Les damnés, des ouvriers en abattoir
Âmes sensibles, restez. C’est à vous, et donc à nous tous, êtres humains, que le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, formidable de par sa forme et son fond, s’adresse. L’on n’y verra aucune des images dérangeantes diffusées dans les médias, notamment par le biais de l’association L214, pour dénoncer les conditions sordides dans lesquelles sont abattus les animaux destinés à notre alimentation. La documentariste a choisi au contraire de faire entendre la parole de ceux qui les mènent, tuent, saignent, dépècent, emballent…
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Joseph Ponthus, l’un des employés d’abattoir qui témoigne dans le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, s’en est sorti par l’écriture (« A la ligne », 2019).
« Je tue les animaux. Depuis dix ans, je suis le tueur, c’est comme ça. » De Michel, ouvrier en abattoir, on ne verra que la capuche et les mains. Il égrène d’une voix calme : « 250 cochons [par jour, NDLR], 70 vaches, sans compter les veaux. […] Je pose le Matador sur le front en regardant l’animal dans les yeux, et je tire. La tige entre dans son crâne, l’animal s’effondre. […] Et puis [la bête] est pendue et tu la saignes. […] Si c’est une vache laitière, tout lâche d’un coup. T’as tout le lait qui lui sort des mamelles et toi t’es là, t’es couvert de lait, de sang, de merde. Tu en as dans le cou, dans la bouche. Et tu cours déjà pour assommer la suivante. » Depuis la naissance de sa fille, il y a cinq ans, Michel ne supporte plus ce travail. Il pense au suicide. Mais retourne pourtant à l’usine chaque matin…
« Je suis un élément de l’industrie de la mort. » Celui qui parle n’est pas un tortionnaire, mais un simple employé d’abattoir qui a accepté cet emploi pour nourrir une famille, échapper à la précarité, au chômage, à la rue, même. Anne-Sophie Reinhardt filme ces hommes –et une femme– loin du « bruit et de l’odeur » de ces lieux hors du temps, dont le mangeur de steak ne veut rien savoir. Dans le calme d’une forêt baignée d’une lumière douce, bercés par le bruit des insectes et des oiseaux, Stanislas, Olivier, Stéphane, Mauricio, Nadine racontent les gestes, les cris « qui vous transpercent de la tête aux pieds », la pression hiérarchique qui déshumanise un peu plus, les cauchemars qui hantent leurs nuits.
Les mots remplacent les images, et s’impriment d’autant mieux chez qui sait écouter la souffrance de ces travailleurs invisibilisés. « Personne ne reste s’il n’entre pas dans le moule. » Moins que la mise à mort, c’est le travail à la chaîne qui rend fou. L’un d’eux compare l’abattoir à l’asile, avec ses « murs blancs, les habits blancs… »
Le seul à témoigner à visage couvert –silhouette noire, voix douce– se présente comme un « tueur » : « Ça fait dix ans. » Il raconte les larmes qui coulent des yeux des vaches avant leur mise à mort. Comment il attire les veaux dans le « piège » en leur faisant téter ses doigts. Il ne peut pas arrêter, il a une femme et une petite fille. Il pense au suicide.
« Pulsion de mort »
L’un s’en sort par le sport, d’autres n’ont pas cette chance : alcool et psychotropes sont souvent les béquilles qui permettent d’embaucher à 4 heures le matin, de travailler dans « le sang, le lait (des vaches laitières abattues), la merde », puis de recommencer, jour après jour, pour un salaire proche du smic (les heures de nuit et les heures supplémentaires sont un complément de salaire indispensable).
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Nadine, la seule femme à témoigner dans le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt.
Joseph Ponthus, simplement présenté comme Joseph dans le documentaire, s’en est sorti par l’écriture (son roman, A la ligne (2019), a reçu plusieurs prix). Mais six mois après avoir quitté l’abattoir, il y est encore dans sa tête. Stéphane, lui, énumère la liste de ses blessures : déchirures musculaires, blessures ouvertes, tendinites… Il est désormais travailleur handicapé. Nadine évoque, les larmes aux yeux, le poids du silence, seule arme à disposition de ces travailleurs pour mettre à distance « la pulsion de mort ».
La colère envahit Mauricio lorsqu’il raconte, avec des mots crus, l’éventration des vaches « pleines »
La colère envahit Mauricio lorsqu’il raconte, avec des mots crus, l’éventration des vaches « pleines », leur veau qui se débat et qu’on jette à la poubelle. Souffrant de stress post-traumatique, il éclate en sanglots. Trois ans après avoir quitté l’abattoir, il ne parvient pas à oublier. « Ils continuent à le faire… »
Accompagnées d’éclairages d’un ergonome et d’un agent vétérinaire, ces paroles aussi glaçantes que nécessaires sont recueillies et filmées avec un tact et une délicatesse hors du commun, faisant de ce documentaire –pourtant pas le premier sur le sujet–un objet à part, exceptionnel…
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