Le dauphin Flipper à l’agonie

Publié le par Jean-Louis Schmitt

À l'occasion de la Journée mondiale de l'océan, célébrée le 8 juin, Allain Bougrain-Dubourg pointe l’inefficacité du ministère de la Mer face au massacre des dauphins. De son côté, la Commission Européenne risque d'accélérer les choses en condamnant la France.

Le dauphin est un mammifère marin très populaire, connu pour sa bienveillance et sa grande sympathie. Cet animal plein de qualités possède une intelligence incroyable et de nombreux points communs avec nous, puisque son cerveau est similaire à celui de l’homme… Photo : Internet

Son ventre dégoulinant de tripes n’a pas effacé le sourire qu’il semble exhiber en toutes circonstances. Même après sa mort, ce dauphin affiche une certaine joie de vivre. Bien sûr, il y a de l’anthropomorphisme dans ce jugement, mais comment ne pas succomber à la séduction du cétacé? 

La vaste salle de dissection de l’Observatoire Pelagis de l’Université de La Rochelle rappelle à la réalité. Trois cadavres sont rigoureusement découpés pour identifier les causes de la mort. D’autres dauphins, trop nombreux, attendent leur tour dans les chambres froides. Mais toutes les autopsies réalisées par une bonne dizaine de biologistes marins et autres vétérinaires révèlent une cause récurrente : mort par « capture accidentelle ». En clair, prisonniers des filets.

À première vue, certains signes ne trompent pas. Un aileron à moitié déchiré, des traces de filets sur le corps, les marques laissées par un outil coupant, ou encore des abrasions rouge brun sont autant d’indices qui ne sont pas forcément à l’origine de la mort, mais qui peuvent l’expliquer. L’ouverture du corps en révèle davantage. Willy Dabin, ingénieur coordinateur des directions au laboratoire Pelagis n’hésite pas une seconde en constatant l’état des poumons. « Les traces rouge foncé indiquent clairement une asphyxie. L’insupportable agonie est accompagnée d’un stress d’une grande brutalité », déplore-t-il. « Au-delà de l’impact des captures sur les espèces, il ne faut pas oublier la souffrance générée », tient à souligner un vétérinaire qui, sur la table voisine, s’apprête à examiner un autre cadavre durant deux bonnes heures. Le Docteur Thierry Jauniaux, expert international basé à l’Université de Liège confirme : « L’air que les dauphins stockent dans leurs poumons et autres organes, ainsi que dans leur sang, leur permet d’assurer une immersion d’environ 25 minutes. Le cerveau demeure le dernier à être correctement irrigué. L’animal a donc pleinement conscience de son asphyxie, il subit une terrible agonie. »

Lors de cette journée de dissection, il faudra également prélever une série d’échantillons d’organes majeurs, comme le foie, l’estomac, les reins, le lard, etc… Même les dents apportent un éclairage. Elles permettent d’identifier l’âge des animaux. Ainsi, dans le golfe de Gascogne, l’âge de maturité sexuelle a été évalué à 9 ans, l’espérance de vie à 35 ans. Problème : cet âge respectable échappe à de plus en plus de cétacés. Pour en mesurer l’ampleur, un retour en arrière s’impose.

Selon les scientifiques, au moins 70% des dauphins échoués portent des traces de captures accidentelles… Photo : Thierry Creux/Ouest France

Des échouages et peu de solutions

En 1963, une centaine de globicéphales noirs s’échouèrent sur l’île d’Yeu. Le Docteur Duguy, directeur du Muséum d’Histoire Naturelle de La Rochelle décide alors de recenser tous les échouages à venir, avec l’ambition d’être opérationnel de Dunkerque à Bonifacio. À l’époque, il y eut quelques volontaires pour animer le réseau qui dépasse aujourd’hui les 400 correspondants en alerte constante. Plus de 20 000 échouages ont été enregistrés depuis les années 1970. Mais ce bilan, toujours plus lourd, ne correspond aucunement à la totalité de l’hécatombe. « Pour avoir une idée de la mortalité réelle, nous avons cherché à savoir combien de cadavres flottent et combien d’autres coulent. En suivant des carcasses, dont nous avions remis à l’eau certaines, on a constaté que 10 à 15 % seulement d’entre elles arrivaient sur la côte. La vérité, c’est que 75 % des cadavres coulent », conclut Vincent Ridoux, professeur de biologie à l’Université de La Rochelle. L’estimation de mortalité, à partir de 1 157 échouages de dauphins communs enregistrés en 2020, conduit donc à un total de 7 200 animaux victimes. Mais les chiffres donnent le vertige lorsque l’on cumule les espèces. 100 000 dauphins auraient été pris dans les filets au cours de ces 30 dernières années. Et parmi les espèces touchées, ce sont les dauphins communs (90%), les grands dauphins, les marsouins, etc…qui complètent le plus lourd tribut, avec 95 % des échouages pour 8 espèces sur 32 fréquentant la France métropolitaine. 

