Bruno Manser, la voix de la forêt pluviale (1)

Publié le par Jean-Louis Schmitt

En hommage à ce militant engagé auprès du peuple indonésien contre la déforestation orchestrée par les compagnies forestières, j’ai souhaité publier ce magnifique article rédigé par mes amis Gill et François Steimer ‘’afin que persiste la mémoire de cet activiste pacifique’’ ! Cette publication se fera en plusieurs épisodes qui, je l’espère, vous permettront de faire mieux connaissance avec cet homme rare et bienveillant que fut Bruno…

Bruno Manser et François Steimer à Strasbourg… DR

Premiers contacts avec  les nomades de la forêt

Entre 1955 et 1957 le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris organisa une mission d’exploration à Bornéo. A l’époque, cette île est couverte d’une immense forêt où vivent plusieurs ethnies parmi lesquelles les Dayaks qui sont les plus connus, les Pounans et les Penans, peuples nomades et mystérieux*. Participant à cette expédition Pierre Pfeffer** avait  entendu parler de l’existence de ces Pounans, mais personne ne les avait jamais vraiment rencontrés et certains même considéraient que leur existence n’était que le fruit de l’imagination des Dayaks… et  quand Pierre émit l’intention de partir à leur recherche, le chef local des piroguiers de l’expédition lui dit : « Tu es fou!...  personne n’est jamais allé chez les Pounans… pas même un Dayak ! ». « Mais  pourquoi ? » demande Pierre, étonné. « Parce qu’ils n’admettent pas qu’on les suive et si quelqu’un voulait le faire, ils le perdraient tout de suite dans la forêt ». Pourtant quelques temps après, cette rencontre avec les Pounans aura bien lieu dans le nord de Kalimantan et quelques dizaines d’années plus tard, Bruno Manser rentrait en contact avec les Penans du Sarawak.

*Les Pounans sont principalement établis dans la partie indonésienne de Bornéo  (Kalimantan) tandis que les Penans sont originaires du Sarawak, la partie malaise. Ces deux peuplades indigènes ont des modes de vie semblables mais leurs langues sont très différentes.

**Pierre Pfeffer (1927-2016). Directeur de recherche au CNRS (Museum National d’Histoire  Naturelle), il s’est engagé très tôt pour la conservation de la nature et fut vice-président de la Société Nationale de Protection de la Nature avec laquelle il lança une campagne « Amnistie pour les éléphants ». Il est l’auteur de livres notamment « Bivouac à Bornéo » (Arthaud) et « Vie et mort d’un géant : l’éléphant d’Afrique » (Hatier).

La forêt pluviale du Sarawak où retentissent le cri des gibbons, la trille des oiseaux et le crissement des cigales à l’approche du soir, compte, comme toutes les forêts tropicales humides, parmi les milieux naturels les plus luxuriants et les plus riches en espèces animales et végétales, source de vie pour les populations indigènes. Photo : Gilbert Renaud

Ces forêts où règnent un climat chaud et des précipitations importantes sont concentrées essentiellement autour de l’équateur. Elles jouent un rôle important dans la régulation du climat en faisant fonctionner le cycle vital de la pluie et de l’évaporation. Elles participent également à la lutte contre l’effet de serre en stockant près d’un quart du carbone organique  de la biosphère. Malheureusement ces deux processus sont en train de se dégrader suite à la hausse des températures, de la sécheresse, des destructions et des incendies des forêts... Photo : Bruno Manser

Itinéraire d’un homme libre

« Je n’étais pas satisfait de ma vie ; alors après mes études au lycée, j’ai décidé de quitter ma ville de Bâle pour aller vivre dans les alpages aux  Grisons. J’avais envie de connaître tout ce qu’il faut savoir pour vivre par soi-même » et c’est ainsi que pendant une dizaine d’années Bruno Manser fut tour à tour berger, forgeron, maçon, bûcheron, menuisier… Pour autant ce semi-retour à la nature n’était pas suffisant pour lui. « Je voulais remonter jusqu’aux racines, savoir comment on pouvait vivre dans un monde sans argent et sans avoir subi l’influence du monde moderne. Je connaissais l’existence des Penans vivant dans la grande forêt pluviale du Sarawak. Tout ce que l’on savait d’eux c’est qu’ils étaient nomades et qu’ils vivaient de la chasse, de la pêche et de la cueillette … c’était ce que je cherchais. »

