Bruno Manser, la voix de la forêt pluviale (3)

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Sarbacanes contre bulldozers

Un beau jour, les Penans ont vu débarquer des prospecteurs qui travaillaient pour les compagnies forestières et qui ont laissé des marques de peinture sur des arbres. Puis sont venus les bûcherons, la coupe des arbres commença et les bulldozers prirent la suite en rasant indistinctement de larges zones forestières, faisant disparaître du même coup le domaine vital des Penans ainsi que celui d’innombrables animaux et plantes sauvages.

Jeune Penan. Notes et dessin : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

Jeune Penan. Notes et dessin : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

Les Penans ont tenté pacifiquement de s’y opposer mais il n’y a rien eu à faire, les compagnies forestières avaient l’autorisation du gouvernement. C’est alors qu’ils se tournèrent vers Bruno et lui demandèrent de les aider. « Les Penans ont cru que je pouvais les sauver simplement parce que j’étais blanc. J’ai dû leur expliquer que je n’étais rien et que je n’avais aucun pouvoir. »

Tiraillé entre son désir de paix et sa révolte face à cette tragique déforestation, Bruno, sur l’insistance de ses amis Penans, décida de prendre leur défense. « Je ne pouvais plus me contenter de décrire leur culture sans chercher à la sauver du déclin. Je leur ai dit que pour se faire entendre il fallait parler d’une seule voix ou plutôt d’un seul cœur « Kua Kenin » comme ils le rappellent souvent dans leurs messages qu’ils laissent dans la forêt. J’ai d’abord essayé de réunir les différentes tribus entre elles, car elles vivent de manière dispersée. Cela n’a pas été facile mais nous avons finalement réussi à le faire et à rédiger en 1986 une « déclaration du peuple des sources » que j’ai traduite en anglais. Puis nous l’avons envoyée au gouvernement et aux différentes compagnies forestières pour qu’ils cessent de détruire la forêt, mais cela ne servit à rien et l’exploitation forestière s’est poursuivie à un rythme infernal, tronçonneuses et bulldozers travaillant jour et nuit. »

Déclaration du peuple des sources. Notes et dessin : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

Déclaration du peuple des sources. Notes et dessin : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

Les Penans répliquèrent pacifiquement en bloquant les routes aux bulldozers et en formant  des barrages humains. Mais l’armée et la police détruisirent les barricades et procédèrent à des arrestations brutales et à l’emprisonnement de nombreux Penans. Bruno a été tenu responsable de toutes ces agitations et le gouvernement offrit alors 25 000 dollars US pour sa capture. Des soldats se lancèrent à sa poursuite. Par deux fois il manquera de tomber dans des embuscades qui lui avaient été tendues et essuiera même des coups de feu ce qui  obligera Bruno de vivre dorénavant caché pendant quatre ans.

Pour aller chercher les arbres commercialisables les bulldozers écrasent tout sur leur passage ; la construction de routes et le transport des troncs sont autant de cicatrices qui dégradent la forêt, laquelle sera  rasée plus tard pour laisser place ici à des plantations de palmiers à huile (ou de soja en Amazonie…). Photo : Bruno Manser

Pour aller chercher les arbres commercialisables les bulldozers écrasent tout sur leur passage ; la construction de routes et le transport des troncs sont autant de cicatrices qui dégradent la forêt, laquelle sera rasée plus tard pour laisser place ici à des plantations de palmiers à huile (ou de soja en Amazonie…). Photo : Bruno Manser

L’équivalent d’un terrain de foot de forêt tropicale disparaît toutes les 6 secondes ! C’est ainsi qu’elle a déjà été supprimée sur plus de la moitié de sa surface initiale, avec comme conséquence la disparition de tout un cortège de vies humaines, animales et végétales autochtones, sans compter le risque d’émergence d’épidémies comme celle du coronavirus. En effet la déforestation met en contact les humains et la faune sauvage porteuse de nombreux virus. Les espèces animales ne sont pas malades des virus qu’elles transportent car elles ont évolué avec eux pendant des milliers d’années, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’homme qui risque dès lors d’être dangereusement contaminé. Cette contagion, d’abord locale, s’étale avec le transport de certains animaux sauvages vers les marchés, i