Tandis que s’accumulent les cadavres, c’est vers certains types de pêche qu’il faut se tourner pour tenter d’enrayer l’agonie. Dominique Chevillon, président de Ré Nature Environnement, association très active et lanceuse d’alerte du Réseau National d’Echouages résume : « Au début, on a pointé le chalutage pélagique en bœuf, lorsque deux bateaux tirent un filet en forme de poche, mais seulement une quinzaine de paires de bateaux le pratiquent. Plus largement, on constate que les métiers de pêches au filet (au filet maillant fixe notamment) sont quantitativement les plus impactant. »

En fait, plusieurs facteurs se conjuguent pour malmener le clan de Flipper. D’abord, des concentrations de poissons, essentiellement des bars et des merlus qui viennent frayer dans certaines zones du golfe de Gascogne. Ne résistant pas à un tel potentiel alimentaire, les cétacés convergent vers cette manne, tandis que les pêcheurs… font de même. Pour tenter de réduire l’impact, une série de mesures ont été mises en œuvre, avec notamment l’usage d’effaroucheurs acoustiques, « les pingers », sorte de répulsif par ondes placé sur les filets. Sauf que cela ne marche pas à tous les coups : « Non seulement les dauphins peuvent rester indifférents, mais cela leur permet aussi de localiser les filets bien garnis », regrette Willy Dabin, en précisant qu’ils pourraient générer des impacts physiologiques et psychologiques non négligeables. En réalité, on n’a pas suffisamment de recul pour mesurer clairement les effets positifs et négatifs de ces engins.

Un dauphin échoué sur la plage de Plovan (Finistère), le 30 janvier 2020. Photo : Fred Tanneau/AFP

L’inaction du Ministère

D’autres mesures initiées par le ministère de la Mer devraient apporter un éclairage supplémentaire au dossier. Des caméras embarquées sur les navires, les déclarations obligatoires de captures, un réseau d’information pour les marins pêcheurs sont autant de mesures axées sur l’acquisition de connaissances, mais qui ne réduisent d’aucune manière les captures mortelles de dauphins : « La seule solution efficace consiste à imposer des arrêts « spatio-temporels » de la pêche », lâche le CIEM, Conseil International d’Exploration des Mers, confirmé par le CSTEP, Comité Scientifique, Technique et Économique des Pêches de la Commission Européenne, en désespoir de cause. Sur un plan pratique cela conduirait à suspendre la pêche dans les zones sensibles, entre le 15 janvier et le 31 mars. Sollicitée à de nombreuses reprises, Annick Girardin, ministre de la Mer, reste imperturbable : « Je ne crois pas en l’opposition stérile de ceux qui protègent et ceux qui détruisent », lance-t-elle, en se contentant d’accorder la priorité aux « connaissances partagées » qu’il convient de poursuivre. Sauf qu’avec le temps, les pêcheurs eux-mêmes commencent à très mal vivre l’affaire : « Aucun pêcheur ne se satisfait d’une capture accidentelle », affirme dans Le Parisien Jean-Luc Hall, directeur général du Comité National des Pêches Maritimes. Même lassitude du côté des pêcheurs de Charente-Maritime, qui ne supportent plus d’être sans cesse montrés du doigt.

En réaction, Franck Méteau, président de l’Organisation des Producteurs Marins Pêcheurs de la Cotinière à Oléron, se montre plus radical : « Suspendre la pêche pendant trois semaines, pourquoi pas? » Dans cette perspective, le plan de relance financier pourrait contribuer à indemniser les bonnes volontés. Qu’attend Annick Girardin pour en finir avec l’agonie des cétacés? La Commission Européenne risque de la rappeler à la raison. En pointant la France et lEspagne pour mauvaise gestion du dossier, la haute institution a accordé deux ans afin d’en finir. Nous arrivons à échéance. Après avoir payé un lourd tribut aux cétacés, l’indifférence du ministère de la Mer risque de coûter cher à la France…

Allain Bougrain-Dubourg

 

 

 

 

 

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Cléo 19/06/2021 03:48

C'est d'une tristesse! Moi aussi ça me fend le coeur...

Françoise 18/06/2021 19:28

Quelle tristesse !

Béa kimcat 18/06/2021 17:17

Cela me rend triste et me fend le coeur...
Il faut voter pour les personnes qui défendent les animaux !!!

Zoé 18/06/2021 08:55

Cela me brise le coeur! Et je pense aussi qu'il ne s'agit pas d'impuissance mais de j'en foutisme envers les animaux!

danièle 18/06/2021 07:04

L'impuissance n'existe pas. Réveillez vous, nous pouvons agir lors des prochaines éléctions : demandez aux candidats quelles intentions réelles les motivent : le pouvoir ? l'argent ? la notoriété ou bien veulent ils vraiment Servir la Vie Constructive ? Vous pouvez consulter la lettre d'info de L214 "Quelles personnalités politiques défendent les animaux ?"

Mario 18/06/2021 06:14

Ce n'est pas de l'impuissance c'est de la mauvaise volonté de la part de ce gouvernement totalement indifférent à tout ce qui concerne la protection de la nature dans quelque domaine que ce soit.

domi 18/06/2021 05:52

voilà qui laisse un sentiment de tristesse et d'impuissance