Patricia et Henry-Pierre Hyvernat, paysans-boulangers solidaires.

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Patricia et Henry-Pierre Hyvernat sont paysans-boulangers à La Chapelle-du-Chatelard, dans l'Ain. Après quatre ans de fastidieuses démarches administratives, Patricia s'est lancée en février dernier dans une grève de la faim de quinze jours pour empêcher l'expulsion de leur jeune apprenti, Yaya…

Patricia et Henry-Pierre sont paysans-boulangers. En février, Patricia a entamé une grève de la faim de 15 jours pour sauver leur apprenti, menacé d'expulsion. Photo : Radio France/Charlotte Perry

La nuit est encore noire dans le petit village de La Chapelle-du-Chatelard, au cœur de la Dombes, mais Patricia et Henry-Pierre Hyvernat ont déjà entamé leur journée de travail. Pour être prêts à partir sur le marché à six heures, il leur faut attaquer entre une heure et deux heures du matin. D'autant que parfois le four à bois est capricieux et qu'ils ont à cœur de fabriquer chaque jour seize variétés de pains différents en plus des viennoiseries, tartes salées, brioches et autres gourmandises. Tout est fait de manière artisanale dans le laboratoire attenant à la ferme familiale et certaines céréales -comme l'avoine ou le seigle bio- sont cultivées sur leurs terres et transformées en farine au moulin voisin.

 Eleveur au départ, Henry-Pierre a repris la ferme familiale. Par la suite, il est devenu paysan-boulanger, ne conservant que quelques cultures pour les farines. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Chaque matin clients ou badauds viennent à la ferme acheter le pain ou simplement visiter pour découvrir leur façon de faire. Une ouverture et une transparence dont ils tirent leur fierté et qui reflète parfaitement leur état d'esprit fondé sur l'accueil, l'utilité envers autrui et la volonté de partager leur savoir-faire et leur petit coin de paradis.

 La ferme des Pétillères, au cœur de la Dombes. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Car au-delà de son travail quotidien, Patricia est également très investie socialement : deux fois par semaine, elle reçoit à la ferme des enfants atteints de handicap pour leur faire découvrir les joies de la fabrication du pain ou faire de la médiation animale, et, jusqu'à ce que le Covid y mette fin, elle se rendait toutes les semaines au centre de détention de Bourg-en-Bresse pour y animer des ateliers avec les détenus, qui venaient ensuite sur la ferme pendant leurs permissions.

Très investie socialement, Patricia a co-fondé avec Stéphane Ravacley l'association "Patrons Solidaires". Photo : Radio France/Charlotte Perry

Alors, lorsqu'en février dernier Patricia a appris que leur jeune apprenti, Yaya -arrivé en France à l'âge de seize ans après deux ans de périlleux voyage depuis la Guinée- allait être expulsé vers son pays d'origine -malgré la promesse d'embauche du couple et malgré quatre ans de fastidieuses démarches administratives de leur part- elle n'a pas hésité à entamer une grève de la faim de quinze jours pour alerter les autorités. Un acte désespéré, qui aura finalement permis que le jeune homme soit régularisé et puisse continuer sa formation.

De cette situation, commune à de nombreux mineurs isolés étrangers lorsqu'ils atteignent la majorité, est née l'idée de créer sur la ferme un centre d'accueil et de formation pour ces jeunes majeurs exilés, pour éviter qu’ils ne se retrouvent à la rue, en situation irrégulière, le jour de leur dix-huit ans.  

« Forcément, on ne plait pas à tout le monde dans le village. On accueille des enfants venus de loin, on n'a pas une vie très cadrée comme tout le monde. Peut-être qu'on ne pense pas adaptée à cet endroit. Mais je m'en fiche. Moi ce qui m'importe, c'est l'utilité que j'ai sur cette terre. Après, on ne peut pas plaire à tout le monde. »

Patricia a l'œuvre, dans le laboratoire. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Au village, tout le monde de partage pas cette volonté d'ouverture. Aucun des habitants ne vient d’ailleurs visiter le couple ou acheter du pain sur la ferme. Car Patricia, aussi, a longtemps souffert des rumeurs qui circulaient sur son compte...

