Le vagabondage improbable des anguilles en sursis

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Alors que la pêche à la civelle (jeune anguille) était autorisée sous contrôle rigoureux jusqu’au 30 avril, l’avenir de l’espèce continue d’inquiéter les scientifiques. Le professeur Éric Feunteun lève en partie le voile sur ce poisson qui reste aussi fragile que mystérieux et alerte sur l’impact des polluants affectant cette espèce emblématique.

La mer des Sargasses, une immensité marine localisée en Atlantique nord, entre les Açores et les Antilles. C’est par 300 mètres de profondeur, quelque part dans ce territoire couvrant plus de 2 millions de km2 que viennent au monde les anguilles européennes et américaines.

Dès l’éclosion, la larve perçoit un irrésistible appel vers d’autres horizons. Portée par le Gulf Stream, à une profondeur de 50 à 120 mètres, elle trace sa route : plus de 5 000 km à parcourir avant d’atteindre les côtes Européennes! Le leptocéphale, cest ainsi que lon désigne la larve, mesure 4 mm à l’éclosion et se nourrit de « neige marine » (matière organique en décomposition) avant d’atteindre les 60 mm, 2 ans plus tard, à l’approche du continent européen. Le moment de la disette est venu, elle cesse alors de manger pour se métamorphoser peu à peu en civelle (ou pibale) alors qu’elle rejoint les estuaires et les rivières de la vieille Europe. Comment rester indifférent à l’exploit qui ne fait que commencer? Comment lexpliquer?

Des caractéristiques impressionnantes

C’est en rencontrant Éric Feunteun, professeur du MNHN, dans son centre de recherche et d’enseignement sur les Systèmes Côtiers de Dinard, que le voile s’est en partie levé. En partie seulement, car cette sommité scientifique, reconnue mondialement pour ses travaux sur les anguilles, concède que bien des mystères demeurent alors qu’il se passionne pour la question depuis l’enfance.

Parmi les acquis, les biologistes ont la certitude que les anguilles possèdent l’un des odorats les plus performants du monde animal. Il pourrait contribuer à l’orientation mais reste insuffisant. « Les pores de la mâchoire, riches en magnétite, jouent peut-être également un rôle de boussole. », suggère Éric Feunteun. Des programmes de recherche ont permis d’apporter un éclairage sur les facteurs de salinité, de luminosité, de température, de profondeur, etc., sans pour autant expliquer le phénomène de migration.

En attendant d’en savoir plus, les civelles assument une nouvelle transformation en adoptant le statut de jeunes anguilles dites « jaunes ». Il ne leur reste plus qu’à grandir dans des rivières, des mares ou des marais jusqu’à atteindre une taille d’une quarantaine de centimètres en engrangeant de bonnes réserves graisseuses. Dès lors, une autre métamorphose se dessine.

« Les yeux quadruplent de volume, les pigments jaunes disparaissent, le ventre devient blanc et le dos sombre, l’anguille se préparant ainsi à échapper aux prédateurs en haute mer », décrit Éric Feunteun.

Encore adolescentes, par une nuit de tempête et de crue, elles s’engagent dans le voyage de retour, celui qui perpétuera l’espèce. Les scientifiques ont constaté que les jeunes anguilles en provenance de l’Europe convergeaient toutes vers les Açores, ensuite l’énigme reste entière. Toujours ce fameux mystère qui plane sur l’espèce.

Braconnage, barrages, polluants…

Ce qui est avéré, en revanche, c’est l’état dramatique des populations qui se réduisent comme peau de chagrin. Éric Feunteun se désole : « Depuis plus de 40 ans, nous alertons sur le déclin. On enregistre une baisse de près de 90 % des abondances de civelles et d’anguillettes dans toute leur aire de distribution continentale. Les causes du déclin sont multiples mais toutes d’origine humaine ».

Les barrages figurent parmi les principales menaces : on en recense plus d’un million deux cent mille en Europe! Ils constituent bien souvent un obstacle fatal qui entrave les déplacements en amont, comme en aval. L’assèchement des zones humides a également impacté les poissons, près de 90 % d’entre elles ont été modifiées depuis le 19ème siècle pour satisfaire une agriculture industrielle ou une urbanisation galopante. À ces contraintes, s’ajoutent les polluants du type pesticides, plastiques ou médicaments qui participent au déclin : « Dans notre laboratoire de Dinard, nous avons pu démontrer que la taille des anguilles européennes femelles avait diminué de 25 % en raison de ces polluants en moins de 20 ans », précise Éric Feunteun. Cela implique une diminution massive de la fécondité, puisque le nombre d’œufs produits par chaque femelle est proportionnel à la taille du poisson!

La pêche légale, à hauteur de 60 tonnes par an, ou illégale, participe également, dans une moindre mesure, à l’agonie des anguilles. La tentation du trafic est grande. Officiellement ou clandestinement, un kilo de civelles (soir près de 3000 poissons) se négocie 4 000 € sur le marché asiatique. Certes, les exportations hors de l’Union Européenne ont été suspendues en 2009, mais le braconnage continue de faire recette. Vendue 0,10 € pièce par le pêcheur, la civelle arrivée en Asie vaut 1 €. Après un an de grossissement en aquaculture, son prix atteint 10 €. Ce qui conduit les observateurs à estimer que le trafic générerait une économie approchant les 3 milliards d’euros.

Des opérations anti-braconnages sont menées avec succès sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’or blanc », mais les réseaux rayonnant jusqu’en Espagne, en Roumanie ou en Pologne, avant d’atteindre la Chine, ne facilitent pas la répression. Des peines jugées dissuasives ont pourtant été imposées : 230 000 € de dommages et intérêts, assortis d’amendes et de prison ferme ont sanctionné 9 braconniers vendéens. « Ce genre d’affaire fait la une de la presse mais on oublie que les pollutions en tous genres représentent une perte de civelles atteignant les 400 tonnes par an. On ne peut qu’invoquer la destruction massive de leurs habitats et l’emploi de polluants organiques, notamment agricoles pour expliquer la situation. Il est là le problème. Tout miser sur le braconnage ne ressuscitera pas les anguilles. » prévient le scientifique désabusé.

Allain Bougrain-Dubourg (10 mars 2023)

 

 

 

 

 

 

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B
Oui désolant ! Pour les anguilles en grand danger...
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Z
Absolument désolant! Restera t-il une espèce animale qui ne sera pas victime du genre humain?<br /> Amitiés Jean-Louis.
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J
Il est désolant de constater comment l’avidité humaine d’une part ne permet pas de protéger cette espèce devenue un plat de « très » riche et comment la bêtise, toujours humaine poursuit son parcours destructif avec toujours plus de pesticides, barrages, assèchement … encore et toujours, jusqu’à une fin qui se précise et se rapproche à grands pas.
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J
Les hasards de la vie font que j’ai vécu au bord de la Loire près d’Angers entre 1958 et 1962. Mon père y avait un restaurant et je me suis gavé d’anguilles qui constituaient un plat apprécié mais très commun et accessible comme la friture de Loire aussi disparue. Les guinguettes et les restaurants là servaient principalement en friture mais aussi en matelote et cela contribuait à faire vivre de nombreux pêcheurs qui les pêchaient dans des boires qui étaient des étangs parallèles à la Loire et alimentés par elle au moment des crues. L’anguille était aussi pêchée dans la baie du Mont Saint Michel par un oncle pêcheur professionnel. C’était il y a soixante ans.
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