Les damnés, des ouvriers en abattoir

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Âmes sensibles, restez. C’est à vous, et donc à nous tous, êtres humains, que le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, formidable de par sa forme et son fond, s’adresse. L’on n’y verra aucune des images dérangeantes diffusées dans les médias, notamment par le biais de l’association L214, pour dénoncer les conditions sordides dans lesquelles sont abattus les animaux destinés à notre alimentation. La documentariste a choisi au contraire de faire entendre la parole de ceux qui les mènent, tuent, saignent, dépècent, emballent…

Joseph Ponthus, l’un des employés d’abattoir qui témoigne dans le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, s’en est sorti par l’écriture (« A la ligne », 2019).

« Je tue les animaux. Depuis dix ans, je suis le tueur, c’est comme ça. » De Michel, ouvrier en abattoir, on ne verra que la capuche et les mains. Il égrène d’une voix calme : « 250 cochons [par jour, NDLR], 70 vaches, sans compter les veaux. […] Je pose le Matador sur le front en regardant l’animal dans les yeux, et je tire. La tige entre dans son crâne, l’animal s’effondre. […] Et puis [la bête] est pendue et tu la saignes. […] Si c’est une vache laitière, tout lâche d’un coup. T’as tout le lait qui lui sort des mamelles et toi t’es là, t’es couvert de lait, de sang, de merde. Tu en as dans le cou, dans la bouche. Et tu cours déjà pour assommer la suivante. » Depuis la naissance de sa fille, il y a cinq ans, Michel ne supporte plus ce travail. Il pense au suicide. Mais retourne pourtant à l’usine chaque matin…

« Je suis un élément de l’industrie de la mort. » Celui qui parle n’est pas un tortionnaire, mais un simple employé d’abattoir qui a accepté cet emploi pour nourrir une famille, échapper à la précarité, au chômage, à la rue, même. Anne-Sophie Reinhardt filme ces hommes –et une femme– loin du « bruit et de l’odeur » de ces lieux hors du temps, dont le mangeur de steak ne veut rien savoir. Dans le calme d’une forêt baignée d’une lumière douce, bercés par le bruit des insectes et des oiseaux, Stanislas, Olivier, Stéphane, Mauricio, Nadine racontent les gestes, les cris « qui vous transpercent de la tête aux pieds », la pression hiérarchique qui déshumanise un peu plus, les cauchemars qui hantent leurs nuits.

Les mots remplacent les images, et s’impriment d’autant mieux chez qui sait écouter la souffrance de ces travailleurs invisibilisés. « Personne ne reste s’il n’entre pas dans le moule. » Moins que la mise à mort, c’est le travail à la chaîne qui rend fou. L’un d’eux compare l’abattoir à l’asile, avec ses « murs blancs, les habits blancs… »

Le seul à témoigner à visage couvert –silhouette noire, voix douce– se présente comme un « tueur » : « Ça fait dix ans. » Il raconte les larmes qui coulent des yeux des vaches avant leur mise à mort. Comment il attire les veaux dans le « piège » en leur faisant téter ses doigts. Il ne peut pas arrêter, il a une femme et une petite fille. Il pense au suicide.

« Pulsion de mort »

L’un s’en sort par le sport, d’autres n’ont pas cette chance : alcool et psychotropes sont souvent les béquilles qui permettent d’embaucher à 4 heures le matin, de travailler dans « le sang, le lait (des vaches laitières abattues), la merde », puis de recommencer, jour après jour, pour un salaire proche du smic (les heures de nuit et les heures supplémentaires sont un complément de salaire indispensable).

Nadine, la seule femme à témoigner dans le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt.

Joseph Ponthus, simplement présenté comme Joseph dans le documentaire, s’en est sorti par l’écriture (son roman, A la ligne (2019), a reçu plusieurs prix). Mais six mois après avoir quitté l’abattoir, il y est encore dans sa tête. Stéphane, lui, énumère la liste de ses blessures : déchirures musculaires, blessures ouvertes, tendinites… Il est désormais travailleur handicapé. Nadine évoque, les larmes aux yeux, le poids du silence, seule arme à disposition de ces travailleurs pour mettre à distance « la pulsion de mort ».