L’équivalent d’un terrain de foot de forêt tropicale disparaît toutes les 6 secondes ! C’est ainsi qu’elle a déjà été supprimée sur plus de la moitié de sa surface initiale, avec comme conséquence la disparition de tout un cortège de vies humaines, animales et végétales autochtones, sans compter le risque d’émergence d’épidémies comme celle du coronavirus. En effet la déforestation met en contact les humains et la faune sauvage porteuse de nombreux virus. Les espèces animales ne sont pas malades des virus qu’elles transportent car elles ont évolué avec eux pendant des milliers d’années, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’homme qui risque dès lors d’être dangereusement contaminé. Cette contagion, d’abord locale, s’étale avec le transport de certains animaux sauvages vers les marchés, i

Bruno Manser en compagnie de son mentor Along Sega, chef coutumier de l’un des derniers peuples nomades du Sarawak dans la région de Long Adang (nord du Sarawak). Celui-ci a été très déçu que les autorités n’aient pas respecté leur promesse de créer une réserve protégée dans laquelle les Penans auraient pu perpétuer leurs traditions. Along Sega est décédé en 2011 à l’âge d’environ 7O ans ; c’était un homme courageux et déterminé, il a été emprisonné deux fois alors qu’il conduisait des actions contre les compagnies forestières qui dévastaient les territoires ancestraux de son peuple. Il avait toujours déclaré : « Après ma mort, mon peuple continuera notre lutte car je leur ai demandé de ne pas abandonner ». Photo : Erik Pauser (Cliquez pour agrandir)

Bruno Manser en compagnie de son mentor Along Sega, chef coutumier de l’un des derniers peuples nomades du Sarawak dans la région de Long Adang (nord du Sarawak). Celui-ci a été très déçu que les autorités n’aient pas respecté leur promesse de créer une réserve protégée dans laquelle les Penans auraient pu perpétuer leurs traditions. Along Sega est décédé en 2011 à l’âge d’environ 7O ans ; c’était un homme courageux et déterminé, il a été emprisonné deux fois alors qu’il conduisait des actions contre les compagnies forestières qui dévastaient les territoires ancestraux de son peuple. Il avait toujours déclaré : « Après ma mort, mon peuple continuera notre lutte car je leur ai demandé de ne pas abandonner ». Photo : Erik Pauser (Cliquez pour agrandir)

Pêcheurs au milieu d’une rivière alimentée par des pluies quasi-quotidiennes. Les Penans établissent souvent leurs campements au bord des cours d’eau et des torrents, seuls espaces ensoleillés dans le milieu forestier où ils trouvent l’eau, pratiquent la pêche et se baignent. Mais quand la forêt disparaît son sol mince et fragile est exposé au soleil et aux pluies. Il s’ensuit que cette fine couche de terre est progressivement décapée et entraînée vers les rivières dont l’eau devient boueuse et impropre à la consommation ainsi qu’à la vie des poissons. Photo : Tello Abing (Cliquez pour agrandir)

Pêcheurs au milieu d’une rivière alimentée par des pluies quasi-quotidiennes. Les Penans établissent souvent leurs campements au bord des cours d’eau et des torrents, seuls espaces ensoleillés dans le milieu forestier où ils trouvent l’eau, pratiquent la pêche et se baignent. Mais quand la forêt disparaît son sol mince et fragile est exposé au soleil et aux pluies. Il s’ensuit que cette fine couche de terre est progressivement décapée et entraînée vers les rivières dont l’eau devient boueuse et impropre à la consommation ainsi qu’à la vie des poissons. Photo : Tello Abing (Cliquez pour agrandir)

