Journal du couvre-feu/J 101 ‘’L’homme-chevreuil : récit ou roman ?’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Geoffroy Delorme rencontre un succès incroyable avec son livre "L‘homme-chevreuil" publié le 11 février. Son histoire vécue en forêt fascine, mais suscite aussi beaucoup d’interrogations. Est-elle plausible ? Chercheurs, forestiers, photographes, chasseurs répondent. Nous sommes partis sur sa piste.

 À la Crutte, forêt de Bord-Louviers, où Geoffroy Delorme s’est "immergé" dans la nature de 2003 à 2010. Photo : Xavier Frère/Ebra (Cliquez pour agrandir)

À la Crutte, forêt de Bord-Louviers, où Geoffroy Delorme s’est "immergé" dans la nature de 2003 à 2010. Photo : Xavier Frère/Ebra (Cliquez pour agrandir)

C’est un livre qui fait du bien. C’est peut-être même LE livre du "confinement", celui qui ouvre une fenêtre vers l’évasion pure, à portée de pieds et de nez, sans attestation. Une échappée sylvestre. Un appel de la forêt en 251 pages, papier kraft éco-responsable et photos noir et blanc léchées. Un très bel objet signé Geoffroy Delorme, 36 ans, qui a vécu "en immersion totale durant sept ans à partir de 2005 avec les chevreuils" dans la forêt domaniale de Louviers (Eure) à 1 h30 à l’ouest de Paris. Depuis, "l’homme-chevreuil" enchaîne plateaux de télévision, radios et interviews.

Il décrit avec force détails et empathie, ses journées et ses nuits, passées avec ses "amis" Daguet, Chévi, ou Sipointe. Se nourrit de glands, d’ortie, lichens et autre ail des ours, parfois de carottes chipées dans un jardin. Une survie en milieu d’abord hostile qui se métamorphose en intégration au sein d’une nouvelle "famille", comme le dit Geoffroy Delorme, "loin d’un monde humain bien ignorant".

Il donne même aux brocards un "schéma de survie" pour échapper aux chasseurs. Durant une battue menaçante : "J’emmène Sipointe près d’une fourgonnette afin de lui faire renifler les odeurs de la poudre et de la mort. Je lui fais respirer le parfum d’un blouson enduit de téflon… et lui fais comprendre ma peur." Quand on lit cet extrait du livre à Claude Met, il éclate de rire : "Il a poussé le bouchon un peu loin. Il y a de l’habillage autour de son histoire."

"L’ONF et les chasseurs sont sceptiques"

Claude Met connaît parfaitement Geoffroy : c’est lui en tant qu’adjudicataire du terrain forestier qui a autorisé le jeune homme au milieu des années 2000 à "s’immerger". "C’est un garçon charmant, il me fascinait, je lui ai donné mon accord pour pénétrer". L’endroit s’appelle "la Crutte", petite prairie au milieu des hêtres. Claude Met y chassait le cerf dès 1976, épaulé par son père. Le chef d’entreprise qui rayonne sur toute la Normandie, chasseur et "amoureux de la nature", se "pose des questions" sur cet homme qui murmure à l’oreille des chevreuils. Mais il ne veut pas le "discréditer" : "Il a passé un cap avec le chevreuil, il était assidu." A-t-il assisté à cette "amitié" humano-animale ? "Une fois, lui, immobile et les chevreuils à distance".

Claude Met ajoute, qu’à la demande de Geoffroy, il a même réduit la chasse aux chevreuils à la Crutte: "Mais c’est vrai que j’ai beaucoup d’interrogations, et l’ONF et les chasseurs sont sceptiques." Un de ces derniers valide : "Cette histoire nous fait même rire."

46 chevreuils

Geoffroy Delorme a vraiment vécu en forêt. Combien de temps ? Difficile à savoir. Les témoins sont rares, surtout sur une histoire qui date de plus quinze ans. Dans son livre, aucun nom n’est cité à part Mme Krieger, professeur par correspondance. Les 46 chevreuils, dont une dizaine qu’il a fréquentés, sont tous morts. Leur durée de vie est courte : 5 à 6 ans. Geoffroy Delorme martèle régulièrement qu’il veut "sauver l’espèce". Elle se porte comme un charme pourtant, répondent les scientifiques (lire ci-dessous), comme l’ONF. On recense environ 140 chevreuils sur Bord-Louviers.

