Scandale en altitude : une ourse défend ses petits !

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Samedi 20 novembre, en Ariège, un chasseur mordu par une ourse l'a abattue. L'affaire relance le clivage entre pro et anti-plantigrades…

Caramelles et ses petits… Photo : Réseau Ours Brun

« À Paris, vous cajolez Winnie l’ourson, ici on subit un fauve. » Une nouvelle fois, l’affaire des ours s’inscrit dans les grands titres. Qu’allait donc faire ce chasseur dans une zone à ours? Ny a-t-il pas assez de « cochons » à traquer dans les plaines pour satisfaire la gâchette? Il faudra répondre à ces questions, même si les autorités locales rassurent : « La battue était bien autorisée. » Faut-il alors se retourner vers l’exécutif qui autorise des battues à près de 1 200 mètres d’altitude, dans une zone escarpée pouvant être occupée par des ours, en l’occurrence une femelle suitée de deux jeunes?

À 78 ans, le chasseur s’en tirera avec des cicatrices et des souvenirs qui animeront quelques soirées. Mais il réanimera également le clivage qui oppose les pro et anti ours. Déjà la fédération de chasse locale plante le décor. « La femelle l’a immédiatement attaqué de manière très sauvage. » « Immédiatement », c’est-à-dire? Que lors du tête-à-tête, le chasseur na même pas eu le temps de localiser une femelle flanquée de deux jeunes? « Écologiste avisé », sur un territoire sensible, il est surprenant qu’il n’ait pas perçu la menace. Quant à l’attaque « de manière sauvage », on ne peut pas s’attendre à ce que la mère propose « je vous en prie, après vous ». Concernant les deux jeunes orphelins âgés d’environ 10 mois, ils pourront théoriquement survivre s’ils ne succombent pas à de nouvelles battues.

L’ours, espèce en sursis plus que protégée

La soixantaine d’ours qui constitue la dernière population plus ou moins reconstituée des Pyrénées, est logée à la même enseigne depuis 1996, date de la première réintroduction. Bien qu’elle bénéficie d’un statut d’espèce protégée, l’histoire l’inscrit davantage dans la catégorie « en sursis », car les animaux abattus ou accidentés ponctuent la saga des ours de Pyrénées.

En 2004, « Cannelle », tuée par un chasseur, bouleverse déjà bon nombre d’amis de la nature. La dernière ourse de souche française s’est éteinte. À cette occasion, devant le tribunal correctionnel de Pau, le député Jean Lassalle condamne les ours au nom de l’identité béarnaise. À entendre ce jacobin, la vérité ne franchit pas les frontières pyrénéennes. Au-delà, c’est le mépris, l’incompétence, la sensiblerie. Comment se fait-il en conséquence que notre homme ait accepté en 1994, la responsabilité de conduire la destinée de l’IPHB (Institut Patrimonial du Haut Béarn), dont la mission visait prioritairement à mettre en œuvre la cohabitation entre l’ours et les locaux?

Plus de 10 millions d’euros furent accordés à cette structure dont le bilan s’est révélé affligeant. Non seulement la paix dans la jungle ne s’est pas dessinée, mais trois ours ont été braconnés, avant d’autres mortalités. Et surtout, le Béarnais haut en couleur et peu avare d’effets médiatiques n’a jamais rendu compte des fameux 10 millions d’euros. Soucieux de maintenir le calme, l’exécutif s’est bien gardé d’en savoir davantage. Ainsi de bras de fer et pressions locales ou nationales, de déclarations intempestives en appels à la révolte, le dossier ours continue d’alimenter périodiquement les médias, sans que la raison s’enracine enfin. Quelle est-elle? Elle est dabord scientifique.

Les multiples rapports, dont celui du Muséum national d’histoire naturelle, sont formels : si l’on veut maintenir une population viable d’ours dans les Pyrénées, il faudrait atteindre au moins une cinquantaine d’individus reproducteurs avec une forte diversité génétique. Nous ne sommes pas au rendez-vous. Alain Reynes, directeur de l’association Pays de l’Ours-Adet, précise que seule une vingtaine d’individus pouvant donner la vie constitue le potentiel actuel et qu’ils ne remplissent pas les critères génétiques.

Quant au gouvernement, il s’en tient au principe « courage fuyons ». En clair, il n’envisage pas d’enrichir la population ursine. Rien à voir avec l’indignation de Jacques Chirac qui, en 2004, apprenant l’abattage de Cannelle avait déclaré « que l’on assistait à une grave perte pour la biodiversité », tout en dépêchant sa ministre Nelly Olin sur le terrain afin de « réparer l’impardonnable ». Quel jugement fera suite à l’abattage de la mère de deux oursons durant ce week-end? Au hasard des hypothèses, on peut revisiter le passé.

