Une remontée de ruisseau
Aujourd’hui Etienne nous propose une de ses balades dont il a le secret : à défaut de pouvoir l’effectuer en sa compagnie ‘’pour de vrai’’, c’est bien volontiers que nous le suivons ‘’virtuellement’’ : si sa présence et son savoir nous manquent c’est pour mieux se faire apprécier dans le futur ! Qui sait ? En attendant, suivons-le sur les bords de ce ruisseau transfrontalier…
Au coeur de l'hiver, un écart au parcours habituel des sorties sur le plateau lorrain va nous amener à remonter le cours d’un ruisseau. Nous en avons suivi des dizaines déjà, dans les prairies ou en forêt, souvent à sec durant l'été. L’hiver, les pluies aidant, ces ruisseaux ont une toute autre allure.
Le ruisseau visité se situe au nord de l’Alsace Bossue, en zone frontalière. Son toponyme local est Klamm (gorge, ravin / klemmen = pincer, serrer), il dévale de 100 m et sur moins d'un kilomètre, le flanc d'une vallée principale qu'il rejoint au bout d'une course d'obstacles.
En route !
Nous abordons le vallon du ruisseau par la base, là où il rejoint la vallée principale. Il serpente sur un large cône de déjection sans cesse remanié par les crues, formé de bandes de pierres et de boue argileuse. D’anciens prés à l’abandon ont cédé la place à une ripisylve composite où les pieds des arbres sont enfouis sous des amas de galets et d’embâcles.
Par endroits des troncs momifiés de saules plus que centenaires marquent le passage d’un ancien tracé à présent délaissé. Jadis, ces arbres étaient taillés en têtards ou trognes pour l’usage des rameaux en vannerie.
Rapidement nous gagnons l’entrée du vallon très encaissé. L’amont du cône alluvial se termine en pointe et forme une terrasse couverte de coussinets de mousses que le ruisseau contourne. La hêtraie domine. Sous son couvert dense et sa litière épaisse, le sous-bois et la flore sont peu développés à l’exception de quelques taillis naissants de hêtres, aux feuilles à présent rousses.
Au passage, un trou partiellement masqué attire le regard. Un terrier de blaireau inoccupé en ce moment est reconnaissable aux déblais à son entrée. Plus loin, sur un tronc, une inscription gravée dans l’écorce. Cela fait 60 ans qu’elle est là… Ce sera la seule trace d’activité humaine, hormis quelques bûches fendues dans le lit du ruisseau. Pas de déchets récents ou anciens, le genre de spectacle qu’on voit trop souvent dans ce type de milieu.
A présent, la progression s’annonce délicate. Le lit est jonché de blocs de toutes tailles plus ou moins recouverts de mousse qui les rend glissants, de branches et de troncs tombés à différents moments et dont le houpier s’est fracassé dans la chute.
Franchir ces obstacles devient tout un art, il faut tantôt les enjamber, tantôt les contourner en remontant la pente glissante comme une patinoire, ou encore se faufiler à quatre pattes, au ras de l’eau.
Dans cette partie qui correspond au chenal d’écoulement, les flancs sont couverts d’éboulis : blocs écroulés depuis le haut de la pente où se profile un banc rocheux, coulées argileuses. On avance sur des amas de pierres instables que le ruisseau descend par paliers, des paquets de feuilles cachent des flaques.
En cheminant ainsi, le regard tourné vers le sol, des détails apparaissent. Ici, sur le tronc d’un hêtre abattu deux masses gélatineuses violacées: l’une a l’aspect d’une cervelle, l’autre de coupelles emboîtées. Il s’agit d’un champignon, l’Ascorogyne sarcoïde. Là, sur un bloc calcaire, des « pastilles » blanches nous renseignent sur son appartenance aux Couches à entroques du Muschelkalk (Trias).
Les flancs se resserrent encore, le vallon prend véritablement des allures de gorge et mérite son nom de «Klamm ». Il prend même des allures de reculée jurassienne. Son rebord domine à plus de 15 m. Quant à l’amont, il est barré d’un mur infranchissable : une cascade !
Approchons-nous encore, passons les derniers obstacles.
Depuis un minuscule promontoire, on aperçoit mieux la cascade installée au sein de la barre du Calcaire à entroques, bien connu dans la région. Il est responsable du premier relief de côte à l’est du Bassin parisien. A la base, les marnes des Couches grises apparaissent sous les racines d’un arbre (à gauche sur le cliché). L’érosion remontante a eu beau jeu pour inciser la partie aval très tendre avant de buter pour un temps encore sur ce niveau résistant.
La chute d’eau a une hauteur proche de 2 mètres. L’eau rebondit sur les bancs épais de calcaire en gerbes d’étincelles blanches, tombe en draperies le long des parois. Une vasque bouillonnante d’écume recueille les branchages et les pierres tandis que le rugissement étouffe tout autre bruit.
Nous ne ferons pas d’exploit de sawanobori aujourd’hui (le sawanobori est une activité sportive japonaise qui consiste à remonter un ruisseau en direction de la source et en escaladant les obstacles). Il nous faudra faire un crochet pour gagner le cours supérieur du ruisseau.
Nous voici au sommet de la cascade (le rebord de la chute se situe au 1/3 du bas de la photo). La vue embrasse le ravin encadré par l’abrupt calcaire.
Vers l’amont, le lit du ruisseau s’élargit, il est bien moins encaissé. Au calcaire en bancs épais font suite des terrains plus marneux contenant des lits minces qui se fragmentent en plaquettes et dalles.
Peu à peu, les pierres du fond deviennent invisibles. Elles sont prises dans une sorte de ciment, véritable toboggan pour les eaux. Un tuf calcaire ou travertin s’est formé au contact des mousses aquatiques par précipitation du calcaire initialement dissous. Profitant de l’atmosphère humide, des mousses terrestres partent à l’assaut des arbustes qui leur servent de tuteurs. Ces formations souvent nombreuses font penser à des arbustes à chaussettes.
Plus haut, le ruisseau se scinde en branches inégalement alimentées. Nous remontons l’une d’elles, quittons le couvert et abordons dans une zone de prairies, le bassin de réception.
La zone de prairies forme un vaste cirque semi-circulaire, où les eaux de ruissellement plus ou moins canalisées se rejoignent. A contempler la scène au cœur de l’hiver, on comprend que l’allure actuelle du ruisseau ne peut être que le résultat d’une érosion bien plus active encore, réalisée pendant les périodes glaciaires. Dans un paysage pratiquement sans couverture végétale, les eaux de fonte issues des neiges accumulées dévalaient la pente en masse et à vive allure.
Pour l’instant, nous allons essayer de traverser ce marécage où les pointements de pierres qui avaient permis de garder les pieds au sec lors de la montée, font cruellement défaut.
E.F. (01.2023)
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