Rares sont les vidéos de ses exploits sur les réseaux. Pourquoi si peu, concernant un "photographe animalier" sept ans en immersion ? En 2010, il est interviewé par le département de l’Eure. Certaines images (fournies par Geoffroy) le montrent à une dizaine de mètres des bêtes. "Elles reflètent bien son travail en tout cas", souligne Eric Wilmart, le journaliste qui a mené l’interview à l’époque. Lui aussi reconnaît qu’il a été "fasciné" par ce jeune garçon à qui le conseil général confiait parfois des missions photos. "C’était un gentil, de l’or en barre pour les journalistes, un bon bizarre". Il se réjouit d’avoir vu "son" Geoffroy sur Arte il y a peu, adhère à son "inclinaison écologique", et se dit "persuadé qu’il ne ment pas : c’est un type sincère, je n’ai jamais pensé à un imposteur !"

Daguet. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Daguet. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

"C’est du Walt Disney"

Geoffroy est originaire de Val-de-Reuil, mais c’est dans la commune en face, aux Damps qu’il présente il y a quelques années l’une de ses premières expos photo. Il publie également la première ébauche de son livre. C’est à ce moment-là qu’Armand Launay le croise. Cet historien local, ancien chargé de communication à Pont-de-l’Arche, a arpenté longuement le massif de Bord-Louviers. "Je ne l’ai jamais vu en forêt", indique-t-il au téléphone depuis Mayotte, où il est en poste, "on lui a acheté une dizaine de livres, il voulait qu’on en prenne 500". M. Launay estime que Geoffroy Delorme a "franchi le Rubicon" : "Son livre est plus un témoignage subjectif, une narration littéraire qu’un ouvrage d’éthologie, c’est du Walt Disney."

Les chevreuils, ces "petits fantômes" décrits par les chasseurs, ont-ils partagé cette vie d’un humain ? Au centre de Louviers, une fleuriste sourit quand on évoque l’Homme-chevreuil. "Il peut dire ce qu’il veut, il était tout seul, et c’est loin. Nous, on connaît la nature, les gens de la ville, eux, sont séduits par cette histoire… C’est un livre vraiment enfantin, mais si ça fait rêver les gens par les temps qui courent, ça ne fait pas de mal !"

Xavier Frère (14.03.2021)

Le chevreuil ne va pas chercher le contact avec l’homme"

Hélène Verheyden (directrice) et Lucie Debeffe sont chargées de recherche INRAE* Occitanie-Toulouse, au sein du département Comportement et Écologie de la Faune Sauvage, spécialistes du chevreuil, de son écosystème et de ses interactions avec l’homme.

Promiscuité. "Il peut y avoir une promiscuité "fortuite" entre l’homme et le chevreuil, mais ce dernier ne va pas du tout chercher le contact avec l’homme, bien au contraire. Ces animaux restent sauvages. Si on a la chance de faire une belle observation parce qu’on est naturaliste, photographe, ou scientifique immergé dans la nature, en aucun cas on interagit avec eux. Ils restent des animaux complètement sauvages même lorsqu’ils habitent à proximité des habitations humaines. Visiblement, cette personne (Geoffroy Delorme) a réussi à s’immerger dans leur univers. Un tel homme n’est plus perçu comme un homme habituel, il n’apparaît plus comme un risque mais comme un élément de l’environnement du chevreuil. Mais cela reste très, très, exceptionnel."

Prévention."Il ne faudrait pas que ce livre pousse le public à vouloir se rapprocher du chevreuil et des faons parce que ce ne serait vraiment pas bon pour l’espèce. Des gens veulent sauver des petits parce qu’ils les pensent abandonnés: ils ne le sont pas, il ne faut pas faire ça. Cest le mode naturel de vie des couples mère-jeune. Il ne faut pas s’immiscer dans la vie de chevreuils et s’approcher d’eux, les toucher, ce n’est pas bon pour eux."

