Noms d’oiseaux : mais où va se nicher le wokisme ?

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Jusqu'où va se nicher le wokisme* ? Voici que la classification des espèces animales et l'ornithologie tombent sous le coup de la culture de l'effacement. Les scientifiques aventuriers qui avaient donné leur nom à des espèces d'oiseaux se voient reprocher leur suprématie blanche et les théories de l'inégalité des races de l'époque. Pendant ce temps-là, des espèces disparaissent...

Baptisé du nom du général confédéré John Porter McCown. L'oiseau a été rebaptisé «Plectrophane à gros bec» à cause du passif de «pilleur de crânes» d'Amérindiens de l'officier américain… (Source Wikipédia)

Certes, il y a eu Aristote, dont on admet qu’il fut l’un des pionniers de la classification des animaux, mais c’est au naturaliste suédois Carl Von Linné que l’on reconnaît le mérite d’avoir initié la taxonomie (la description de la diversité des êtres vivants) au 18e siècle. Ces deux précurseurs doivent aujourd’hui se retourner dans leur tombe.

Voilà que tout leur travail, poursuivi par Alexander Von Humboldt, Georges-Louis Leclerc de Buffon, Pierre Belon, Bernard de Jussieu et tant d’autres naturalistes, est passé au crible des censeurs. C’est le journaliste Pierre Bouvier qui révèle l’affaire dans le Monde, en soulignant que tout commence au printemps 2020 avec la mort de l’afro-américain Georges Floyd sous le genou du policier blanc Derek Chauvin. L’affaire génère une « onde de choc qui a fini par toucher l’un des derniers bastions de la suprématie blanche : l’ornithologie » précise l’auteur.

Effectivement, lors du récent séminaire de l’AOS (American Ornithological Association) il est souligné que « le colonialisme entache les noms vernaculaires de plusieurs oiseaux (qui) à ce titre, doivent être modifiés ». Parmi les indésirables, John Kirk Townsend, un ornithologue ayant réalisé l’une des plus grandes collections d’oiseaux, mais qui aurait aussi collecté des crânes dans des tombes amérindiennes pour enrichir les travaux de phrénologie conduisant au racisme.

Des propositions de nouveaux noms d’oiseaux pour 2022

Autre pilleur de crânes sanctionné, le général confédéré John Porter McCown, qui avait pourtant l’honneur d’avoir donné son nom à un passereau, baptisé « Rhynchophanes McCownii ». Désormais, l’oiseau s’appelle « Plectrophane à gros bec ». L’AOS affirme vouloir clarifier la situation en créant un comité d’experts composé de 18 ornithologues professionnels et amateurs, afin de revisiter les noms d’oiseaux et faire des propositions en début d’année 2022.

Ailleurs, les raisons de s’interroger ne manquent pas. Le célèbre Nikolaï Prjevalsky, explorateur et officier de l’armée impériale russe ne se prive pas de racisme. Il écrit vers 1872 : « L’homme chinois est un juif, doublé d’un pickpocket moscovite. » Cela ne l’empêchera pas de donner son nom à l’équidé sauvage qu’il découvre en 1879 du côté de la Mongolie et qu’il baptise « cheval de Przewalski ». Va-t-il falloir lui trouver un autre nom? Et que dire des naturalistes qui ont profité des bateaux militaires colonialistes pour enrichir les connaissances? La campagne d’Égypte de Napoléon ne comptait pas moins de 160 savants. Pas sûr que lexpédition se soit accommodée des droits de l’homme.

Le cheval de Przewalski (Equus caballus przewalskii ou Equus ferus przewalskii) -encore appelé cheval de Prjevalski ou takh en mongol- va-t-il devoir changer de nom lui aussi sous prétexte de wokisme ? Photo : JLS

Une nomenclature à respecter

En France, l’ornithologue Frédéric Jiguet, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, tempère le débat. « Les noms d’espèces suivent des directives rigoureuses établies par un Code international de nomenclature zoologique. Il paraît donc difficile de les changer, sauf à modifier les règles de nomenclature qui désignent, en latin, chaque espèce. En revanche, la traduction française et les noms vernaculaires pourrait être revisités, en effaçant, si nécessaire, des personnes discutables. » Pas évident d’engager le changement.

Dans la Revue d’anthropologie des connaissances, un article titre clairement le problème : « La taxonomie dans la tempête. » En substance, il est constaté que de violentes critiques visent la lenteur de la taxonomie qui est jugée exaspérante à décrire et nommer les espèces. Cette lenteur est d’autant plus coupable que les espèces s’éteignent de plus en plus rapidement. La solution? Remplacer les pratiques traditionnelles de description des espèces par des analyses automatiques fondées sur les données génétiques. On comprend qu’il y a de quoi enflammer les esprits. Cela dit, l’analyse de la situation révèle que cette discipline peut être soumise à des révisions successives. « Les noms d’espèces ne sont jamais attribués qu’à titre d’hypothèse au vu des meilleures connaissances disponibles à un moment donné », précisent les auteurs Anouk Barberousse et Sarah Samadi, toutes deux professeures au Muséum National d’Histoire Naturelle.

Le mouflon arménien (Ovis gmelini gmelini) est une sous-espèce menacée de mouflon endémique d'Iran, d'Arménie et de Nakhitchevan (Azerbaïdjan). (Source Wikipédia)

La géopolitique s’en mêle aussi

En 2005, les autorités turques ne s’embarrassèrent pas de diplomatie. Le Ministère de l’Environnement décida que les noms d’animaux faisant référence au Kurdistan et à l’Arménie seraient modifiés. Ainsi, le renard roux, dont le nom scientifique est « vulpes vulpes kurdistanica » est réduit à « vulpes vulpes ». De même, le mouflon passe de « ovis armeniana » à « ovis orentalis anatolicus ». Quant au chevreuil, il perd son qualificatif « armenius ». Selon le Turkish Daily News, ces noms représentaient une menace contre l’État unitaire turc face au séparatisme.

