La Belle-dame, monarque absolu des migrateurs

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Chaque année au printemps, ce papillon visite nos contrées, en route vers le nord depuis l’Afrique tropicale, où il retournera à l’automne, bouclant en plusieurs générations un périple de 15 000 kilomètres. Un exploit décrypté peu à peu…

La Belle-Dame ou Vanesse des chardons (Vanessa cardui) est considérée, parmi les papillons, comme le plus grand migrateur connu… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)
La Belle-Dame ou Vanesse des chardons (Vanessa cardui) est considérée, parmi les papillons, comme le plus grand migrateur connu… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)La Belle-Dame ou Vanesse des chardons (Vanessa cardui) est considérée, parmi les papillons, comme le plus grand migrateur connu… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

La Belle-Dame ou Vanesse des chardons (Vanessa cardui) est considérée, parmi les papillons, comme le plus grand migrateur connu… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

La voici enfin ! Frêle comme un papillon de mai, la belle-dame fait son retour dans nos campagnes et nos jardins. Comme à chaque printemps, cette « fleur du ciel » fait escale en France métropolitaine. Voici quelques jours, elle a quitté les rivages d’Afrique du Nord, aimantée par les latitudes septentrionales. Mais la « Lady » ailée ne fera qu’une courte pause parmi nous. C’est une éternelle fugitive. Ses descendants, en effet, devront parvenir à temps à leur port d’attache estival : le nord de l’Europe.

« Le 28 avril, j’ai vu “ma” première Belle-dame de la saison. Elle se réchauffait sur le paillis de mon potager. Et se remettait sans doute de son long voyage », témoigne Marc Grimal. Cet habitant du Var est l’un des observateurs de l’« Opération papillons », un réseau d’amateurs qui recensent les lépidoptères de leur jardin. D’autres ont déjà témoigné avoir vu quelques Belles-dames dès février ou mars. Toutes venaient d’Afrique. « Cette espèce n’a jamais été vue hivernant en Europe », arme Gerard Talavera. Ce chercheur espagnol travaille à l’Institut de botanique de Barcelone, un des leaders dans l’étude de ce papillon.

« C’est une année qui semble favorable à la Belle-dame en Europe, annonce-t-il. Ces trois dernières semaines, l’espèce a été vue en nombre en Espagne. J’en ai moi-même récolté beaucoup sur les plages de Catalogne. » Cette abondance, relève-t-il, coïncide avec les remontées de sable du Sahara qui ont survolé l’Europe fin avril. Des remontées apportées par des vents sur lesquels ce papillon a surfé.

Ouvrez l’œil. Peut-être aurez-vous la chance d’apercevoir cette tanagra, posée sur une fleur d’artichaut ou sur un épi de lavande. A moins qu’elle n’ait élu une ortie. Buddleia, rose trémière, mauve, centaurée, bardane, trèfle, luzerne… : tout lui fait suc ou nectar. Ses larves peuvent se développer sur plus de cent plantes hôtes. Mais sa fleur de prédilection reste le chardon, qui lui a donné son nom savant : Vanessa Cardui– la « vanesse des chardons ». Les Anglo-Saxons, eux, la surnomment « Painted Lady » ou, plus simplement, « Vanessa ».

La vanesse des chardons est un des papillons les plus cosmopolites. Son aire de distribution est la plus large au monde. Hormis l’Antarctique, l’Amérique du Sud et l’Australie, elle colonise tous les continents.

Comment imaginer que ce poids plume -de 140 à 180 mg, entre 4,2 et 6,6 cm d’envergure- vient d’accomplir un des plus audacieux périples qui soient ? « La minuscule créature pèse moins d’un gramme, et son cerveau n’est pas plus gros qu’une tête d’épingle. De plus, elle n’a aucune chance d’apprendre de ses congénères plus vieux et expérimentés. Pourtant, elle entreprend une migration intercontinentale épique », s’enthousiasmait Richard Fox auprès de BBC Nature en 2012. Ce chercheur du Conservatoire de papillons à Wareham (Royaume-Uni) est le coauteur d’une étude qui, cette année-là, a fait date.

Les plantes-hôtes de la Vanesse du chardon sont des plus variées : grande ortie, chardon, mauve sauvage, tussilage, bardane, artichaut, colza, lavande, cirse… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)Les plantes-hôtes de la Vanesse du chardon sont des plus variées : grande ortie, chardon, mauve sauvage, tussilage, bardane, artichaut, colza, lavande, cirse… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

Les plantes-hôtes de la Vanesse du chardon sont des plus variées : grande ortie, chardon, mauve sauvage, tussilage, bardane, artichaut, colza, lavande, cirse… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

Jusqu’à 500 kilomètres par jour

Où donc ce papillon passait-il l’hiver, s’interrogeait le Britannique ? A l’automne, le gracieux insecte s’envole, depuis le nord de l’Europe, pour l’Afrique équatoriale. Soit une destination à des milliers de kilomètres de son point de décollage. Au printemps suivant, ses descendants effectueront le chemin inverse : et ce sont eux que nous voyons arriver en Europe, quand la nature se pare de vert tendre. « Ces migratrices au long cours tirent souvent avantage des vents favorables, qui peuvent les transporter à plus de 1 000 mètres d’altitude » écrivent les auteurs. Pas étonnant que cette équipée nous ait si longtemps échappé…

