La panthère des neiges sort de sa réserve

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dominant le monde depuis les hauteurs du Tibet, la panthère des neiges s'affiche sur grand écran. Histoire d'une quête qui conduit à frissonner de froid et de bonheur. Dans le confort d'une salle de cinéma, dès le 15 décembre.

Dans leur quête d'un félin insaisissable au Tibet, le photographe Vincent Munier et l'écrivain Sylvain Tesson nous ravissent… Photo : Vincent Munier

Le regard en dit long. Contemplatif, tendre, curieux, indifférent, fatigué, en éveil… il est l’ambassadeur de nos sens. Pas étonnant que Vincent Munier et Sylvain Tesson en aient usé. Sans jamais abuser car il n’y a pas de voyeurisme dans leur quête. Et pourtant, sans cesse l’œil scrute, en admettant que la reine des neiges se laisse désirer. « Quand on aime passionnément la vie, on n’exige pas qu’elle se montre », convient Sylvain Tesson. Il n’empêche. Un pas devant l’autre. L’oxygène qui fait défaut à 5 000 mètres d’altitude. Le froid flirtant avec les – 25°. Quelque 35 kilos sur les épaules. Et le temps qui passe souvent hors du temps.

Trois ans plus tard, la panthère des neiges si secrète sur son terrain apparait sur grand écran. Mais avant d’en apercevoir enfin la silhouette de la queue, d’autres animaux ont fait patienter. Nous ne sommes pas en Afrique australe, là où la vie explose de tous les côtés. Les « big five » (éléphants, panthères, lions, rhinocéros et buffles), le graal des chasseurs au gros, n’ont que faire sur les contreforts du Tibet. Pourtant, ici la vie s’impose avec une puissance comparable.

Vincent précède discrètement Sylvain, nous sommes invités à les suivre. Alors que le photographe nous conduit dans la vallée des yacks, l’écrivain trouve les mots jutes, ciselés : « C’est un vaisseau de laine et de mémoire profonde », souffle-t-il en rappelant que les prêtres antiques en avaient fait l’âme du monde. Incapable de résister au militantisme, il ajoute, désolé : « Le yack est le totem de la vie avant l’homme. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, ce sont des pièces de viande pâturant en rang et marchant à la file vers les batteries de bouchers. »

Face à nous, les yacks virevoltent, secouent leurs parures, jouent du contre-jour, élèvent une poussière d’or sur fond obscur. Le soleil complice éclaire le contour du ruminant. Une demi-tonne de vie nous observe. Vincent Munier invite à la prudence. Il faut s’effacer de la scène, laisser à qui de droit le territoire. D’autres acteurs de la pierraille se donneront en spectacle, à n’en pas douter. Le gypaète barbu, par exemple, le voilà qui survole soudainement Vincent et Sylvain. Il surgit de nulle part comme l’aigle de Barbara. Son gosier est aussi modeste que redoutable. Il se contente des ossements délaissés et se montre capable de les digérer. Le crime parfait. Après lui, aucune trace de l’inévitable massacre.

Les jours passent, le froid reste. Les deux hommes semblent figés puis, tranquillement, l’un se colle à la longue-vue, tandis que l’autre aligne parcimonieusement des mots sur une page blanche. Ils doivent être justes, la place est comptée sur son petit carnet pieusement ouvert puis refermé, comme s’il avait capturé les belles idées vagabondant dans ces lieux célestes.

Pourquoi la nature a-t-elle inventé la couleur alors que le noir et blanc lui va si bien? Là-haut, pas dexhibitionnisme, d’ostentation ni d’éclat. Seul le mimétisme est admirable. Les loups, même en meutes, savent se fondre. Ils n’apparaissent que pour l’épilogue, la page fatale. Ou non, du reste! Leur ballet occupe notre regard avec une compassion avouable pour un lièvre en déroute. Pas de course mortelle cette fois-ci. Mais le prédateur doit-il se priver pour épargner nos émotions? Serions-nous plus satisfaits de le découvrir agonisant, affamé, prêt à soffrir aux charognards?