Patricia Hyvernat a fait de la ferme familiale une véritable terre d'accueil : animaux abandonnés, enfants handicapés, jeunes détenus, personnes à la rue y sont accueillis. Pour apprendre la boulangerie, faire de la médiation animale ou simplement se poser

Patricia a fait de sa ferme une véritable terre d’accueil : animaux abandonnés, enfants handicapés, jeunes détenus et bien d'autres personnes y sont accueillies. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Lorsque son jeune apprenti, Yaya, s'est retrouvé menacé d'expulsion le jour de ses dix-huit ans, Patricia a décidé de se lancer dans un projet d'accueil et de formation pour les jeunes majeurs exilés. Un projet sur lequel elle travaille avec ardeur, et qui s'inscrit dans la continuité de ce qu'elle pratique déjà depuis longtemps à la ferme des Pétillières. 

Sur la ferme familiale, Patricia recueille des animaux abandonnés ou destinés à l’abattoir : chiens, chevaux, cochon, moutons, vivent en liberté. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Au petit matin, alors que le jour se lève sur la ferme et que la brume s'évapore des champs, Patricia raconte, en façonnant les pizzas qu'elle vendra l'après-midi sur le marché, cette philosophie de vie qui la pousse à toujours aller vers les autres. Malgré la fatigue et les longues heures de travail, une vie de famille déjà bien chargée -elle a cinq enfants et Henry-Pierre quatre- Patricia est poussée par un altruisme et une bienveillance, une volonté de partage et de connaissance, qui font qu'elle ne peut vivre qu'en se sentant utile aux autres.

Patricia et Cochon, qu'elle a recueilli pour le sauver de l'abattoir, et qui participe aujourd'hui aux ateliers de médiation animale avec les enfants autistes. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Des animaux abandonnés qu'elle recueille (six chiens, des moutons, des jars, des chevaux, un cochon et d'autres encore), aux partenariats avec des institutions qui prennent en charge des enfants handicapés, ou avec la prison de Bourg-en-Bresse, pour recevoir sur la ferme des jeunes que la société met en marge, leur apprendre la boulangerie et partager son savoir-faire, Patricia a la solidarité chevillée au corps.

« Il y a plusieurs choix de vie. Nous, le nôtre, c'est d'aller vers les autres. A la ferme, avec Henry-Pierre, on donne mais on reçoit énormément. On reçoit ce plaisir d'être utile aux autres. »

Patricia au laboratoire, sur la ferme. Ce matin-là, avec Henry-Pierre, ils ont fabriqué une cinquantaine de pizzas pour le marché, cuites au four à bois. Photo : Radio France / Charlotte Perry

A la ferme des Pétillières, tout le monde est le bienvenu. Pour acheter du pain frais ou simplement visiter, pour rencontrer le monde ou s'en reposer, Patricia a créé un refuge qui permet à tous de se ressourcer. 

« J‘ai souvent tendance à dire "c'était super, c’était beau, c'était bien", mais c'est une réalité. En fait, la vie elle est comme on veut qu'elle soit. Moi je veux qu’elle soit la plus belle et la plus utile possible. Et parce que je la veux comme ça, elle se passe comme ça. »

L’histoire qui éclaire les combats que Patricia mène aujourd'hui contre le rejet et l'injustice, et pour préserver l'enfance en apportant sur sa ferme de la joie aux adultes de demain…

Patricia a tiré de son enfance difficile une force qui lui a permis de faire face aux difficultés de la vie, de surmonter le deuil, le rejet et les rumeurs. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Patricia a grandi dans un petit village de Savoie, au-dessus de Chambéry. Placée à l'âge de deux ans chez des parents nourriciers, suite au divorce de ses parents, elle a vécu en quasi- autarcie dans une petite ferme, où, très tôt, elle a appris à se débrouiller seule et à valoriser le travail.

« J'ai grandi sans tendresse, c'est vrai. Mais je me suis servie de la force que mes parents nourriciers m'ont transmise. Très jeune, j'ai appris à me rendre utile. J'ai été particulièrement bien élevée. »

L'aube se lève sur la Dombes, mais à la ferme des Pétillères, Patricia et Henry-Pierre Hyvernat sont déjà à pied d'œuvre pour faire le pain et les viennoiseries. Photo : Radio France/Charlotte Perry

A l'adolescence, elle cherche à se rapprocher de ses parents. Sa mère, issue d'une famille de gens du voyage, lui demande d'arrêter l'école pour partir vivre avec une famille de gens du voyage de sa connaissance. Patricia devine que, derrière ce projet, il est question de mariage. Dès qu'elle comprend les intentions de sa mère, elle prend ses jambes à son cou, et s'enfuit.

« Je ne voulais pas de cette vie-là. Pour moi, cela manquait d'utilité. Comme j'ai décidé de tout très jeune, j'ai décidé de ne pas me marier, j'ai surtout décidé qu'on ne décidait pas à ma place… »

Elle s'inscrit dans un lycée agricole, où elle est interne. Elle travaille le week-end et les vacances pour se payer un logement et devient monitrice dans un centre équestre, où elle enseigne l'équitation à des enfants handicapés.