Premier fait attesté : en 1996, une migration de Belles-dames, parties d’Algérie, a été vue quatre jours plus tard au sud de l’Angleterre. Vingt-cinq ans après cette observation, on sait que l’insecte file à une vitesse de croisière de 15 km/h, avec des pointes à 50 km/h, par vent favorable. Il peut grimper jusqu’à 2 000 mètres au-dessus du sol. Une même Belle-dame, par ailleurs, peut couvrir jusqu’à 500 kilomètres par jour, avec de rares pauses pour se nourrir.

La migration printanière et estivale (vers le nord) mobilise quatre ou cinq générations, entrecoupée d’escales consacrées à la reproduction. Le papillon adulte vit entre trois et cinq semaines. Mais le cycle de vie complet, incluant les stades immatures (œufs, chenilles et chrysalides) peut durer jusqu’à deux mois, selon les conditions climatiques. La version automnale (vers le sud) de la migration s’accomplit en une seule génération. Autrement dit, dans son vol de retour, une même Belle-dame exécute un vol de 4 000 kilomètres ou plus ! « Le cycle migratoire complet peut atteindre 15 000 kilomètres et mobiliser de huit à dix générations sur l’année, Toutes les générations migrent » insiste Gerard Talavera. Un comportement inscrit dans leur ADN.

La gente dame détrône ainsi le Monarque, son cousin américain. Chaque année, celui-ci hiverne au Mexique. Le printemps venu, il migre au Canada et dans le nord des Etats-Unis pour se reproduire. Son périple est donc de deux fois 4 000 kilomètres. Le souverain apparaît bel et bien déchu.

« La Belle-dame est probablement l’un des papillons les plus résistants qui soient. Elle a une extraordinaire capacité à survoler le monde entier ou presque, sous toutes les conditions climatiques », s’émerveille Gerard Talavera. Pourtant, c’est un papillon qui n’aime ni l’humidité ni le froid. « Il lui faut un climat sec, mais pas trop chaud. »

Qu’est-ce qui lui donne le signal de départ ? Au printemps, ce sont sans doute la survenue de la saison sèche dans la savane africaine, mais aussi les attaques des parasites. A l’automne, ce sont le froid et la pluie qui la pousseront à repartir en sens inverse. Un autre facteur semble intervenir dans les deux sens : « La densité des larves sur les sites de reproduction, qui crée une pression pour l’accès aux ressources », ajoute Gerard Talavera.

Bien des dangers guettent la voyageuse. « Les papillons peuvent se perdre. Si les vents changent de direction, ils peuvent entièrement manquer leur but. Ils peuvent aussi être mangés, bien sûr. Et les températures extrêmes peuvent les faire périr… », liste Gerard Talavera. Il y a aussi les ratés du timing. S’il fait trop froid quand elles arrivent en Europe, par exemple, elles n’y trouveront pas les plantes favorables à la ponte et à la croissance de leurs chenilles. Tant d’efforts pour rien !

Mais comment ce papillon, qui suit de nombreux itinéraires migratoires différents, s’oriente-t-il donc ? « On ne le sait pas vraiment, admet Gerard Talavera. Par analogie avec le Monarque, on peut supposer qu’il utilise une boussole magnétique. » A Barcelone, son équipe a recours à des simulateurs de vol pour analyser le rôle de la position du soleil, du magnétisme et de la température. Une certitude : franchir la Méditerranée, pour la Belle-dame, est un défi. Sans relief pour la guider, sans pause pour souer, elle doit survoler jusqu’à 600 kilomètres de mer. Une partie du vol a lieu de nuit. « Les vents sont aussi critiques pour cette étape. C’est pourquoi la Belle-dame attend la brise idéale pour partir, un peu comme le surfeur attend la vague parfaite », raconte l’équipe espagnole, dans une captivante vidéo retraçant cette odyssée.

La Belle-Dame ou Vanesse des chardons était autrefois très commune en Europe, avec une aire de répartition presque planétaire. Il s'agit du papillon diurne le plus répandu dans le monde… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)La Belle-Dame ou Vanesse des chardons était autrefois très commune en Europe, avec une aire de répartition presque planétaire. Il s'agit du papillon diurne le plus répandu dans le monde… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)
La Belle-Dame ou Vanesse des chardons était autrefois très commune en Europe, avec une aire de répartition presque planétaire. Il s'agit du papillon diurne le plus répandu dans le monde… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)La Belle-Dame ou Vanesse des chardons était autrefois très commune en Europe, avec une aire de répartition presque planétaire. Il s'agit du papillon diurne le plus répandu dans le monde… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

La Belle-Dame ou Vanesse des chardons était autrefois très commune en Europe, avec une aire de répartition presque planétaire. Il s'agit du papillon diurne le plus répandu dans le monde… Photos JLS (Cliquez pour agrandir)

