Ara de Lear, vol au-dessus d’un nid d’éoliennes

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Au Brésil subsiste encore un magnifique oiseau de la famille des perroquets : l’Ara de Lear. Une espèce endémique qui n’est pas au mieux de sa forme. L’implantation folle d’un parc éolien dans son biotope, pourtant acté sanctuaire de biodiversité, va finir d’achever cette beauté ailée. Mais, cocorico, l’entreprise Voltalia est française !

L’Ara de Lear ou Ara cobalt (Anodorhynchus leari) est endémique du Brésil où il a une distribution très restreinte dans le nord-est du pays. Cette espèce rare a été découverte en 1978…

« Notre but? Améliorer l’environnement mondial en favorisant le développement local. » C’est ainsi que se définit Voltalia, spécialisé dans les énergies renouvelables. Et pour ceux qui douteraient, l’entreprise française ajoute « l’intégrité est l’une de nos meilleures valeurs ».

À quelque 8 600 km de là, du côté du Brésil, les protecteurs des aras de Lear ne sont pas convaincus. Pire, ils considèrent que cet affichage relève de l’escroquerie. Pour comprendre l’affaire, il suffit de regarder une carte de l’état de Bahia. Au nord-est, c’est dans une zone de 8 000 km² que survivent les derniers aras de Lear, considérés comme les oiseaux les plus menacés au monde. Et c’est précisément sur ce territoire que le fournisseur d’énergie français a décidé d’implanter quelque 81 éoliennes. Mike Pam, président de l’American Bird Conservancy ne mâche pas ses mots : « La France a accueilli le Congrès Mondial de l’UICN, elle ne peut laisser ses propres sociétés détruire un patrimoine biologique mondial sans intervenir alors qu’elle a fait de la lutte contre l’effondrement de la biodiversité un enjeu majeur. »

Qui est ce fameux ara de Lear? Il simpose par une prodigieuse beauté. Enveloppé d’un plumage bleu-vert panaché de violet indigo, il affiche une belle tache jaune pâle au niveau de la joue. Le tour des yeux dégage le plumage pour laisser apparaître un cercle de peau jaune tandis que l’iris d’un noir ébène révèle un regard puissant. Avec moins de 10 kg et 75 cm de longueur, ce n’est pas le plus imposant des aras. Est-ce pour cette raison qu’il est longuement passé inaperçu? En 1856, Charles Lucien Bonaparte, neveu de lempereur, homme politique passionné dornithologie, identifie le fameux perroquet. Mais l’oiseau n’est officiellement considéré comme une espèce à part entière qu’en 1978 grâce à l’ornithologue brésilien Helmut Sick.

Illustration d'Edward Lear publiée dans son livre Illustrations of the Family of the Psittacidae, or Parrots en 1832

Considéré comme une espèce à part entière seulement depuis 1978

Un mot encore sur l’origine du nom. Les taxonomistes ont tout simplement voulu rendre hommage à Edward Lear, ornithologue, poète et illustrateur britannique. Quoi qu’il en soit, à l’époque de sa découverte, l’ara de Lear figure parmi les oiseaux particulièrement endémiques. Quelques modestes populations sont observées dans son fief. L’habitat est rude. C’est une zone aride plantée de broussailles épineuses d’où se dégagent des palmiers syagrus coronata. Capables de résister aux longues sécheresses, ils sont généreux. Ils offrent de la cire par leurs feuilles et de l’huile par leurs graines. Les aras ont compris qu’ils avaient là un potentiel alimentaire inestimable. Mais leur territoire impose aussi des falaises de grès permettant de se percher et de nidifier. C’est là qu’ils trouvent des fissures érodées à quelques dizaines de mètres de haut pour se retrouver en dortoir. Guère nombreux, les aras se rassemblent sur site en fin de journée. Avant l’aube, ils s’envolent en quête de nourriture jusqu’au crépuscule. Ces indispensables déplacements pourraient causer leur perte. L’implantation prévue des éoliennes est au carrefour des trajets. L’organisation BirdLife International confirme : « Nos correspondants brésiliens ont établi une carte qui représente les vols des aras en lien avec le projet éolien envisagé, ce sera un massacre. » Une pétition demandant le déplacement de l’implantation a recueilli plus de 75 000 signatures durant l’été 2021. Les médias brésiliens se sont emparés de l’affaire mais Voltalia reste de marbre.

 L’Ara de Lear se nourrit principalement des noix des palmiers Syagrus coronata, mais il consomme aussi les fruits de diverses autres plantes, les fleurs d’Agave, les graines de Melanoxylon et se fait surprendre de temps en temps dans les récoltes de maïs… Source : Oiseaux-Birds.com

Il y a 40 ans, il restait moins de 100 aras de Lear. Grâce aux efforts de conservation développés par les associations de protection de la nature, les suivis de terrain ou la lutte contre le braconnage, on compte désormais près de 2 000 individus. Cette population reste dérisoire face à un projet qui affectera le biotope et génèrera d’inévitables collisions. Comble de la situation, la zone en question est identifiée comme un site « Alliance for zero extinction » (AZE) et comme zone clé de biodiversité (Key Biodiversity Area) autrement dit, un sanctuaire inaliénable!

Las, le projet approuvé dans un premier temps par les autorités locales a conduit à la destruction d’une partie du biotope. Face à ces conséquences et à la réaction de l’opinion publique, le ministère public de Bahia a demandé la suspension ou l’annulation de l’approbation du projet le 22 juillet dernier. À ses yeux, les lois environnementales n’étaient pas respectées. Voltalia a été avisée que les travaux de construction devaient être immédiatement interrompus. Côté actionnaires, Proparco et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement ont adopté des garanties strictes à l’égard des réglementations de préservation. Pas sûr qu’ils apprécient la façon cavalière dont Voltalia se comporte… à moins qu’ils ne se montrent compréhensifs pour préserver les potentiels intérêts économiques. La main sur le cœur, chacun se prétend plus écologiste que son voisin. À l’évidence, il y a plus de vœux pieux que d’ara de Lear du côté de Bahia. Avisé des reproches qui lui sont faits, le président de Voltalia n’a pas manqué de réagir. Apparemment, il tombe de sa chaise tant l’engagement environnemental de l’entreprise est exemplaire. À le lire, c’est grâce à Voltalia que l’on sauvera l’ara de Lear. Ayant évoqué la question avec les représentants des minorités brésiliennes à l’UICN de Marseille, l’argumentaire ne tient pas.

Plus près de nous, la situation n’est guère plus exemplaire. Le parc éolien d’Aumelas (34) est devenu un véritable hachoir à faucon crécerellette, l’une des espèces de rapaces les plus menacées au point de bénéficier d’un Plan National d’Action et de programme Life Européen. Cette année, onze cadavres ont été retrouvés, ce qui conduit à près de 60 morts depuis le suivi dans les éoliennes. La DREAL Occitanie a émis un rapport en manquement en février 2020. Mais elle estime, avec la même assurance, qu’il est possible de s’affranchir du cadre légal de protection en considérant qu’une espèce protégée peut voir une partie de ses effectifs détruits en l’absence de toute dérogation aux dispositions du Code de l’Environnement… à condition que cela ne porte pas atteinte à la conservation de ladite espèce! Vu comme ça, effectivement, on aurait tort de se priver avec l’éolien!

Allain Bougrain-Dubourg

 

 

 

 

 

 

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J
C'est déplorable.
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B
C'est un magnifique oiseau !
Quelle tristesse...
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M
Il y a les belles paroles et il y a les actes ...
Triste fin annoncée pour une magnifique espèce de plus.
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