Suite au décès prématuré de son conjoint, elle se retrouve seule avec cinq enfants à charge. Pour assumer sa famille, elle fait des ménages et doit souvent travailler double pour que ses enfants ne manquent de rien et vivent une vie d'enfants épanouis.

« On a fait du ski, du parachute, de la plongée sous-marine, on est allé en Corse, on a fait plein de choses. Tout ça sans moyens financiers. C'est vrai que je devais travailler double pour que l'on puisse faire tout ça. Mais on l'a fait, c'est l'essentiel. L'enfance, cela se préserve. Les enfants, il faut les protéger, les chérir, ce sont les futurs adultes… »

Au petit matin Patricia prend un peu de répit. Elle en profite pour aller voir les animaux qu'elle a recueilli sur la ferme, et qui font le bonheur des enfants. Photo : Radio France/Charlotte Perry

Par la suite, elle rencontre Henry-Pierre, s'installe sur la ferme familiale avec lui, et devient paysanne-boulangère. Mais elle est victime de rumeurs qui circulent sur elle, liée à ses origines gitanes. On la soupçonne d'avoir été complice dans un cambriolage, qui a eu lieu des années auparavant, dans un château dans lequel elle travaillait. Profondément blessée par ces rumeurs, elle s'en défend, mais refuse de partir.

« C'est très, très grave, c'est un poison pour la vie, les rumeurs, vraiment. J'aurais pu me suicider. Tout cela à cause de mes origines. C'est quand même incroyable ! »

Peut-être parce qu'elle a elle-même subi le rejet, Patricia se bat aujourd'hui corps et âme contre les injustices et les discriminations. Vice-présidente de l'association ‘’Patrons-Solidaires’’, fondée par le boulanger de Besançon Stéphane Ravaclay, elle se bat à ses côtés pour venir en aide aux petits patrons qui, comme eux, voient leur apprenti menacé d'expulsion…

Charlotte Perry/Des vies françaises/France Inter

 

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M
De vraiment belles personnes si on avait un peu plus de gens comme eux le monde serait nettement plus convivial . Un énorme courage et de belles réalisations à leur actif.

Quand aux gens du village ils me rappellent les paroles d'une chanson de Brassens "non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux" ... c'est toujours et de plus en plus d’actualité
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Z
Je partage chaque mot de ton commentaire Jean-Louis. Quelles belles personnes!
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B
J'ai lu ton commentaire Jean-Louis.
Tu as tout dit...
Chapeau à eux 2, ce sont deux belles personnes. Il ne faudrait que des personnes comme elles sur cette Terre...
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D
Extraordinaire elle est sur tous les fronts de la générosité, l’engagement , le dévouement, avec cinq enfants !!! après une vie difficile, capable d’ignorer la bêtise qui l’entoure au village . Je n’ai pas assez de mots . Juste honte de faire en comparaison si peu pour les autres …oui ce sont de telles personnes qui pourraient sauver le monde . Mais ….
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J
Je reprends à mon compte les paroles de Jean-louis et remarque que cele illustre bien le temps et l'esprit de Noël.
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J
J’ai adoré l’histoire de ce couple atypique racontée et présentée par Charlotte Perry sur France Inter ! Comment d’ailleurs ne pas les aimer d’emblée tous les deux ? Et pourtant : aucun de leurs voisins, personne de leur village ne vient acheter son pain chez eux ! C’est choquant non ? Il est vrai que, Patricia, est elle-même issue d’un milieu comme on dit ‘’défavorisé’’ et elle a été suspectée -injustement certes mais qu’importe- de vol… Pour couronner le tout, elle se bat contre les rouages administratifs pour empêcher l’expulsion d’un sans-papiers, noir de surcroît : cela fait désordre n’est-ce pas ?
Ah, que l’humanité peut être stupide et en manquer cruellement, d’humanité…
Toute ma sympathie, que dis-je : mon affection à Patricia et Henry-Pierre ! Peut-être qu’un jour j’aurai le bonheur de les rencontrer ‘’en chair et en os’’ ? La terre ne devrait être peuplée que d’humains de cette sorte…
Merci à Charlotte Perry pour ce magnifique portrait de ‘’Vies françaises’’ et bon vendredi à vous qui avez eu la bonne idée de passer par ‘’Nature d’ici et d’ailleurs’’…
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C
Je n'ai rien à ajouter : ton commentaire dit tout. Chapeau à elle et lui! Bonne journée!