Stress. "Chez le chevreuil, la proximité avec l’humain induit un stress. Il va produire des hormones de stress (glucocorticoïdes), en concentration plus élevées à proximité des habitations, des routes. Donc si l’homme cherche à se rapprocher des animaux, cela va induire cette même réaction de stress. Le stress que Geoffroy Delorme dit transmettre au chevreuil, c’est de l’anthropomorphisme, on ne peut pas prendre position là-dessus. C’est anecdotique. Dire qu’il y avait une réciprocité d’amitié entre les deux, c’est un autre champ disciplinaire, pas scientifique. À chacun de se forger sa propre opinion."

*INRAE: Institut national de recherche pour lagriculture, lalimentation et lenvironnement

Recueilli par X. F.

 

 

La réponse de l’auteur: ‘’Je raconte ce que j’ai vécu’’

Il avait été imprimé à 3 000 exemplaires, il en est aujourd’hui à plus de dizaines de milliers de ventes, et des réimpressions sont déjà lancées. "Lhomme-chevreuil" est un succès de librairie inattendu et phénoménal. "Il y a un coup de cœur et une rencontre, c’est une belle histoire, un auteur est né", assure Jean-Baptiste Bourrat, de la maison d’édition Les Arènes, qui a misé beaucoup sur "Dans l’intimité des chevreuils", premier jet de Geoffroy Delorme sorti à compte d’auteur en 2010. Chez l’éditeur, on soutient avoir fait "confiance" au trentenaire de l’Eure: "Ce nest pas un affabulateur, ce quil a vécu est unique." On reconnaît avoir réécrit par touches le livre, retouché la photo qui interroge "parce qu’elle manquait de lumière", mais en aucun cas avoir procédé à un "photomontage". On admet toutefois qu’il n’existe pas des milliers de preuves visuelles (quelques vidéos pas plus) "parce que Geoffroy avait délaissé son appareil au fil de son immersion". Surprenant pour un photographe animalier et qui a vécu sept ans au milieu des chevreuils…

‘’Tant qu’on ne me prouve pas que c’est faux, c’est vrai’’

Selon Jean-Baptiste Bourrat, "on n’a pas de preuve de ce qu’il raconte, mais on n’a pas la preuve du contraire non plus. Tant qu’on ne me prouve pas que c’est faux, c’est vrai". Face à d’éventuels soupçons d’"invention", Geoffroy Delorme nous a répondu lui-même par téléphone: "Je ne peux pas passer mon temps à démentir. Cette histoire, soit on y croit, soit on n’y croit pas. Je raconte ce que j’ai vécu, ce que j’ai ressenti". Rien n’a été inventé dans le livre? Il est catégorique: "Non, jamais. Mais il y a des interprétations malsaines qui peuvent conduire à des regards différents". Et le jeune auteur de cibler les scientifiques qui"nont pas vécu avec les chevreuils", et daffirmer quil na pas voulu faire de son ouvrage un développement sur lanthropomorphisme. En attendant, sa carrière semble fulgurante. "Sur tout ce qu’il a vécu, il y a déjà de la matière pour 3 ou 4 livres", se félicite son éditeur, "et des gros projets de documentaires sont en cours". Geoffroy aurait souhaité un documentaire pur, Les Arènes miseraient plutôt sur une fiction documentaire. Plus facile quand on ne possède pas beaucoup d’images d’archives en stock…

X. F.

Geoffroy Delorme, 39 ans aujourd'hui  ‘’Cette aventure m’a appris beaucoup sur moi-même, mes forces, mes faiblesses, mes envies’’. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Geoffroy Delorme, 39 ans aujourd'hui  ‘’Cette aventure m’a appris beaucoup sur moi-même, mes forces, mes faiblesses, mes envies’’. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

"Toute cette histoire pose question"

Ils ont l’habitude, eux aussi, de s’immerger. En forêt, dans les glaces, en montagne. Parfois même dans des conditions très périlleuses ou dangereuses. La vie animale, ils l’observent, la scrutent, la dissèquent à travers leurs objectifs, s’y plongent sans toutefois en faire partie prenante. Une démarche différente de celle de Geoffroy Delorme. "Chez lui, on est plus dans l’anthropomorphisme, dans un univers à la Walt Disney presque, je n’adhère pas à cette approche, il va trop loin", souligne ce photographe animalier réputé au niveau international, "je ne cherche pas cette promiscuité avec l’animal, laissons-le où il est". La photo utilisée pour la promotion du livre semble éveiller quelques doutes chez ces professionnels de l’image. "La photo, et l’histoire posent question", ajoute-t-il.