Les Penans, ici en pleine discussion avec Bruno Manser, ne possèdent aucun titre de propriété mais contestent que le gouvernement puisse affirmer que la forêt lui appartient alors qu’eux y vivent bien avant que le gouvernement n’existe... Le BMF soutient les exigences territoriales des Penans en leur apportant une assistance juridique, en trouvant des avocats susceptibles de les défendre et en réalisant une cartographie historico-culturelle très utile pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Photo : Erik Pauser (Cliquez pour agrandir)

Les Penans, ici en pleine discussion avec Bruno Manser, ne possèdent aucun titre de propriété mais contestent que le gouvernement puisse affirmer que la forêt lui appartient alors qu’eux y vivent bien avant que le gouvernement n’existe... Le BMF soutient les exigences territoriales des Penans en leur apportant une assistance juridique, en trouvant des avocats susceptibles de les défendre et en réalisant une cartographie historico-culturelle très utile pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Photo : Erik Pauser (Cliquez pour agrandir)

Batu Lawi, la montagne sacrée des Pénans. Photo : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

Batu Lawi, la montagne sacrée des Pénans. Photo : Bruno Manser (Cliquez pour agrandir)

A suivre…

 

 

 

 

 

 

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Z
Que cela est triste et injuste! J'imagine le désespoir devant tant de destructions , devant tant de violences.
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B
C'est bouleversant et tragique...
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J
Troisième et avant dernier épisode de l’histoire bouleversante et, hélas, tragique de Bruno Manser, publication qui correspond avec l’arrivée de nouvelles de Sophie Schwer, responsable du projet Sarawak du Bruno Manser Fonds, nouvelles que je m’empresse de vous livrer ici :<br /> <br /> Chers amis du Bruno Manser Fonds,<br /> Après deux ans d’attente, je suis enfin de retour en Malaisie! Pendant la pandémie, le pays avait en effet bouclé ses frontières. Des assouplissements ont été décidés en janvier qui m’ont permis, après une semaine de quarantaine, d’entrer de nouveau à Bornéo. Une fois que j’avais quitté Miri et que la Jeep m’emmenait à Long Lamai, toutes ces paperasseries, les tests et les technologies de traçage cessaient pour un temps. Une stricte interdiction de mouvement a été décrétée au Sarawak durant ces deux dernières années. Parfois il était autorisé de sortir de chez soi uniquement pour faire des achats. Les trajets entre la ville et la campagne étaient quant à eux soumis à autorisation. Dans la ville, la pandémie a laissé des traces: d’innombrables hôtels, restaurants, cafés, entreprises de blanchisserie et autres prestataires ont dû mettre la clé sous le paillasson et sont désormais vides. Beaucoup de Penan ont ainsi perdu leur emploi en ville et sont retournés dans leurs villages. Contrairement à ce qui se passait dans les villes, la vie villageoise dans la forêt tropicale se déroulait normalement. Les Penan pouvaient s’y mouvoir librement. Ainsi, la peste porcine africaine s’est avérée considérablement plus grave que la pandémie pour les autochtones dans les villages: depuis un an, les forêts sont vidées de leurs sangliers. Pourtant, la viande de sanglier est un élément important de l’alimentation autochtone et la chasse au sanglier fait partie de la culture locale.<br /> Je suis heureuse de pouvoir à nouveau soutenir les Penan sur place. La liberté de circulation retrouvée facilite notre travail. J’organise des rencontres entre les communautés menacées par les défrichages et nos avocats, et je planifie à nouveau des ateliers sur les thèmes de l’empowerment et du community mapping. Le transport des plants d’arbres depuis la pépinière vers les zones à reboiser s’est aussi simplifié.<br /> Je souhaite à tous une bonne nouvelle année! En effet, ici on fête actuellement le nouvel an chinois: nous entrons dans l’année du tigre.
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D
Même plus la rage , on en pleure !!!
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