La colère envahit Mauricio lorsqu’il raconte, avec des mots crus, l’éventration des vaches « pleines »

La colère envahit Mauricio lorsqu’il raconte, avec des mots crus, l’éventration des vaches « pleines », leur veau qui se débat et qu’on jette à la poubelle. Souffrant de stress post-traumatique, il éclate en sanglots. Trois ans après avoir quitté l’abattoir, il ne parvient pas à oublier. « Ils continuent à le faire… »

Accompagnées d’éclairages d’un ergonome et d’un agent vétérinaire, ces paroles aussi glaçantes que nécessaires sont recueillies et filmées avec un tact et une délicatesse hors du commun, faisant de ce documentaire –pourtant pas le premier sur le sujet–un objet à part, exceptionnel…

Audrey Fournier

 

 

 

 

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Claire 21/05/2021 07:10

Terribles témoignages que j'ai pu regarder avant la suppression du documentaire en question : voilà qui nous interpelle car, si nous nous soucions du "bien-être" animal, qu'avons-nous fait de ces hommes et de ces femmes qui travaillent dans ces usines de mort ? Je pense que personne ne choisit vraiment de faire un tel travail, tous n'ont probablement "pas le choix" et c'est terrible... Je n'arrive même pas à imaginer ce que je ferais si je me trouvais dans une telle situation !

Zoé 18/05/2021 18:05

Je n'aurai pas le courage de regarder ce documentaire , rien que de lire cet article j'en ai les larmes aux yeuxs et mal au bide .
Et de penser à toute l'indifférence de la plupart des gens qui ne changeront jamais leur mode d'alimentation me déprime . Je suis soulagée d'être déjà végétalienne depuis des années , au moins mon alimentation ne cautionne pas ça .

Béa kimcat 18/05/2021 17:40

C'est l'ENFER sur terre...
En lisant cet article, j'en ai les larmes aux yeux.
Eventrer des vaches gestantes, et mettre les petits veaux à la poubelle !!!!!!!!
Mais comment peut-on en arriver là ??
Les abattoirs sont des lieux de perdition...
C'est monstrueux... C'est l'HORREUR absolue...
Des damnés... Que de souffrances !

Dominique 18/05/2021 13:24

Un des grands drames de notre époque, une grande honte. On parle rarement de ces travailleurs poussés par le chômage à faire pour nous ce que nous ne ferions pas. S'il fallait le faire soi-même plus personne ne mangerait de viande ! Juste des mots: c'est largement parlant, difficile de les lire; notre compassion atterrée va autant à ces travailleurs qu'à ces animaux. J'apprends douloureusement que l'on "abat" des vaches gestantes, ce qu'on fait au veau qui aurait dû naître...pour aller d'ailleurs lui aussi à l'abattoir . C'est vraiment considérer les animaux pour des objets car si la vache attend un petit c'est que son propriétaire l'a fait inséminer comme chaque année pour qu'elle produise du lait; alors pourquoi la sacrifier ensuite !! Mais je parle en personne normale et nous sommes ici en enfer . Comment l'Humanité a-t-elle pu en arriver là !!!

Mario 18/05/2021 10:15

Un document exceptionnel ou on se rend compte que ces hommes souffrent autant que les bêtes qu'ils abattent. Ils subissent des cadences infernales et déshumanisantes pour que des actionnaires bien gras puissent se goinfrer un peu plus ...
Tout cela avec la complicité de toute la filière et des pouvoirs publics.

danièle 18/05/2021 10:01

Arrêtons de manger de la viande, nous ne sommes pas des carnassiers mais des êtres évolués spirituellement. Notre santé physique, psychique, mentale est notre bien le plus précieux et, cela passe par une alimentation végétale !!! .

danièle 18/05/2021 09:52

Merci pour ce documentaire exceptionnel. Ce que l'homme fait à l'homme est innommable ! Nous ne sommes plus ignorants de ce qui se passe dans les abattoirs. Et les responsable sont toujours nos dirigeants lobbyistes, leur conscience est nulle, elle n'arrive même pas à la cheville de tous ces animaux abattus dans l'horreur. Des bêtes ? non des êtres vivants comme nous les "humains".
Changeons cette humanité, c'est urgent !

Jean-Louis 18/05/2021 05:33

Formidable documentaire sur les ouvriers d'abattoirs, ces "damnés" dont personne ne veut entendre parler... Ils parlent pourtant, ils racontent leurs gestes quotidiens, leur travail "à la chaîne" avec du sang, des cris de terreurs, la mort du matin au soir... Il n'y a aucune image d'abattoir, aucune image violente, pas de mise à mort... juste les mots, ces mots qui, parfois, se brisent tant la souffrance de ces "employés" est grande... Des mots tout aussi forts que des images ! A regarder impérativement ‘’pour savoir’’ ce que vivent ces ‘’damnés’’…
Un documentaire magistral !