Convergence des cycles

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Un démonte-pneu, des clés allen, du dégrippant… Des cling, des clang et des pschitt. Dans les gorges de la Méouge, des vélorutionnaires de tous les pays bidouillent leur biclou pour flanquer la bagnole à la casse. Plongée dans le joyeux boucan des ateliers de réparation…

Y’a du cambouis sous les ongles et de la trompette dans les oreilles. Ce matin, au tiers-lieu associatif Écoloc, situé à Barret-sur-Méouge dans les Hautes-Alpes, c’est atelier vélo rigolo. Petites lunettes rondes et tablier noir, Loïc donne quelques astuces à des bricolos de Saint-Léger-du-Ventoux, venus du Vaucluse pour lancer leur propre atelier vélo. « L’idée, c’est de tout démonter pour apprendre comment c’est fait et savoir remonter après. Ici, on tend à la vélonomie. On est là pour apprendre aux gens la mécanique cycle, on est sûrement pas là pour réparer les vélos à la place des gens ! », lance le salarié de l’association.

À l’intérieur de l’atelier, le son de radio Fip s’échappe des enceintes. Il y a comme une odeur de graisse et un foutu bric-à-brac. Des fourches alignées, des chambres à air, une armée de casques. Un bel atelier avec un étau et tout plein de clés spéciales pour démonter sa bicyclette sans broncher. Et la salle des roues, avec des pneus de tous les pouces possibles. « L’important, c’est d’organiser les rangements. L’intérêt, c’est que les gens soient autonomes. Si c’est le bordel, tu es obligé de toujours être derrière pour expliquer », poursuit Loïc.

Sur un pied d’atelier, le démontage peut commencer. La bande du Ventoux enfile des gants, des tabliers et prend de vieux tee-shirts déchirés en guise de chiffons. Rémi débarque avec son vieux Peugeot bleu ciel qui ne passe plus toutes les vitesses. Hector s’attelle à un mini-vélo rose bonbon. Et Nico dissèque un vélo enfant rouge.

« On a pas mal de particuliers qui nous font des dons de vélos. On a aussi mis un box à la déchetterie du village, mais depuis le temps, on a écrémé toutes les montures de la région. Ensuite, on voit ce qu’on peut récupérer et ce qui reste dehors. » Loïc

Bricoler sans les réseaux sociaux

Ça bloque déjà pour dégager la potence de guidon. « Il est où le marteau ? », plaisante Rémi, dreads sur la tête. « On peut mettre du dégrippant ? », suggère Hector, à l’accent mexicain. « C’est un vrai casse-tête chinois, ce vélo chinois », rigole Nico, en jean Converse. Avant toute chose, Loïc repère un petit ergot. Il prend un tournevis plat et dévisse. Puis, il empoigne un bidule plat en ferraille bricolé. « Cet outil-là, c’est sûr que tu ne vas pas le trouver chez Mr. Bricolage ! » Jusqu’à libérer la pièce tant convoitée. « Oh, mais c’est facile en plus ! », s’enthousiasme Rémi. « C’est juste qu’on ose pas, des fois », ajoute Nico. « D’où l’apprentissage par le démontage. Du coup, c’est pas grave si tu casses une pièce », lance Loïc.

Plus loin, d’autres passionnés de la petite reine s’activent pour les autres ateliers et projections du Cyclo camp, autogérés par les bénévoles d’Écoloc. Les enfants du village sont en train de regarder le film Raoul Taburin, le réparateur de cycles imaginé par le dessinateur Sempé. Yann, qui vient de l’atelier participatif Vélocène à Marseille, participe à l’atelier linogravure animé par Jil, situé un peu plus haut. « On a décidé de faire notre com’ sans les Gafa ni les réseaux sociaux. Du coup, on fait tous nos flyers à la main avec cette technique. On dit aux gens de ne pas le jeter, car c’est une pièce unique et ils le comprennent plutôt bien. » Avec les familles qui veulent se remettre en selle après l’hiver, les vélorutionnaires engagés contre la bagnole occupent également tous les étés les gorges de la Méouge. Où pas moins de 400 personnes peuvent circuler librement avec leur bécane, sans se prendre de gaz d’échappement dans les naseaux. Au moment du repas, il y a quand même ce petit quelque chose qui réunit tous les amoureux de biclou : la fascination pour la simplicité de la bête. Si ça n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Éloge du roulement à billes

Une chaîne, un simple pédalier, un petit coup de pouce pour faire naviguer les vitesses sur les pignons et le tour est joué. En retirant un moyeu, Loïc dévoile aux novices le trésor des vélonomes. « Et là, magie, on va trouver la première pièce cachée : le fameux roulement à billes ! Il y en plein dans le vélo. Dans les roues et le pédalier, c’est ça qui permet la rotation. » Sur la plateforme Wiklou, « le wiki du biclou », animé entre autres par le réseau l’Heureux cyclage (réseau des ateliers participatifs), on trouve tous les trucs et astuces pour apprendre à réparer son vélo et à monter son atelier. Tout est gratuit et collaboratif. « Au départ, j’ai appris à réparer dans les ateliers en tant qu’usager, raconte Loïc. Tu fais, tu échanges, et à la fin tu sais fabriquer de nouveaux vélos. » À côté de lui, Rémi prend de l’élan et grimpe sur un engin d’une autre planète.

« Wouah, dément ! » Une petite roue devant, une grosse derrière et trois fourches soudées et empilées pour rehausser le guidon de BMX. Ce qui lui donne des airs de biker zéro carbone. « Toute l’année, on bricole aussi des vélos pour les revendre et qu’ils puissent resservir. Il y a quand même une logique commerciale derrière. Si tu bosses trois semaines sur un vélo, que tu mets un peu de matos dessus, il faut qu’il tienne la route. Ça permet de rentrer des thunes pour payer d’autres outils ou faire des événements. » Les montures ne coûtent pas cher : quelques dizaines d’euros. Et les pièces d’occasion récupérées çà et là, encore moins. Avec un peu de graisse, un petit coin au sec et l’oreille musicale, un vélo est increvable. Fuyons les Decathlon et passons du côté obscur. Celui des acharnés qui donnent un prénom à leur biclou.

Clément Villaume/L’Âge de Faire

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Béa kimcat 27/07/2021 12:09

Très sympa !

Jacky 26/07/2021 17:43

Sympa ces vélorutionnaires.

Dominique 26/07/2021 11:53

Si cette prise de conscience et les actions qui s'ensuivent pouvaient se généraliser ....?

Mario 26/07/2021 08:10

Des gens positifs, c'est bon pour le moral et pour la planète ...

danièle 26/07/2021 07:18

Récupérer, recycler et reconstruire, c'est plutôt pas mal leur job ! Constructif !

domi 26/07/2021 06:00

apprendre à être autonome, une bonne idée, mais le mot commence par auto...