À propos de ce cliché, même scepticisme d’un photographe baroudeur d’une agence connue parisienne: "Cest pour moi l’assemblage de deux photos. Vu la position du bras de l’homme, l’animal serait foncé en dessous logiquement". Cette photo "peut interpeller, oui", complète Karen Caporal, photographe animalière en région parisienne, qui a déjà croisé Geoffroy Delorme notamment à Festi’Photos à Rambouillet. "C’est personne assez réservée au départ, il est peut-être devenu plus sûr de lui, avec la notoriété, et il a réussi à rendre rentable son travail". D’après elle, deux types de photographes se côtoient dans la catégorie "animalier": naturaliste et artistique. Geoffroy Delorme fait partie, selon elle, de la seconde catégorie."Ce qui me fascine chez lui", conclut-elle, "cest plus sa façon de survivre en forêt que de faire ami-ami avec un chevreuil".

X. F.

 

 

 

 

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chat'mane 25/03/2021 20:08

moi aussi ça me fais rire quand il dit amener le chevreuil près de la fourgonnette pour qu'il sente la mort !..ppffff...parce qu'il croit que les animaux ne sont pas capable de sentir la mort ......de plus s'ils sont en danger ils ne s'approchent pas comme ça ! voyons ! la scène! tu vois le petit chevreuil gentil tout plein qui suit son mai-maitre près de la fourgonnette pour sentir qu'il y a danger ....avec tous les coups des fusils... beaucoup trop d'incohérences pour que ce soit crédible son aventure. je sais de quoi je parle.

danièle 25/03/2021 10:45

Un animal sauvage de par sa nature ne va pas chercher le contact avec l'homme, sauf quand on sait que l'animal a une âme comme la "plupart" des humains et, si celui-ci dégage une forte empathie envers lui, cela est tout a fait probable qu'une amitié se noue ! Aujourd'hui, la communication animale se pratique couramment. Cet un outil merveilleux qui permet aux animaux de s'exprimer !
Dommage que la plupart des humains sont encore enfouis dans l'ombre. L'humanité serait déjà meilleure !

Jpl 25/03/2021 09:26

Je suis en train de lire ce livre. Il est vrai que le doute est logique avec cette histoire extraordinaire mais je m’en fiche également complètement. Il y a cet appel de la nature, de la forêt, du monde des bois et de ce qui s’y passe. Pour avoir croisé quelques chevreuils pour les photographier il y a bien longtemps, il n’est pas très difficile d’en approcher des groupes qui adoptent une espèce de tolérance d’un intrus, alors si l’on y passe des journées entières cela peut certainement devenir beaucoup plus intense. D’autre part et très près de chez moi, une bande de chevreuils vivant dans un domaine privé mais très « passoire«  n’hésite pas à passer du temps en lisière du bois à quelque10 mètre pas plus de la route qui est passante et se se fichant complètement du bruit et des voitures. À moins de les déranger volontairement, ils peuvent rester plusieurs heures à ruminer tranquillement sans se déplacer. Ils ont même fait un séjour en ville pendant le premier confinement. Tout cela me rend bien moins incrédule que des personnes « forestières « mais regardant peut-être bien d’un œil de chasseur plus que d’un œil protecteur .

Jean-Louis 25/03/2021 06:47

Le livre de Geoffroy Delorme a remporté un joli succès et l'auteur a multiplié les plateaux télé pour en faire la promo... Tout cela ne pouvait pas manquer de susciter railleries et jalousies !
Que l'auteur ait quelque peu ''brodé'' autour de sa relation néanmoins exceptionnelle avec certains chevreuils, ne fait aucun doute ! Et j'ai envie de répondre ''et alors ?''.
Personnellement, cette aventure m'a bien plu et lire le livre de Geoffroy a été un réel plaisir...
Quant au reste, je m'en moque !