Quelques « visages » d’Ours, en Alsace Bossue, en proche Lorraine et dans les Alpes…

Publié le par Jean-Louis Schmitt

L’ours est un animal qui suscite autant l’admiration que la frayeur. Il est associé symboliquement à la force, à l’endurance, au pouvoir de transformation (hibernation), à la protection, à la sagesse et à l’indépendance. A partir de quelques rencontres (volontairement limitées ici) avec des ours statufiés on essaiera de retrouver quelques-unes de ces facettes…

L’ours aimable, gentil et câlin

On a tous un banc, un arbre, une rue… chantait Séverine en 1971. Certes, mais n’oublions pas l’ours en peluche de la petite enfance ! Il portait le nom de « Teddy-Bär » en Alsace-Moselle germanophone, et plus souvent de « Nounours » en territoire francophone. De cette période on garde une image angélique du plantigrade jadis indigène dans nos contrées de l’est. Elle a été orgée par nos lectures et premiers films ou séries télévisées. Ce sont les aventures de l’ours Brun ou « Martin » illustrées par Benjamin Rabier ou de Sylvain et Sylvette, de Boucle d’or ...  (La liste des ours de fiction est longue…)

L’ours en peluche inventé de façon concomitante aux États-Unis et en Allemagne, au début du XXème siècle, a trouvé un vif succès auprès des enfants. Image de l’ourson plutôt que de l’ours adulte, il fait figure auprès des tout petits de confident, de doudou, devenant en quelque sorte un substitut de la mère.

A côté de ces évocations propres à chacun de nous, la tradition populaire a gardé la trace de l’ours dans des appellations, des récits et des légendes, mais aussi dans des réalisations artistiques.

« En passant par la Lorraine (et un peu plus loin dans les Alpes), ai rencontré trois ours, dondaine... » présents ici, sous des aspects forts différents.

L’ours féroce

La présence de l'ours a souvent été vécue de manière moins idyllique comme en témoignent ces deux textes, l’un relatant un « accident » survenu en 1902 dans les environs de Sarreguemines, l’autre rapportant les faits cités par un auteur haut-alpin vers la fin du 18ème siècle et au début du 20ème.

Paul Hugues dans son livre "Oh ! je ne suis pas mort." (Ed du Fournel 2018), p 76 rapporte les faits suivants :

"Aux veillées, on racontait aussi l'histoire authentique de mon trisaïeul, Pourroy des Auberts". (Les Auberts -Hautes Alpes- est un hameau disparu situé au fond de la vallée du Drac Blanc, non loin d’Orcières, la bien-nommée tanière d’ours située dans la vallée du Drac Noir).

En voici un résumé : « Un automne, lorsque les troupeaux de moutons étaient rentrés le soir à la bergerie, les bergers s'apercevaient de la disparition inexpliquée de bêtes. Un homme découvrit une trentaine de moutons égorgés sous un lit de branches et on aperçut un ours dans la forêt de hêtres au-dessus des Auberts. L'aïeul, chasseur de chamois, possédait un fusil à un coup. Une nuit, il se mit en embuscade, tira sur l'ours et réussit à le tuer d'un seul coup. Les montagnards alertés furent surpris par sa taille, félicitèrent le chasseur en lui tapant dans le dos. Ils ramenèrent l'ours au village où il fut dépecé et partagé. C'était une aubaine pour ces habitants vivant surtout de produits laitiers. La viande avait un goût très fort et tout le temps qu'ils la mangèrent elle donna lieu à des pets puissants ! »

Le même auteur relate un autre épisode, celui de son père parti comme berger de moutons dans l'Orégon en 1908. Une existence des plus dangereuses pour ce montagnard qui devait défendre un troupeau de deux mille bêtes avec un "rifle" contre les coyotes, pumas et crotales. « Il y avait aussi des ours grizzli les plus terribles de tous. Mon père ne fit que croiser leur piste, mais avec quels battements de cœur ! "

C’est le souvenir de l’ours féroce qui a dû inspirer les habitants d’un village lorrain. La légende raconte qu’un soir, « une personne alarma ses concitoyens en signalant la présence d’un fauve près du village. Les hommes valides armés de fourches et de faux allèrent à sa rencontre, mais quelle ne fut leur surprise, lorsque arrivés à proximité du fauve qu’ils avaient d’abord pris pour un ours blanc, ils aperçurent deux chèvres perchées dans un arbre. La nouvelle fit le tour des environs et à partir de ce moment, les habitants de Postroff (57) furent affublés du sobriquet de « Issbäre », à savoir les ours blancs »

Cette scène en rappelle une autre, à Hohwarth (67), des enfants avaient aperçu un monstre crachant feu et flammes. Les habitants lourdement armés croyant avoir à faire à un tigre ou au diable allèrent à sa rencontre pour constater qu’il s’agissait d’un tronc d’arbre en train de se consumer. De là leur est resté le surnom de « Tiger » (les tigres).

L’ours blanc de Postroff trône à l’entrée ouest du village. Réalisé en grès par un sculpteur amateur (C. Will), il a été inauguré à l’automne 2018.

L’ours emblématique

Des localités au nom évoquant la présence de l’ours, il y en a plusieurs dans le territoire d’Alsace-Moselle. Ce sont des noms en « Bär » et ses variantes. Mais il subsiste un doute car le terme de « Béér(e) » désigne également les baies. Ainsi les habitants de Behren portent le surnom de « Emberte » (framboises) et de « Behrener Tappesse » (patauds de Behren) qui les rapproche de l’ours sous son jour peu amène.

L’ours emblème de Baerenthal.

