Bruno Manser, la voix de la forêt pluviale (4)

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Les autorités du Sarawak ont aussi porté des accusations malveillantes à l’encontre de Bruno Manser en déclarant qu’il n’était qu’un occidental égoïste et privilégié qui ne s’intéressait aux Penans que pour satisfaire sa curiosité d’ethnologue nostalgique sans se soucier de leur état de sous-développement. Bruno savait que le mode de vie des Penans allait évoluer et il n’y était évidemment pas opposé à condition que cela se fasse dans le respect de leur culture et de leur forêt. Or le pouvoir local a continué à dominer et à contrôler les Penans en les obligeant à une sédentarisation mal vécue et en exploitant leur forêt sous le couvert d’une nouvelle loi déclarant toute opposition illégale…

Photo : Bruno Manser Fonds (BMF) (Cliquez pour agrandir)

Photo : Bruno Manser Fonds (BMF) (Cliquez pour agrandir)

Malgré les limites imposées par la clandestinité de Bruno et la situation tendue entre les Penans et les forces de l’ordre, quelques reportages télévisés de chaînes occidentales, un film et des articles dans la presse étrangère ont pu être réalisés pour prendre la défense des Penans et de Bruno. Mais celui-ci, devant l’urgence de la situation, se rendra compte que le rapport des forces n’était pas bon. « On ne se bat pas contre des bulldozers avec des sarbacanes et j’ai compris que si je voulais vraiment aider les Penans il fallait que je fasse connaître sur la scène internationale leur histoire et le drame qu’ils vivaient. »

C’est ainsi qu’en 1990, la mort dans l’âme, il quitte incognito ses amis penans pour Bâle où il retrouva sa famille et ses amis avec lesquels il créa peu de temps après la fondation Bruno Manser Fonds (BMF) (1). C’est avec elle et à travers de nombreuses conférences, émissions télévisées, expositions, livres, films, articles de presse… qu’il lança une vaste campagne d’information sur les Penans et les autres peuples menacés par la destruction des forêts tropicales dans le monde. Il se risqua aussi à des actions plus spectaculaires en sautant en parachute, muni d’une banderole réclamant la protection des forêts tropicales, pour atterrir ensuite au milieu d’un stade bondé à l’occasion du Sommet de la Terre à Rio en 1992 ; il fit de même au-dessus de l’Office des Nations Unies à Genève en 1998. Il porta également ses revendications devant les autorités suisses (notamment lors d’une grève de la faim de 60 jours) ainsi qu’auprès des instances européennes. Ayant acquis la réputation d’un lutteur charismatique et crédible pour la protection des forêts tropicales et des droits des peuples indigènes, il fut reçu entre autres par le Prince Charles et par Al Gore, vice-président des USA… mais malheureusement sans obtenir de résultat tangible.

Bruno parle lentement, calmement mais son apparente décontraction ne doit pas tromper, l’homme est tenace, opiniâtre, dans son combat contre la disparition des forêts tropicales et des peuples qui y vivent. Le voici en 1999 au Symposium de Klingenthal intitulé « l’arbre et la forêt, du symbolisme culturel à l’agonie programmée ». Il est accompagné par Tello Abing, seule femme Penan vivant en Europe (Dijon) et qui, à la demande de Bruno Manser, a créé avec quelques amis une association (2) pour présenter en France la culture penane et les problèmes liés à la déforestation. Photo : François Steimer (Cliquez pour agrandir)

Bruno parle lentement, calmement mais son apparente décontraction ne doit pas tromper, l’homme est tenace, opiniâtre, dans son combat contre la disparition des forêts tropicales et des peuples qui y vivent. Le voici en 1999 au Symposium de Klingenthal intitulé « l’arbre et la forêt, du symbolisme culturel à l’agonie programmée ». Il est accompagné par Tello Abing, seule femme Penan vivant en Europe (Dijon) et qui, à la demande de Bruno Manser, a créé avec quelques amis une association (2) pour présenter en France la culture penane et les problèmes liés à la déforestation. Photo : François Steimer (Cliquez pour agrandir)

Plusieurs fois Bruno retourna clandestinement au Sarawak pour revoir ses amis penans qui l’attendaient. Il était alors témoin de la destruction rapide de leur habitat : nouvelles routes, coupes rases, disparition de la faune et de la flore, paysages livrés à l’érosion, cours d’eau  sans vie… Sentant bien que le temps était compté, pour les Penans, pour la forêt et pour son action, il demanda aux autorités du Sarawak la création d’une grande réserve naturelle de la biosphère et l’autodétermination pour le peuple penan. Mais cette démarche resta sans réponse, alors Bruno décida le tout pour le tout en réalisant un survol médiatique en ULM au-dessus de la résidence du Premier Ministre du Sarawak pour convaincre celui-ci de protéger la forêt. Après avoir atterri à proximité, il est arrêté, transféré à Kuala Lumpur et expulsé vers la Suisse. « Bruno était un homme courageux et d’une extrême générosité. Son problème est d’avoir surestimé la bonté des gens ; l’hypocrisie, la malhonnêteté l’ont détruit » disait de lui son ami Roger Graf, cofondateur du BMF.