Le cas Cannelle et la jurisprudence

En mars 2008, François-Xavier Kelidjian, avocat de la Fondation Brigitte Bardot et Assistance aux Animaux, souligne qu’il convient de répondre à la question essentielle : « Les chasseurs, qui ont organisé une battue en zone à ours, étaient-ils au courant du danger ou non? Il serait en effet trop facile de réduire l’événement au seul état de légitime défense! » En clair, si le danger est avéré, la première faute ne consiste-t-elle pas à ne pas en tenir compte? La gendarmerie chargée de lenquête avait conclu que les chasseurs étaient prévenus de la présence de Cannelle (accompagnée de son petit), mais qu’ils avaient décidé d’ignorer cette mise en garde et, qu’en conséquence, ils avaient pris un risque inconsidéré. Au tribunal, les souvenirs du représentant de la loi deviennent beaucoup plus nébuleux. François-Xavier Kelidjian rappelle : « Le gendarme est venu expliquer l’inverse lors de l’audition en justifiant que son opinion avait évolué. » Le garde de l’ONCFS a lui aussi semblé atteint de schizophrénie. Il expliquera le contraire de ce qui figure dans le procès-verbal. L’État s’est pourtant porté partie civile en faveur de Cannelle, réclamant 20 000 euros, tandis que le procureur demandait la relaxe du monde cynégétique.

La justice a tranché, le chasseur a été condamné à 10 000 euros d’amende tandis que son association (ACCA) devait payer 53 000 euros de dommages et intérêts. Qu’en sera-t-il pour la dernière ourse abattue? Au-delà du jugement, les commentaires iront bon train, les fake news aussi. Ainsi, il est facile de colporter l’idée reçue selon laquelle Paris n’entendrait rien aux réalités du terrain et n’écouterait pas l’écrasante majorité des citoyens qui « en ont marre de subir les dégâts en tous genres provoqués par des animaux protégés par les écolos ». En vérité, les sondages disent clairement le contraire.

À la demande du collectif Cap Nature, l’Ifop a réalisé une consultation en novembre 2020 en posant la question : « Êtes-vous favorable ou opposé à un relâché d’ours? », 59 % des sondés étaient favorables, contre 17 opposés. À noter que 54 % des votants du sud-ouest étaient favorables.

La petite musique laissant entendre que Paris n’a rien compris à la province, et tout particulièrement aux locaux, ne tient pas. La majorité des Français souhaite la préservation des ours, quoi qu’en disent certains.

Allain Bougrain-Dubourg

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Animaux, Chasse, Point de vue

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Z
Lettre trés pertinente d'Allain Bougrain-Dubourg. Le problème est bien posé dans le 1er paragraphe ! Où ils sont idiots - ce qui n'est pas à exclure!- mais organiser une battue dans une zone où l'on sait qu'il y a des ours c'est forcément risquer d'en rencontrer .<br /> Je pense aux oursons ... et je garde ma compassion pour eux .
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D
Comme toujours Allain Bougrain Dubourg allie à son empathie pour le monde du Vivant des connaissances souvent scientifiques et ici judiciaires, il rétablit la vérité ; mais moi c'est toujours aux oursons que je pense,que fait-ion pour eux, rien sans doute car on n'en parle pus ?
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M
Comme toujours A Bougrain Dubourg à un avis pertinent et bien expliqué..<br /> <br /> En fait le problème ce sont encore et toujours les chasseurs et quelques éleveurs (toujours les mêmes) qui ne supportent aucune entrave ni concurrence à leurs pratiques. Comme ils hurlent plus fort que tout le monde et qu'ils n'hésitent pas à user d'intimidation pour faire taire ceux qui osent avoir un avis différent, on n'entend qu'eux. Et les politiques les suivent sans jamais se poser la question du bien fondé de leurs revendications et en ignorant totalement les avis des autres citoyens ou des scientifiques..<br /> <br /> L'opposition ville / et soit disant ruraux est une pure invention marketing des chasseurs qui ne repose sur aucune réalité mais les élus font semblant de le croire et avec leur lâcheté habituelle suivent ceux qui font le plus de bruit au détriment de l'intérêt commun.
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B
Quelle belle lettre !<br /> Merci à Allain Bougrain-Dubourg de l'avoir écrite...<br /> Quel gâchis... J'ai regardé sur la 2 à 13 h 15 le reportage sur cette tragédie<br /> Je pense aux 2 oursons. L'hiver arrive. Vont-ils survivre sans leur mère ?<br /> Je partage !
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D
si on ne peut avoir aucune empathie pour ce chasseur blessé, il faut bien reconnaître que c'est une chance qu'il ne soit que blessé...une chance pour les ours j'entends car en cas de mort d'homme le débat ne serait que plus enflammé, il l'est déjà bien trop de par la simple présence des ours qui ne subsistent plus que dans les Pyrénées alors qu'avant l'arrivée des humains agriculteurs il était partout en France (jusqu'en 1850 dans le massif central). Personne ne souhaite être victime d'un ours là où il est encore présent (risque bien minime), mais tout le monde prend chaque jour dans ces m^mes régions le risque de monter en voiture... et bien d'autres dangers du monde modernes acceptés alors que ceux de la nature sont eux devenus inacceptables...
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J
Le point de vue d'Allain Bougrain-Dubourg sur "l'affaire" de la semaine dernière est pertinent et méritait bien une publication... Depuis le drame (je pense à Caramelles en disant cela et nullement au tireur pour lequel je n'ai pas une once d'empathie...) l'enquête -toujours en cours- révèle que les chasseurs se trouvaient bel et bien dans une zone logiquement interdite à leur loisirs ! Cela ne ramènera certes pas la malheureuse ourse mais j'espère néanmoins qu'il y aura des sanctions à l'égard de l'ACCA et du tireur évidemment !
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