La statue en résine trône sur la place devant la mairie. La traduction littérale du nom signifie la vallée des ours. Cependant, la première mention de 1318 est parfois attribuée à un personnage (Béro ?). Le sobriquet des habitants les « Héckebuwe » (gars des haies/buissons) désigne les bohémiens qui vivaient dans les bois, à proximité et qui dans la tradition font figure de montreurs d’ours...

Dans le village voisin de Postroff, à Baerendorf, les habitants sont qualifiés de « Bäreklowe » ce qui peut se traduire par pattes d’ours ou rustres. Là aussi, le lien avec l’origine du nom traduit par « village aux ours » n’est pas établi. L’ours se retrouve dans un certain nombre de blasons : à Domfessel (patron Saint-Gall), à Baerenthal, à Veckersviller… et ailleurs en Alsace et Moselle. Il est souvent associé à des familles de notables, mais l’origine reste parfois mal connue et des modifications postérieures ont également eu lieu.

On retrouve l’ours dans le nom vernaculaire de certaines plantes. Ainsi la patte d’ours ou berce - Bärenklau - (Heracleum sphondylium), l’ail des ours -Bärlauch - (Allium ursinum) et dans la Busserole ou Raisin d'ours – Bärentraube - (Arctostaphylos uva-ursi). Cette dernière n’existe plus dans les Vosges.

Mais attention aux faux-amis. Le Bäredreck (trad. litt. crotte d’ours) qui désigne localement les confiseries de couleur noire à base de réglisse trouve son origine dans le nom du fabricant « Bär » qui avait déposé les brevets. Revenons par un détour aux Alpes pour illustrer un dernier visage de l’ours

L’ours religieux

L’ours de la fontaine du même nom en forêt de Boscodon (Hautes Alpes). Réalisé en mélèze par les sculpteurs Minier et Burger (2017). Il se trouve à proximité de la source.

La légende -dont il existe des variantes- rapporte que l’attelage de l’’évêque de Gap, Arey, au retour de Rome fut attaqué par un ours en l’an 605. Ce dernier blessa un des bœufs. L’évêque ordonna à l’ours de prendre la place, ce que ce dernier fit. Arrivés aux Crots (jadis Les C(G)rottes), ils furent obligés de s’arrêter à cause d’une crue du torrent de Boscodon. Pendant cette attente, l’ours en creusant mit à jour une source dans la forêt de Boscodon. A partir de là, l’évêque et l’ours devinrent amis. Bien plus tard, les moines de l’abbaye redécouvrirent la source et trouvèrent les restes d’un ours à proximité. Ils aménagèrent une grotte pour abriter la source et une sépulture pour l’ours. Des développements existent dans « L’authentique vraie légende de la fontaine de l’ours en forêt de Boscodon - R. Cézanne « 

On pourra comparer cette légende avec le récit de l’évêque Corbinien de Freising et la légende plus proche de Sainte Richarde et les ours d’Andlau.

Dans ces épopées, l’ours est mêlé au domaine spirituel. Certains y voient le passage des cultes anciens où l’ours était divinisé au christianisme. L’Église a cherché à détrôner la place de l’ours en le remplaçant par le lion, en lui attribuant des défauts (ours pataud...). Ce passage s’est opéré parfois au prix d’accommodations. Ainsi à Andlau une statue d’ours se trouve dans la crypte de l’abbatiale...

Que retiendrons nous de ces escapades ursines ?

- La présence de l’ours dans un milieu occupé par l’homme paraît bien compromise. Longtemps, l’espèce a été pourchassée, exploitée, et s’est éteinte dans nos contrées. A l'époque moderne, sa réhabilitation totale apparaît avec l'émergence de la conscience des menaces sur la biodiversité et l'environnement, la société se rendant compte qu’elle est allée trop loin dans la déforestation et la chasse de certains animaux sauvages (wiki).

- Son passage dans nos régions a perduré sous des formes variées dans l’imaginaire collectif. On est prêt à dresser des statues à ces animaux disparus qui ont été autant objets de peurs ancestrales que d’admiration.

- Ces monuments, lieux de mémoire, porteurs d’une symbolique propre à leur époque prennent un sens nouveau à l’heure de la disparition massive des espèces. Verra-t-on à l’avenir s’agrandir le statuaire des disparus sur nos places publiques* ?

*L’artiste Cyril Maccioni redonne vie aux animaux disparus à travers des sculptures. Il veut éveiller la responsabilité de chacun dans la disparition des espèces.

Texte et photos : Étienne Feuchter*

*D’immenses et cordiaux remerciements à Étienne, l’Ami (avec un A majuscule) et le dévoué pédagogue de nombreuses sorties botaniques mais aussi et tout simplement : amicales ! C’était il n’y a pas très longtemps mais cela semble une éternité ou, tout au moins : lointain. Pour autant, ces balades enchanteresses restent gravées à jamais dans nos cœurs… Affectueusement, Jean-Louis

 

 

 

 

 

 

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C
Belles recherches sur des noms de lieux ou de sites : Etienne semble être passioné par le sujet et c'est tout à son honneur !
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M
Là où j'habite, dans la Vallée de Munster, nous avons le Barrenkopf, plus classique "Tête d'ours" mais aussi le Baerenstall, litéralement "étable à ours" !!!!
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J
Merci pour ces précisions mon cher Michel.<br /> Le "Baerenstall'', voila qui est en effet assez insolite !
B
Magnifique billet sur l'Ours !<br /> J'ai aimé !<br /> Merci Jean-Louis
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Z
Superbes textes et photos. Espérons que la protection de ces magnifiques animaux va se généraliser .
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J
Mon nom de famille est Herber, monsieur l'ours.......
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J
Que signifie "Herber" ?<br /> Y a-t-il un rapport avec l'ours ?