Une origine tropicale

Comment les chercheurs font-ils pour traquer une nomade aussi minuscule ? « L’insecte est trop petit : on ne peut pas utiliser de balises pour le suivre par satellite, comme pour les oiseaux », note Gerard Talavera. Les chercheurs mobilisent donc une panoplie d’outils. Observations de terrain par eux-mêmes, ou grâce à des milliers de bénévoles. Radars captant le passage des insectes durant leur vol d’altitude. Signatures isotopiques de leurs ailes, qui marquent leur lieu de naissance. Analyse de l’ADN des pollens qu’ils transportent, pour en identifier la provenance. Déchiffrage de l’ADN des populations de papillons, pour retracer leurs liens génétiques. Enfin, modélisation de leurs chemins migratoires. Bien des mystères demeurent cependant.

La fugitive entretenait celui-ci : jusqu’à quelle latitude descendait-elle pour prendre ses quartiers d’hiver ? Passé le Sahara, elle semblait s’évanouir. Pour en avoir le cœur net, Gerard Talavera et Roger Vila sont partis au Tchad, au Bénin, au Sénégal et en Ethiopie à l’automne 2014. « Dans le désert du Sahara et du Sahel, nous avons vu des nuées de Belles-dames, par dizaines de milliers », raconte Gerard Talavera. Surtout, les chercheurs ont observé, au Tchad, leurs migrations massives vers le sud. Et découvert de nombreux sites de reproduction dans la savane tropicale. Le papillon s’aventure donc jusqu’en Afrique tropicale.

En 2019, l’équipe espagnole a développé un modèle prédisant ses chemins migratoires. Les chercheurs ont rentré les données de trente-six années d’enregistrements du climat mensuel, couplées aux observations réalisées sur 646 sites de reproduction dans 30 pays. En sortie, « notre modèle a fourni des cartes assez détaillées des aires possibles de reproduction », indique Gerard Talavera. Résultat : entre décembre et février, « Vanessa » pourrait nicher sous des latitudes équatoriales, par exemple sur les hautes terres du Kenya. « Les populations hivernant dans les régions subsahariennes fournissent les effectifs migrant en Europe, relève le chercheur. L’origine de la belle-dame est bien tropicale »

Cette « Lady » est vouée à une éternelle errance, montre aussi ce modèle. Car les mêmes sites sont rarement adaptés à sa reproduction toute l’année. Pour trouver des plantes favorables à ses jeunes, l’espèce doit sans cesse migrer.

Pour l’heure, cette « Madame Butterfly » ne semble pas menacée, protégée par son caractère ubiquitaire et polyphage. « Mais le réchauffement global affecte les migrations, nuance Gerard Talavera. Chez la Belle-dame, nous étudions son impact. Si elle migre moins, cela pourrait avoir des conséquences imprévisibles sur les services qu’elle rend aux écosystèmes. »

Une chose est sûre : la prochaine fois que vous verrez une belle-dame se poser dans votre jardin, vous la regarderez d’un autre œil. Ses couleurs, surtout. « Le jaune vient du sable du Sahara, l’ocre de l’Afrique tropicale, le blanc des pics enneigés des Alpes… Et si vous scrutez attentivement le revers de ses ailes, vous y découvrirez des éclats bleus : c’est le reflet de la Méditerranée », conclut l’équipe espagnole. Belle envolée, pour une Belle-dame ailée.

Florence Rosier

 

 

 

 

 

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B
Superbe Belle Dame
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J
Je ne connaissais pas la belle dame et ne savais pas non plus que sa migration battait celle de la mariposa Monarca au Mexique. Cette dernière est très impressionnante dans ses lieux de reproduction au Michoacan au Mexique. J’ai eu l’occasion d’en voir les effets au printemps 1981 quand je vivais à Mexico. A l’époque c’était une petite aventure parce que l’on devait stationner très loin et il restait environ quatre heures de marche ou à cheval aller et retour guidé par un local. A cheval pour nous avec deux jeunes enfants et la découverte d’arbres couverts de papillons en grappes et le sol jonché. Seuls certains arbres sont acceptés par la Mariposa, les autres sont dédaignés. Comme les sites étaient difficile d’accès en altitude et en pente, les visites étaient limitées et nécessitaient pratiquement un guide puisqu’il n’y avait ni balisage ni indication quelconque. Ce fut une expérience extraordinaire parce que que nous nous déplacions dans un ciel bleu mais rempli de papillons volants tandis que des grappes énormes pendaient des arbres choisis et que nous marchions sur un tapis de papillons morts. Je n’y suis plus retourné mais je sais que plusieurs sites sont maintenant visités et que des voyages en autocar sont organisés de Mexico. Je crois qu’il y a une certaine protection après des années de tourisme plus intempestif..
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Z
Absolument passionnant ! Merci pour cette découverte!
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J
Article passionnant.
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C
Article très intéressant et superbes photos : merci ! Je n'aurai jamais pensé qu'un tout petit animal comme ce papillon fasse de telles migrations ! C'est impressionnant...
Bonne journée à vous.
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D
il y a aussi les Monarques mexicains
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