En 1984, à l’âge de 30 ans, lorsqu’une équipe de spéléologues anglais part pour le Sarawak, Bruno se joint à eux. Là-bas, il découvre progressivement la forêt, se renseigne sur les Penans et une fois les spéléologues repartis il décide de rester et d’aller à la recherche de ces mystérieux nomades de la forêt. Il marche alors seul à travers la jungle avec une boussole et une machette. « J’entrepris l’ascension d’une forêt dans la montagne et suivis la ligne de crête pour ne pas me perdre. Au bout de deux jours, j’étais épuisé. Je passais deux à trois heures à me tailler un sentier à coups de machette, puis rebroussais chemin pour prendre mon sac à dos et ainsi de suite pendant des jours… Je n’avais plus d’eau ; pour survivre j’ai bu l’eau acide contenue dans le calice des Nepenthes, qui sont des plantes carnivores que l’on trouve au sol ou grimpant aux arbres. Au bout de deux semaines je commençais à désespérer. Après avoir grimpé en haut d’un arbre j’ai aperçu une vallée, celle de la rivière Ubung, dont on m’avait dit que ses rives étaient fréquentées par les Penans et j’ai décidé alors de m’en approcher. Peu avant que la nuit ne tombe, j’arrivais à la rivière et j’ai eu juste le temps de voir des traces toutes fraîches sur la berge. Je passais la nuit non loin de là et le matin des voix m’ont réveillé et j’ai aperçu pour la première fois des Penans. J’ai crié les seuls mots de langue penane que je connaissais : « Mon nom est Bruno, je viens de là-bas » et j’ai levé la main en direction des montagnes. Une jeune femme surgit et s’enfuit en courant puis un homme est venu lentement vers moi. De sa main, il effleura la mienne et détourna les yeux. Il devait avoir une trentaine d’années et il me fit signe de le suivre jusqu’au campement où vivaient deux familles. Quand les enfants m’ont vu, ils se sont mis à crier très fort et à s’enfuir, effrayés. »

Une fois les premiers moments de surprise et de méfiance passés et durant les jours qui ont suivi, les Penans accueillirent Bruno et l’intégrèrent petit à petit au sein de leur tribu. Bruno se débarrassa alors de ses attributs occidentaux ; ses vêtements, à l’exception d’un short, qu’il remplacera souvent par un pagne que lui donnèrent les Penans, et ses chaussures, l’obligeant  de marcher dorénavant pieds nus. Il gardera tout de même une ceinture et son  indispensable petite paire de lunettes solidement accrochée derrière sa tête par une ficelle. Il gardera aussi une boîte de crayons et des carnets dans lesquels il commença à écrire au jour le jour le récit de sa nouvelle vie comme il l’avait rêvée…

Photo : James Barclay

A suivre…

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G
WOW je connaissais pas !
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Z
Merci Jean-Louis de nous permettre de découvrir cette belle personne.
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D
Je ne connaissais pas cette belle personne! De ma génération or on parlait peu de ces problèmes à l'époque ! Dans cette première partie on parle de lui au passé , je comprends bien pourquoi hélas .<br /> J'avais indiqué sur ce blog que Marie-Monique Robin allait donner une conférence ici, à Amiens, hier. J'y ai assisté. J'en parle ici car il a été essentiellement question des forêts primaires d'où sortent les nouveaux virus ; passionnant édifiant, inquiétant si on ne fait rien mais si elle constate que si les dirigeants de tous pays pratiquent une politique à très court terme, on peut compter sur les jeunes (elle en rencontre beaucoup) , elle est persuadée qu'ils vont prendre l'avenir de la biodiversité en main et que la population agira et réussira; je l'espère.<br /> C'est beaucoup plus complexe que je ne le pensais; aussi je ne saurais expliquer en qq phrases ; j'avais acheté son livre à sa sortie; c'est ce qui m'avait éclairée; si on veut comprendre, on peut désormais l'acheter en version poche, je l'ai commandé pour mes enfants car je ne les trouve pas assez conscients de la gravité de la perte de la biodiversité, qui entraîne bien plus de fléaux que ceux que nous connaissons tous.<br /> Marie-Monique Robin espère sortir un film en mai; pourvu qu'il soit aussi explicite que le livre ; je l'espère car cela touchera beaucoup plus de monde; il y a une souscription car elle n'a pas les moyens du monde du cinéma à but lucratif; je participe, pas pour elle pour nous tous; sur le bon de souscription il est bien précisé que si le projet pourtant bien avancé n'aboutit pas les souscripteurs seront remboursés ! j'espère bien que non. Mais d'ores et déjà elle sera invitée sur les ondes pour en parler et pourra ainsi éclairer énormément de citoyens .
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J
Merci Dominique : ces informations concernant le projet de Marie-Monique Robin sont à la précieux et utiles : je vais participer également à sa levée de fonds et essaierait, modestement, de passer un article pour que d’autres fassent de même…
B
Merci pour ce 1er volet qui rend hommage à cet homme activiste pacifique bienveillant...<br /> Bon WE Jean-Louis
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J
Ils sont nombreux de par le monde, ces ‘’activistes’’, ces lanceurs d’alerte, à disparaître chaque année, broyés par un système qui ne tolère aucun accroc ! Gill et François nous rappellent ici -en 4 publications- qui fut Bruno Manser, ce ‘’petit Suisse’’ qui s’est engagé corps et âmes au côté des Pénans ! J’espère que ces articles permettront à certains d’entre vous à découvrir qui fut cet ‘’empêcheur de déboiser’’ la forêt primaire indonésienne !
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