Sur le divan de l’estran, épisode 4 : la moule

Publié le par Jean-Louis Schmitt

« Sur le divan de l'estran » Neptune, psychiatre de circonstance, écoute les doléances des animaux. Cette semaine, la moule…

La plupart des espèces de moules drainent, par leur organisme, plusieurs litres d’eau par jour, dont elles retiennent non seulement des nutriments et de l’oxygène, mais encore des polluants comme des bactéries nuisibles et des produits chimiques toxiques…

Les moules avaient colonisé les pieds du divan sans éprouver le besoin de monter davantage. En cela, elles ressemblaient aux bigorneaux qui, eux aussi, limitèrent leur ascension. Tous se sentaient dépendants de la pleine eau. Il leur fallut pourtant s’installer pour échanger avec Neptune.

– Merci de nous accorder cet entretien, se risque l’une des moules.

– Je suis toujours heureux d’échanger avec mon peuple, rassure Neptune en enchaînant, dites m’en davantage.

– À vrai dire, nous sommes inquiètes des pollutions multiples dont nous sommes victimes. Notre spécialité est de filtrer l’eau. C’est-à-dire que nous accumulons tout ce qui passe à portée de notre bouche, les métaux lourds, les biocides largués par les peintures marines et autres substances polluantes. Pire, les scientifiques estiment que les obus de la guerre 14–18 ont commencé à fuir. Bon appétit! Quand vous ajoutez à cela des microbes pathogènes, comme les bactéries ou des virus, auxquels il nous faut faire face, le quotidien n’est pas un long fleuve tranquille. Et je ne vous parle pas des prédateurs style étoiles de mer, huîtriers pie ou encore bigorneaux perceurs. Nous sommes pourtant pleines de bonne volonté. Nous épurons l’eau, nous limitons la turbidité, nous favorisons l’épanouissement du plancton, nous stabilisons les vasières, nous…

– Mais je mesure vos mérites, rassure Neptune, à commencer par l’apport nutritif que vous offrez aux humains.

– Parfaitement et cela depuis la préhistoire. Nos coquilles servaient même à faire des pointes de flèches. Mais c’est au XIIIe siècle qu’on a commencé à nous élever. L’histoire raconte qu’un Irlandais naufragé en 1235 avait planté des pieux et des filets pour capturer des oiseaux, il fut surpris de constater que les piquets en question se sont peu à peu recouverts de moules. Légende ou réalité? Peu importe, on considère que cest ainsi quest née la mytiliculture. Aujourd’hui, la production française avoisine les 60 000 tonnes. Nous sommes le coquillage le plus consommé et la production n’y suffit plus. Il faut importer de Hollande ou d’Espagne pour satisfaire la demande. Au niveau mondial, cela représente 1,6 million de tonnes, chaque année, toutes espèces de moules confondues.

– Ça en fait de la coquille! lâche Neptune, souriant.

– Je confirme. Rien qu’à la braderie de Lille, c’est 500 tonnes de moules qui sont négociées et il serait judicieux de recycler les coquilles. Elles peuvent servir de bio-filtres efficaces pour épurer les eaux usées mais elles entrent aussi dans la composition de certains bétons armés… Ce qui, au passage, réduit la consommation de sable. Et puis pour les amateurs de jardinage, elles constituent un paillage minéral naturel qui empêche la pousse des herbes non désirées, qui protège du gel ou de la chaleur et limite l’évaporation. On pourrait aussi parler de cette expérience au Danemark qui a démontré qu’elles pouvaient faire un excellent isolant thermique, notamment sur les toitures.

Des montagnes de ‘’cadavres’’ de moules à la braderie de Lille…

– Même votre pied se montre prometteur, relance Neptune.

– Plus que notre pied, c’est la substance qu’il génère. Il faut rappeler que nous vivons dans des conditions que j’ai envie de qualifier… d’invivables. Pensez donc les tempêtes, le ressac, le soleil cuisant ou les vagues agressives, il nous faut sans cesse résister et donc nous fixer puissamment. C’est pourquoi nous ne nous déplaçons qu’à peine grâce à notre pied, qui a une fonction autrement plus utile : il sécrète un liquide, le byssus, qui se change en une sorte de colle biologique sous forme de filaments. Ils sont si résistants que les scientifiques les adoptent pour les usages multiples comme la colle chirurgicale, le nourrissage bio des volailles, voire la fabrication de gants ou de bonnets, comme on le faisait déjà au XIVe siècle.

– C’est pas mal pour un animal n’ayant ni cerveau, ni yeux, se réjouit Neptune.

– Oui mais cela ne nous empêche pas d’avoir une sexualité. Vous voulez qu’on en parle?

– Si ça vous soulage…

– Alors, cela se passe de mars à juin et tout dépend de la bonne rencontre entre les gamètes mâles et femelles. Pour information, les ovules de madame sont rougeâtres et le sperme est blanc. C’est une façon de distinguer un mâle d’une femelle. Sur le plan pratique, monsieur disperse son sperme, et madame l’avale avec une sorte de siphon. C’est dans sa coquille que le développement va ensuite s’effectuer en générant quelque 500 000 œufs. Puis les larves seront éjectées pour vivre leur vie de future moule. Si elles ont de la chance, elles pourront vivre jusqu’à 10 ans.

-« Au lieu de regarder le temps qui passe, il vaut mieux l’utiliser » comme l’avait recommandé Nouredine Meftah, conclue Neptune…

Allain Bougrain-Dubourg

 

 

 

 

 

 

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B
Pauvres moules...
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J
On croirait lire une fable de La Fontaine.
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C
Merci pour ce billet d'Allain Bougrain-Dubourg : toujours très instructifs, ces dialogues nous permettent de nous ouvrir aux autres ! Et, les autres, ce sont aussi d'innocentes moules qui se passent fort bien de l'accompagnement de frites !
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