Soudain, la grâce ondule dans la rocaille…

Nos héros pénètrent maintenant dans une grotte. Ils empruntent momentanément le temple des bêtes. Elles ont toutes défilé dans ce ventre de la terre. Alors que Vincent reconstitue l’histoire des lieux en s’attardant sur une touffe de poils, les marques de griffes ou l’empreinte pesante d’un animal en quête de refuge, Sylvain s’émerveille : « C’est ainsi que se lit le livre de la nature. » Dans son recueillement, il ne peut pourtant retenir la dérision qui l’anime : « Au fond, le plus vieux métier du monde n’est pas celui que l’on croit. Le plus vieux métier, c’est lecteur d’empreintes. » Bien vu.

Toujours pas de panthère des neiges. Vincent conserve espoir. Mieux, il a la conviction qu’elle est là, présente en son royaume. À l’évidence, elle a déjà observé les deux curieux. C’est elle qui décidera ou non d’échapper au regard ou de s’exhiber.

L’attente se poursuit, délicieusement troublée parfois par des enfants du peuple nomade. Joues rouges et sourires rayonnants. Aussi curieux que respectueux. Malgré les mots si différents des langages respectifs, l’entente ne fait pas de doute. Pourrait-il en être de même avec la dame blanche? Vincent finit par avouer quil est venu pour voir, que le temps passé compte plus que linfini, quune histoire damour se vit davantage quelle ne simagine. Il est lenfant de la civilisation. Il convient être un prisonnier désolé du système. L’ombre d’un félin ne le rassasie pas, il le veut en chair et en os. La panthère des neiges a-t-elle perçu ce murmure revendicatif? Elle décide enfin dapparaitre. La grâce ondule dans la rocaille. Elle s’offre d’abord fugitivement. Elle trône maintenant sur un pic. Le voyage ne fut pas vain.

Marie Amiguet, la réalisatrice, a accompagné ce cheminement sans jamais apparaître, comme la panthère. Son mérite n’en est pas moins remarquable car elle a su éviter de nous imposer les attentes aux aéroports, les caisses à porter, les contraintes techniques, la rançon de l’expédition. Seule la communion avec les hauteurs tibétaines compte. Quant aux deux autres héros bipèdes, ils semblent se compléter divinement. Sylvain Tesson, à qui je demande s’il n’y avait pas eu quelques agacements dans les sommets, me jure une parfaite harmonie. La panthère des neiges fait des miracles. Ne pas rater l’opportunité de marcher dans ses traces.

Allain Bougrain-Dubourg

La Panthère des neiges sort aujourd’hui en salles.

Bande annonce de la Panthère des Neiges (1 :34)

A lire :

La Panthère des neiges, de Sylvain Tesson, éditions Gallimard (Prix Renaudot 2019).

Tibet minéral, animal, de Vincent Munier, éditions Kobalann 2021.

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article
D
Correction syntaxique: « qq’un de qualité comme lui » on enlève « sa »
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D
Grâce à Jean- Louis nous connaissons fort bien Vincent Munier et sa capacité à s’émerveiller …et un peu sa compagne, Sylvain Tesson aussi bien sûr , beaucoup plus invité par les médias qui privilégient les célébrités mais bon quand c’est qq’un de sa qualité comme lui on supporte . Vincent Munier vit, quand il est là, sur la commune du Haut du Tôt près de Gérardmer, nous y sommes allés naguère , endroit charmant à l’habitat dispersé. Grande envie de voir ce film<br /> Mais pas au cinéma …
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Z
Il faut absolument que je me programme ce film !
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J
Quel beau texte et que notre langue, dans sa riche et nuancée complexité, restitue merveilleusement l'infinie beauté de la nature.!!!
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B
Superbe !!<br /> Un film à ne pas louper...
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M
Ou à lire le livre ! Une merveille aussi...
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J
J'ai une grande admiration pour Vincent Munier ! Quant au sémillant Sylvain, j'adore... La discrète Marie mérite, elle aussi, toute notre sympathie... Bref, "La panthère des neiges"" est probablement LE film que je regretterai le plus de ne pas pouvoir aller voir aujourd'hui ! Les choses étant ce qu'elles sont, j'attendrai patiemment la sortie du DVD... En attendant, si vous le pouvez, je vous invite à aller le voir... Vous me raconterez !
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J
Et grand merci à Allain pour ce beau billet !