Malgré toutes ses années de lutte Bruno n’est pas parvenu à atteindre les résultats escomptés ; alors la frustration, la lassitude et le désespoir commencèrent à s’installer en lui et quand il reçut encore un message des Penans le suppliant de revenir parmi eux pour les aider dans leurs actions de sauvegarde de leur forêt, il décida en février 2000 de partir pour les retrouver. Interdit de séjour au Sarawak il fut obligé de passer par le Kalimantan et réussit à traverser discrètement la frontière. Il chemina ensuite quelques jours avec un Penan dans la jungle puis continua seul sur un autre sentier pour rejoindre le clan des Penans qui l’avait  adopté… et c‘est là qu’il disparaît…

Ne le voyant pas arriver les Penans l’ont cherché partout sans le retrouver et sans aucune trace de ses affaires. Plus tard des diplomates suisses, le BMF, la famille chercheront à leur tour à découvrir ce qu’il était advenu de Bruno, mais sans succès. Et depuis c’est toujours la même question lancinante : que s’est-il passé ? Nul ne le sait… des soupçons d’assassinat existent… Sa mort a été déclarée officiellement en 2005 par la Cour Civile du Canton de Bâle.

Disparu mais pas oublié

Bruno Manser était un être d’exception, un visionnaire qui a lutté corps et âme pour un monde meilleur. Son combat continue notamment à travers sa fondation BMF qui apporte toujours son assistance aux Penans, tout en faisant un travail remarquable pour la sauvegarde des forêts tropicales et des peuples indigènes ailleurs dans le monde, mais aussi des dernières forêts vierges d’Europe, comme celle de Bialowieza en Pologne menacée par des coupes.

Aujourd’hui au Sarawak, il ne subsiste que 10% à peine de la forêt primaire. Les arbres géants ont été abattus pour l’industrie du bois et des meubles et d’immenses plantations de palmiers à huile ont fait leur apparition. Cette huile se retrouve dans beaucoup de nos produits alimentaires et dans le biocarburant qui n’a de bio que le nom. Les ravages écologiques et humains causés par cette déforestation dépassent la mesure et il est grand temps pour nous de ne plus en être complices et d’arrêter d’acheter les produits issus de la destruction de la forêt car, comme disait Bruno « celui qui dit avoir compris et qui n’agit pas n’a pas compris ».

Bruno est dans nos pensées, dans nos cœurs et dans nos songes. Tous ceux qui l’ont connu peuvent témoigner de son énergie, de sa détermination et de son idéalisme à toute épreuve, mais aussi de sa souffrance et finalement de son sacrifice. Sa vie, son œuvre constituent un ultime et ardent appel à la protection des dernières forêts  tropicales et à la nature toute entière. Puisse chacun d’entre nous se sentir tenu de participer à cette réconciliation vitale entre l’homme et la nature.

Ce fut un grand honneur pour nous d’avoir pu côtoyer Bruno et militer avec lui. C’est avec le cœur serré et les larmes aux yeux que nous avons rédigé cet article ; sa disparition nous laisse dans une immense tristesse…

Kua Kenin

François et Gill Steimer

Bruno Manser viendra plusieurs fois en Alsace pour des conférences avec Alsace Nature, des émissions de radio et de télévision, au Conseil de l’Europe, au Musée Zoologique à l’occasion d’une très belle exposition. Il lancera également une campagne pour inciter les communes alsaciennes à ne plus utiliser des bois tropicaux dans la construction des édifices publics et s’accordera aussi plusieurs escapades dans notre jungle à nous, la forêt du Rhin… François Steimer et Bruno Manser. Photo Gill Steimer (Cliquez pour agrandir)

Bruno Manser viendra plusieurs fois en Alsace pour des conférences avec Alsace Nature, des émissions de radio et de télévision, au Conseil de l’Europe, au Musée Zoologique à l’occasion d’une très belle exposition. Il lancera également une campagne pour inciter les communes alsaciennes à ne plus utiliser des bois tropicaux dans la construction des édifices publics et s’accordera aussi plusieurs escapades dans notre jungle à nous, la forêt du Rhin… François Steimer et Bruno Manser. Photo Gill Steimer (Cliquez pour agrandir)

  1. La fondation Bruno Manser Fonds, Socinstrasse 37, CH-4051 Bâle, www.bmf.ch, info@bmf.ch
  2. L’association Jaga Tana Lalun, c/o Gilbert Renaud, 8 rue du Docteur Durande, 21000 Dijon, https://sites.google.com/site/jagatanalalun/Home , jagatanalalun@gmail.com

 

Vous pouvez consulter sur :

  • YouTube - Traque à Bornéo (1989)
  • YouTube - Bruno Manser - Laki Penan (French) HD
  • Google - rts.ch – rechercher Manser
  • Google - www.theborneocase.com

Vous pouvez aussi commander à fx.steimer@gmail.com

- le livre « Bruno Manser, la voix de la forêt » (biographie) par Ruedi Suter, 16€ + 6€

frais d’envoi

- le DVD « Bruno Manser Laki Penan » de Christoph Kühn, 14€ + 2€ frais d’envoi

- le DVD « Bruno Manser – La voix de la forêt tropicale » (biopic) de Niklaus Hilber, 18€

+ 2€ frais d’envoi

ou dans une bonne librairie le livre « Lettres à Bruno Manser » par Isabelle Ricq et Christiane  Tochtermann aux éditions suisses Sturm & Drang

 

 

 

 

 

 

 

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Z
Je ne trouve pas les mots pour dire à la fois ma tristesse et mon indignation. <br /> Merci Jean-Louis pour cette série d'articles .
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B
Triste fin...
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J
Cette série de quatre articles est passionnante. C'est vraiment utile de rappeler l'action et le sacrifice de tel ou tel lanceur d'alerte.
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J
Voilà... Triste fin très probablement pour Bruno ! On ne saura hélas sans doute jamais comment il a disparu ni, bien entendu, qui en sont les responsables ! Sa fondation continue le travail (comme on peut le voir à travers le courrier de Sophie Schwer (voir dans les commentaires de la publication d'hier) !<br /> Merci encore à Gill et François pour ce récit bouleversant !
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