications ! Merci !!!!!

Zoé 13/08/2020 17:30

Émerveillement et indignation ne vont pas l'un sans l'autre mais je pense comme Jpl que c'est l'émerveillement qui crée nos indignations et que tous les gens qui se fichent du Vivant quand il ne les sert pas directement sont bien incapables de l'un comme de l'autre .

Jpl 13/08/2020 09:24

Je suis peut être à côté de la plaque, mais il me semble que c’est l’amour du vivant, l’émerveillement pour la nature, la joie éprouvée devant un animal ou un paysage et encore bien d’autres choses de ce ressenti positif pour notre monde qui entraîne des pensées de profonde indignation envers ceux qui s’en fichent éperdument au nom du profit matériel. Il n’y aura probablement pas de révolution en faveur de la planète, donc en faveur de notre vie, sans action forte et de contraintes envers ceux qui détruisent tout. J’ai la très mauvaise impression qu’il est déjà bien trop tard pour faire évoluer les mentalités et surtout celles de ces indignes de la planète qui malheureusement ont le pouvoir, bien trop tard avec par exemple, 31 degrés à l’ombre en Bretagne ces derniers jours.

Céline Stein 12/08/2020 13:00

Merci Jean-Louis!!

Evelyne Flurer 12/08/2020 13:00

Merci Jean-Louis pour ce magnifique partage qui permet de ne pas désespérer !

Jacky 12/08/2020 11:01

C'est intellectuel et touffu. J'ai du mal à suivre sa pensée. Entre ce texte et son intervention sur Arte, je me perds.

Jean-Louis 12/08/2020 06:33

Baptiste Morizot n’est pas, comme qui dirait ‘’un perdreau de l’année’’ et j’aime sa manière, lucide, de considérer nos sociétés ! Je suis, évidemment, totalement en phase avec sa relation avec le ‘’vivant’’ et admiratif devant ce qu’il réalise : c’est non seulement un philosophe qui connaît parfaitement l’œuvre de Spinoza ou les écrits de Lévi-Strauss mais c’est également un naturaliste, un vrai, et c’est probablement ce qui me le rend le plus sympathique…