Faut-il en finir avec les oiseaux-nazis ?

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Accusés d'être de redoutables prédateurs par les pêcheurs, les Grands Cormorans sont régulièrement abattus avec la bénédiction des préfets. Les choses pourraient changer...

Le Grand Cormoran se nourrit principalement de poisson. Il plonge pour capturer sa proie avec le bec et il est capable de rester sous l'eau pendant plus d'une minute… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Le Grand Cormoran se nourrit principalement de poisson. Il plonge pour capturer sa proie avec le bec et il est capable de rester sous l'eau pendant plus d'une minute… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

« Une attaque de Cormoran, c’est pire qu’un bombardement Allemand en piqué! Jai vu des poissons, des milliers de tanches terrorisées. Il est intolérable que les ministres successifs protègent ces Cormorans-nazis! ». Bigre, il ne fait pas dans la dentelle Charles Amédée du Buisson de Courson, député de la Marne lorsqu’en octobre 2004, il s’en prend publiquement aux noirs oiseaux. Et personne pour se dire choqué de pareils propos! On se contente de sourire comme sil sagissait dune provocation façon Jean Lassalle. Le temps a passé, les esprits ne se sont guère calmés. Le Grand Cormoran reste à abattre dans lintérêt général. Sauf que contrairement aux mensonges du député, les oiseaux en question, même protégés par la loi, sont victimes de dérogations qui conduisent à liquider quasiment la moitié de leur population chaque année. Et cela ne suffit pas, estiment les pêcheurs, soutenus par les chasseurs toujours à l’affût d’un tir potentiel. Il faut les anéantir, résument les plus radicaux.

Portrait du coupable pour commencer. Certains considèrent qu’avec ses allures de croque-mort, il présage le pire. Son nom « Cormoran » signifie Corbeau de mer, ce qui n’est guère flatteur dans la perception populaire. Même La Fontaine ne lui fait grâce en le décrivant comme un fourbe dans « Le poisson et le Cormoran ».

D’autres au contraire apprécient son plumage d’ébène, rehaussé de reflets vert-bronze. Queue toute aussi noire prolongeant un dos gris-bronze; bec noirâtre et pattes également, voilà pour la parure. Avec une taille dune centaine de centimètres et une envergure atteignant les 160 centimètres, loiseau apprécie les côtes rocheuses ou sableuses, les estuaires et à lintérieur des terres, les lacs et les cours d’eau, de préférence imposants. Tout cela conduit évidemment à son régime alimentaire. Inutile de tergiverser, il aime essentiellement le poisson, toujours et encore. Habile dans les airs, il devient un as sous l’eau. Capable de rester en apnée durant plus d’une minute, il vole littéralement dans le liquide. Avec une admirable dextérité, il parvient à capturer ses proies. De retour à l’air libre, il étourdit sa prise en la secouant en tous sens, avant de la lancer en l’air pour l’ingurgiter d’une traite. Le jongleur de yo-yo chez Bouglione ne fait guère mieux. Reste à savoir quel est l’impact du Grand Cormoran sur les poissons.

Loïc Marion, biologiste à l’Université de Rennes 1, qui a consacré une grande partie de sa carrière scientifique à étudier le Cormoran, constate que les conflits avec les pisciculteurs se dessinent durant les années 1990 : « On accuse les Cormorans de vider les rivières et d’entraîner une forte diminution des prises par les pêcheurs, notamment pour les salmonidés mais c’est oublier les multiples autres pressions sur la faune piscicole ». De manière plus pratique, le chercheur estime qu’un Grand Cormoran peut consommer près de 350 grammes de poissons par jour. Cela représenterait 2,5 % de la biomasse de poissons présente dans tous milieux confondus (lacs, rivières, etc.). « À titre de comparaison, une étude conduite aux Pays-Bas suggère que les poissons carnassiers prélèveraient 1,7 fois plus de biomasse de poissons que tous les oiseaux piscivores du pays » rappelle Loïc Marion, relativisant la situation. Reste à savoir comment se portent les populations de Grands Cormorans

Juché sur un rocher ou une branche, le Grand Cormoran déploie ses ailes pour les faire sécher. L’image de l’oiseau figé sur place étonne toujours… Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)
Juché sur un rocher ou une branche, le Grand Cormoran déploie ses ailes pour les faire sécher. L’image de l’oiseau figé sur place étonne toujours… Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)Juché sur un rocher ou une branche, le Grand Cormoran déploie ses ailes pour les faire sécher. L’image de l’oiseau figé sur place étonne toujours… Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)
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Juché sur un rocher ou une branche, le Grand Cormoran déploie ses ailes pour les faire sécher. L’image de l’oiseau figé sur place étonne toujours… Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)

En France, le dernier apport sur les effectifs des nicheurs indique 10 386 couples, c’est-à-dire très peu par rapport à la population européenne. En revanche, les hivernants qui accueillent les oiseaux nordiques atteignent les 116 342 individus. Il convient au passage de rendre hommage à tous ceux – essentiellement bénévoles – qui s’investissent pour réaliser les comptages.

