Le castor, grand bâtisseur des rivières, relance la construction

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Rien ne prédestinait Lionel Coste à pénétrer dans l’intimité du castor. Professeur de mathématiques à Montpellier, ce grand gaillard souriant s’attardait davantage sur les fossiles du passé que sur le bâtisseur des barrages. La rencontre avec l'animal va l'enthousiasmer au point de créer l'association « Fiber Nature » pour contribuer à sa sauvegarde.

Premier obstacle à surmonter, localiser l’animal sans le faire fuir. « Il faut savoir être pudique, considérer qu’on est sur le territoire des autres et toujours prévoir de s’effacer », explique Lionel en préambule avant de souligner : « Mais l’essentiel reste la patience. Attendre sans précipitation le privilège d’une rencontre. » La patiente a été payante. Non seulement Lionel a localisé ses castors mais il se fait désormais accepter par une quinzaine de familles, réparties sur quelque 50 km de cours d’eau Ardéchois.

Après plus d’une décennie de rendez-vous, parfois manqués, avec le peuple des rivières, il est devenu référent international de « castor fiber » et vit au rythme de ses protégés. Durant la journée, le naturaliste se transforme en détective, il s’agit d’accumuler les indices de présence. Le soir venu, alors que les castors commencent à s’activer, la rencontre devient possible (en été, l’activité s’observe dès le matin).

Des terriers-huttes aménagés

Sortant de leur hutte, les castors n’ont qu’une priorité : chercher à manger. La quête des branches savoureuses, de préférence de peupliers, est engagée. Mais pas question de s’en gaver sur la terre ferme. Elles sont ramenées dans l’eau, un lieu plus sécurisant. Ensuite, chacun s’active selon ses envies avec un esprit constant de complicité.

Chez les castors, on est fidèle, tandis que la famille accueille deux générations de petits. Les deux tiers des castors vivent en communautés familiales pouvant rassembler six individus, tandis que les « solitaires » se transforment souvent en explorateurs. Ils tentent de conquérir d’autres territoires. « L’odeur joue un rôle considérable chez les castors. Elle permet d’identifier les membres d’une même famille ou, tout au contraire, des concurrents ou des prédateurs », constate Lionel Coste dont certains castors ont sûrement dû accepter sa propre odeur puisqu’il a pu assister à la première sortie des jeunes durant le mois de juin.

La cohabitation avec d’autres espèces, comme la loutre ou le ragondin, a également généré de grandes émotions. Comment la paix s’est-elle installée dans la jungle, lorsqu’on sait que le terrier-hutte est composé d’une première salle, qualifiable de « salon commun », donnant ensuite sur des « chambres individuelles » aménagées avec une litière?

Inné, ou acquis?

Mais la construction du barrage reste sûrement le plus remarquable aménagement. « C’est l’animal qui, après l’homme, fait les plus grandes constructions et les plus grandes modifications de son environnement », s’enthousiasme le naturaliste avant de préciser « sur un territoire qui peut faire jusqu’à 1 km, il y a une vingtaine de barrages. Et il n’y en a pas un de semblable à l’autre! » Ces barrages en bois méritent l’attention.

Le castor commence par positionner des branches dans le sens du courant puis il en rajoute perpendiculairement et recommence ainsi jusqu’à ce que l’édifice se solidifie. Le plus étonnant c’est qu’il établit une stratégie de construction. Repérant un rocher, il va couper une branche pouvant atteindre 3 mètres afin de prendre appui sur la pierre. De même, il consolide l’édifice en apportant d’autres pierres, parfois très pesantes. Qu’importe, il prendra le temps nécessaire pour les rouler sous l’eau jusqu’au barrage. Certaines constructions, bâties essentiellement en pierres, atteignent 1 mètre 50.

Une compétence aussi admirable est-elle enseignée d’une génération à l’autre ou innée? Peut-être les deux. Car certains jeunes relâchés dans de nouveaux territoires, nont pas vu le clan agir, ils ont pourtant construit peu à peu des barrages. Par ailleurs, à limage des parents, les jeunes, dès le premier mois, sessayent volontiers à la construction en amenant des branches.

Mais l’admiration légitime que l’on peut porter au castor n’a guère pesé au regard de son potentiel économique. Victimes de sa belle fourrure, il a été traqué, piégé et chassé tant en Europe qu’au Canada. Au plus fort du commerce, on estime que quelque 200 000 fourrures rejoignaient, chaque année, l’Europe. En France, sa consommation était même recommandée par le clergé qui l’assimilait à la « chair de poisson », donc acceptable durant les jours maigres. Et pour ajouter aux bonnes raisons de s’en emparer, il offrait son « castoréum » une substance huileuse utilisée dans la parfumerie, les cosmétiques et la pharmacopée.

Trente mille individus

Rien d’étonnant à ce que le petit architecte des cours d’eau finisse par s’estomper du paysage. Au milieu du 19ème siècle, la population eurasienne est estimée à 1 200 individus alors qu’elle a disparu de Suisse, de Hollande et de Belgique. En France, une poignée d’animaux survit dans les départements du Gard, du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, les rescapés vont bénéficier de la première mesure de protection prise en France. « À l’époque, il devait en rester une trentaine dans la basse vallée du Rhône et quelques-uns isolés dans certains cours d’eau. Ils ont participé à la recolonisation dans une grande partie du bassin rhodanien durant les années 1980 », se réjouit Lionel.

Aujourd’hui, la population atteindrait 30 000 individus qui ont peu à peu recolonisé la région Centre, l’Alsace, la Bretagne et bien sûr, le sud-est. Le bilan est d’autant plus encourageant que le castor a fini par s’inscrire dans le paysage. « Certes, il y a toujours quelques critiques en raison de l’abattage des arbres mais globalement on lui reconnaît aussi un rôle essentiel dans nos écosystèmes et le temps du massacre n’est plus d’actualité », lâche le professeur de mathématiques, rassuré.

Allain Bougrain-Dubourg

 

 

 

 

 

 

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Z
Quel animal intelligent !
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B
Un beau plaidoyer pour le Castor.
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