Gaz à effet de serre : les tourbières nous tiennent par la barbichette !

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Les tourbières sont sorties de leur solitude pour éclairer la COP26. Et si elles constituaient l'une des solutions au réchauffement climatique ? Explications avec Sylvain Moncorgé, « coordinateur tourbières » du Conservatoire d'Espaces Naturels de Franche-Comté…

Sylvain Moncorgé ne boude pas son plaisir. Sept ans après avoir sollicité la Commission Européenne pour sauvegarder les tourbières du Jura, ce « coordinateur tourbières » du Conservatoire d’Espaces Naturels de Franche-Comté considère la mission remplie. « À l’époque, il nous a fallu convaincre les autorités. Notre première victoire fut de décrocher le plus gros « Life Nature » du moment, soit 8 millions d’euros. Ensuite, nous nous sommes mis au travail. »

Les chantiers n’ont pas manqué : 55 tourbières ont été restaurées avec une attention d’horloger. Faire un diagnostic, tout d’abord. Trouver les solutions ensuite. Le bilan de la dégradation ne fut pas le plus difficile à boucler. Historiquement, l’extraction de la tourbe depuis le 18ème siècle a généré une dégradation croissante du milieu. Le drainage s’est ajouté à cette pression. Or, pour une tourbière, l’eau c’est la vie. Elle ne s’épanouit que sur une eau stagnante ou très peu mobile. Il a donc fallu boucher les fossés de drainage et régénérer le milieu.

Lorsqu’on approche ces espaces hors normes, on imagine les contraintes. Le Conservatoire d’Espaces Naturels de Franche-Comté confirme : « C’est souvent truffé de bombements, de touradons (terme botanique qui désigne une formation végétale entre 40 et 60 cm de haut, NDLR), de buttes, passant sans crier gare de plus mou au plus résistant… quand on ne tombe pas dans un trou d’eau! » La cheville et le genou sont mis à rude épreuve, la progression se mérite. Mais quel intérêt à s’attarder sur un territoire aussi repoussant qu’une tourbière?

En Auvergne, on raconte qu’un attelage de bœufs et sa charrette de bois y ont été jadis ensevelis. Dans la Manche, on évoque « la tourbière du Pré-Maudit ». Du côté du sud-est de la Belgique, c’est une bête lançant des flammes (« Son haleine puait le souffre, ses ongles labouraient le roc ») qui incarne les mystères des tourbières. Les contes et légendes en disent long sur un univers rebutant. C’est oublier qu’il constitue un véritable laboratoire à ciel ouvert.

 Drosera à longues feuilles (Drosera-anglica) est une plante rare qui colonise les tourbières à sphaignes et les marais tourbeux... Photo : C. Jaquier

Les espèces animales et végétales qui s’épanouissent dans les tourbières ont réussi à s’adapter de manière admirable. Elles supportent le froid sans broncher, assument le manque de nourriture avec flegme et s’accommodent de l’acidité du milieu avec sérénité. Beaucoup d’entre elles sont inféodées à ce milieu et donc exceptionnelles. À titre d’exemple, la réserve naturelle de la tourbière des Saisies, en Savoie, compte plus d’une centaine d’espèces protégées, rares ou menacées. Parmi les spécimens référencés, les plantes carnivores s’affichent en stars. Les sphaignes, qui forment des tapis de mousse, sont également en première ligne. Elles servaient de pansements durant la Première Guerre mondiale pour pallier au manque de matériel médical. Et puis un cortège d’espèces enrichit la liste avec la vipère péliade, le pipit farlouse, petit passereau qui nidifie sur la tourbière, les libellules, parfois au nom obscur, telle la leucorrhine douteuse, les papillons, comme l’azuré des mouillères ou les batraciens en tous genres. Et que dire des orchidées roses, des bruyères violettes ou des parfums soufrés voire ammoniaqués colportant de lourds effluves?

Au-delà de cette vitrine exceptionnelle d’une biodiversité singulière, la tourbière présente aussi un intérêt dans son rapport au climat. Lors de la dernière COP26, elle est même sortie de son confinement. Brutalement, la tourbière devenait l’une des solutions essentielles aux gaz à effet de serre. Les titres de la presse internationale en témoignent : « Congo, les tourbières une solution », « Dans le nord de l’Écosse, les tourbières comme solution » ou encore « Tourbières, l’avenir du climat ».

On semble découvrir le potentiel remarquable de ce biotope. Les scientifiques ont pourtant révélé depuis bien longtemps leur rôle essentiel. Si elles ne représentent que 3 % des terres émergées de la planète, elles stockent un tiers du carbone piégé dans les sols. Cela dit, la démarche est lente, extrêmement lente. Et si l’on peut se réjouir de ses capacités à emprisonner le gaz carbonique, il faut avant tout redouter la dégradation des tourbières qui conduit à le libérer. Or, on l’a vu, les tourbières sont en danger. L’extraction de la tourbe dans les pays nordiques, au titre de combustible, se poursuit, l’assèchement des zones humides s’étend, l’artificialisation les étouffe, tandis que la qualité de l’eau s’affaiblit.

Si quelques pays ont pris la mesure du déclin en créant des réserves, le bilan reste pathétique. Au niveau de l’Europe, certains États, comme la France, ont détruit plus de 80 % de leurs tourbières. Plus généralement, l’érosion en UE atteindrait 300 000 km2, soit 50 % de tourbière effacée de la carte. Cette dégradation n’est pas sans conséquence. À l’échelle mondiale, les émissions de CO2 provenant des seules tourbières drainées, exploitées ou incendiées, sont de l’ordre de 3 000 millions de tonnes par an. Un bilan accablant.

Parmi les pays disposant encore de grandes surfaces, la Russie arrive en tête avec 1 376 000 km2. Viennent ensuite le Canada avec 1 134 000 km2 et, loin derrière, l’Indonésie avec 265 500 km2. Quant à la France, elle possède environ 1 000 km2, ce qui est peu. Raison de plus pour multiplier les actions de préservation.

Le Conservatoire d’Espaces Naturels de Franche-Comté l’a bien compris. Après le succès de son premier programme Life, il vient à nouveau, avec quatre autres structures partenaires, de taper à la porte de l’Europe pour en obtenir un second en promettant que l’action de réhabilitation sera encore plus exemplaire!

Allain Bougrain-Dubourg (30.11.2021)

 

 

 

 

 

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J
Nous avons une tourbière sur notre ban communal. Nous travaillons avec l'ONF à la protéger.
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B
Bien triste réalité.
Il faudrait les préserver ces tourbières...
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J
Les tourbières sont de magnifiques et singuliers espaces naturels : comme souvent, il faut qu’elles soient presque disparues et, en tous cas, cruellement menacées pour qu’on s’en soucie quelque peu. Merci à Allain Bougrain-Dubourg de nous rappeler cette triste réalité…
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Z
Article super intéressant ! J'ignorais tout cela . Espérons que la nécessité d'entretenir ces tourbières restantes sera primordiale!
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C
C'est bien d'avoir conscience de l'importance des tourbières et de travailler à en entretenir! Je ne savais pas qu'il y avait autant de tourbières dans mon pays (Canada)! Bonne journée!
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