Au-delà du passé ornithologique douteux, la muséologie a, elle aussi, dû faire acte de contrition. Les têtes maories de guerriers tatouées et « momifiées » ont dû quitter le Muséum d’Histoire Naturelle après cinq ans de débats, suite à la demande insistante de la Nouvelle-Zélande. À l’origine, cachées dans les villages pour les protéger du mal, ces têtes séduisent les colons qui, dès le 18ème siècle, commencent à en faire le trafic.

Ailleurs, la vénus Hottentote attendra près de deux siècles avant d’être réhabilitée. « Saartjie Baartman, vivante, avait été déshabillée et montrée comme un animal, comme un monstre de foire parce qu’elle avait les fesses hypertrophiées. On pouvait payer pour la toucher », rappelle l’avocat Emmanuel Pierrat. Ce moulage et le squelette de sa dépouille furent exposés au Musée de l’Homme à Paris jusqu’en 1976. En 2002, l’Assemblée Nationale votait sa restitution définitive à l’Afrique du Sud.

À Nantes, on fait aussi amende honorable. Après avoir transporté quelques 550 000 captifs noirs vers les colonies durant plus d’un siècle, la ville reconnaît ses responsabilités. L’association « Les anneaux de la mémoire » présente une exposition baptisée « Retour », basée sur le triptyque mémoire, restitution, transmission. Il s’agit de s’interroger sur les objets volés ou mal-acquis. De même, l’association « Muvacan » (Musée vivant des arts et civilisations d’Afrique à Nantes) prêche une démarche de dialogue interculturel. Son vice-président, Philippe de Grissac, également ornithologue reconnu, invite à réfléchir sur ce qui détermine le bannissement potentiel et n’exclut pas que des naturalistes douteux soient effacés de la mémoire scientifique. Il rappelle, par ailleurs qu’« à Nantes, le boulevard Alexis Carrel, chirurgien eugéniste, a été rebaptisé boulevard Jean Moulin, dans l’enthousiasme général ».

Si l’on ne parvient pas à réaménager le passé, l’avenir peut se montrer moins discutable. 18 000 nouvelles espèces sont décrites, chaque année. Leur nomination devra être judicieusement choisie…

Allain Bougrain-Dubourg

*Wokisme : Le terme « woke » provient du verbe anglais « wake » (réveiller), pour décrire un état « d'éveil » face à l'injustice. Il est parfois utilisé en anglais vernaculaire afro-américain dans l'expression stay woke (en français : « rester éveillé ») : en effet, woke est alors utilisé à la place de woken, la forme habituelle du participe passé de wake. Cela a conduit à son tour à l'utilisation de woke comme adjectif équivalent à awake, qui est devenu courant aux États-Unis. Le terme a refait surface à l’époque de la naissance du mouvement Black Lives Matter en 2014, comme slogan pour encourager la vigilance et l'activisme face à la discrimination raciale et à d'autres inégalités sociales telles que les discriminations vis-à-vis de la communauté LGBT, des femmes, des immigrés et d’autres populations marginalisées. Le terme « woke » a fait l'objet de mèmes, de détournements parodiques et de critiques de la part de ceux qui lui reprochent une idéologie moralisatrice, sectariste et manichénne pouvant porter atteinte à la liberté d'expression. (Source : Wikipédia)

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Animaux, Biodiversité, Oiseaux

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Commenter cet article

Laurent 19/08/2021 14:40

Je me permets de préciser que la photo illustrant le cheval de Przewalski a été mal choisie. On y voit sur celle-ci ... des tarpans ! J'en profite pour faire la promotion de cette espèce et pour mettre en avant une association qui œuvre pour la sauvegarde du patrimoine génétique de celle-ci et pour son utilisation dans des projets de pâturage naturels à défaut d'un retour à la vie sauvage : http://arthen-tarpan.fr/

Béa kimcat 10/07/2021 18:06

Oui c'est consternant et ridicule
Et on est inondé de noms anglais...

Dominique 09/07/2021 11:47

Naguère on disait que ce sont l’argent et le c-l qui
mènent le monde .. il faut désormais ajouter la Bêtise ! Mais qui ou quoi se cache derrière ? Ils feraient mieux de se battre pour préparer l’avenir, sauver ce qui peut encore l’être au lieu de vouloir déconstruire un passé qui avec ses erreurs et ses crimes est le passé ! Révolu !

Zoé 09/07/2021 10:37

Consternant et ridicule!

Henri Charles 09/07/2021 09:52

En effet, consternant !
Je vous fiche mon billet que les mouvements ultra-féministes vont bientôt demander le changement de nom du Merle noir et de la Fauvette à tête noire.
Ces noms ont été donnés par des mâles blancs sans tenir compte du plumage des femelles.
Pour info, la femelle du merle est brun-foncé et la calotte de la fauvette femelle est brun-roux.

Jacky 09/07/2021 07:52

Démêler le vrai du faux au niveaux de l'histoire est nécessaire. Attention, l'histoire compte plusieurs histoires.... Dans cet article, le bouchon est poussé trop loin. Il ferait bien se marrer Coluche.

osswald pierre 09/07/2021 07:14

Consternant...!