La France fut l’un des précurseurs en la matière. Périodiquement, ce sont plus de 1 500 recenseurs appartenant à 350 organismes différents, qui font l’état des lieux. Pas facile de comptabiliser de jour. Diurne, le Grand Cormoran se disperse durant la journée dans un rayon pouvant atteindre les 20 kilomètres. De plus, il change fréquemment d’endroit. La solution consiste donc à attendre qu’il regagne les dortoirs en fin de journée pour établir un effectif crédible. Naturellement, les comptages doivent être réalisés de manière très discrète pour ne pas provoquer le départ des oiseaux vers d’autres sites. Parfois il faut intervenir à l’aube, avant l’envol des oiseaux pour compter leur départ progressif vers les zones d’alimentation. Quoi qu’il en soit, les opérations sont effectuées à la mi-janvier très largement par les associations ornithologiques (+ de 65 %) suivies par les associations de pêcheurs (environ 20 %) ou celles des chasseurs (environ 1 %). Résultat, cette espèce qui comptait moins de 1 000 individus il y a près de 40 ans, est passée aujourd’hui à 107 000.

À ce jour, aucune étude ne démontre que le Grand Cormoran serait une menace pour des espèces fragiles comme le saumon Atlantique et l’ombre commun. Pourquoi, dès lors, les préfets s’acharnent-ils à vouloir autoriser des tirs limitant la population?

En octobre 2021, celui de la Haute-Loire autorisait l’abattage de 350 individus sur les quelque 500 à 600 hivernants dans le département. En réaction, la LPO déposait immédiatement un recours en référé demandant à retoquer l’arrêté. Le Tribunal Administratif a suivi l’association en considérant notamment qu’aucune enquête ne permettait de démontrer la culpabilité du Grand Cormoran. De même qu’il n’était pas démontré l’efficacité des tirs sur la réduction de la prédation. Le jugement faisait suite à 8 autres recours durant la saison 2019–2020, tous gagnés. Cette obsession à tuer comme arme principale face à la fragilité d’espèces de poissons n’est pas opportune. D’abord parce qu’elle exonère la recherche d’autres méthodes de conservation, ensuite car il est plus facile de rendre le Grand Cormoran coupable que de s’interroger sur la qualité des eaux, les sécheresses meurtrières, les barrages multiples et les pesticides dégoulinant dans les rivières. L’exécutif s’est confortablement installé dans l’idée que le massacre des Grands Cormorans réduirait l’agonie des poissons emblématiques en accordant les quotas les plus élevés d’Europe. Il est temps qu’il change son fusil d’épaule.

Allain Bougrain-Dubourg (07.12.2021)

 

 

 

 

 

 

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J
Encore un de ces malaimés que, pour ma part, j'affectionne ! Mais, je ne vous apprends rien puisque, de publication en publication, je me fais l'avocat de ces ''bêtes noires"... Pour qui connaît un tant soit peu la nature, sait parfaitement que l'équilibre finit toujours par prévaloir : l'homme, en revanche, ne fait qu'agraver les déséquilibres et, mauvais joueur, il n'empêche qu'il impute systématiquement la faute à ceux qui ne peuvent pas se défendre, les animaux !
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D
Ça alors … les cormorans ne savent pas que le seul animal qui a le droit de se nourrir est l’être humain !!!
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D
la nature sait s'équilibrer, quand le poisson manque un peu, le cormoran va ailleurs !
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D
le cormoran mange du poisson.... et alors?
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B
Bien d'accord avec ce qu'a écrit Zoé...
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M
Pêcheurs et chasseurs ont la même mentalité eux seul ont le droit de tuer et de manger du gibier ou du poisson tout concurrent t doit être impitoyablement éliminé. Le plus lamentable c'est que les autorités suivent sans se poser la question si cela est justifié ou non .
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Z
Totalement d'accord avec la conclusion de l'article : cette " obsession" à tuer comme unique mode de pensée et donc d'action est proprement insupportable.
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J
Les pêcheurs auraient le droit de manger du poisson et pas les Cormorans ? Comme toujours c’est l’avidité humaine qui fait son travail de destruction au nom d’une soit disant concurrence qu’il faudrait pour commencer remettre à l’endroit : c’est l’homme qui concurrence le Cormoran et non l’inverse. Suivant la débile logique de ces destructeurs, ne faudrait-il pas abattre tous les consommateurs de poissons qui ne sont pas pêcheurs ?
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