Journal du Couvre-feu/J. 65 ‘’Il est moralement irresponsable de laisser la perte de biodiversité se poursuivre’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Chris Bowler, directeur du laboratoire de génomique des plantes et des algues à l’Institut de biologie de l’Ecole normale supérieure de Paris, a prononcé jeudi 4 février la leçon inaugurale de la nouvelle chaire annuelle Biodiversité et écosystèmes du Collège de France. Le directeur scientifique du projet Tara Océans plaide pour une science décloisonnée qui prenne en compte les enjeux sociétaux…

Chris Bowler, directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire de génomique des plantes et des algues à l'Institut de biologie de l'Ecole normale supérieure à Paris, photographié dans les locaux du « Monde », à Paris, le 1er février. Photo : Mathieu Zazzo/Le Monde

A quels besoins la création de cette chaire répond-elle ?

La première chaire d’histoire naturelle date de 1774, l’écologie n’a pas été absente du champ d’étude du Collège de France. Mais il y a urgence aujourd’hui à traiter les sujets liés à la biodiversité, au climat, à l’état de santé de la terre et des océans. Et il est très important d’aborder ces questions de manière scientifique, en élaborant des hypothèses puis en formulant des résultats, des conclusions. La science n’est pas là pour énoncer des vérités ou faire de grandes déclarations. Elle avance petit à petit, en s’interrogeant en permanence. C’est sans doute pour cela qu’elle est longtemps restée à l’écart de la société car considérée comme trop complexe. Mais il est possible d’expliquer les choses simplement et de rendre le monde scientifique fascinant.

A quel type de questions la science doit-elle encore répondre ?

On a beaucoup étudié le monde macroscopique, mais encore très peu celui des micro-organismes. Pourtant, la plupart sont essentiels pour notre survie ! Dans l’océan par exemple, le phytoplancton effectue autant de photosynthèse que les plantes et les forêts terrestres. Avec l’expédition Tara Océans, nous avons pu étudier les écosystèmes marins. Sur terre, pour générer un kilo de viande, il faut environ dix kilos de végétaux. C’est ce qu’on appelle la pyramide trophique, c’est-à-dire la chaîne alimentaire en termes de biomasse : il y a davantage de plantes que de tigres. Dans les océans, des éléments montrent que la pyramide serait inversée et qu’il y a plus d’organismes consommateurs que producteurs. Comment est-ce que cela fonctionne ? Quelles sont les règles dans l’océan ? Ce sont des questions de base.

Il y a aussi beaucoup de sujets à explorer concernant l’évolution. La vie est née dans les océans il y a 3,5 milliards d’années avant d’apparaître sur Terre il y a environ 430 millions d’années. Plus largement, il y a certainement des lois universelles à découvrir sur le fonctionnement des écosystèmes.

L’érosion spectaculaire de la biodiversité est-elle bien une « vérité » ?

La définition d’une extinction de masse, c’est lorsqu’au moins 75 % de la vie disparaît à l’échelle planétaire sur une période de courte durée – moins d’un million d’années. Nous sommes loin de cela aujourd’hui, mais l’on s’en approche. Selon des études, on pourrait arriver à ce stade d’extinction massive d’ici 240 à 540 ans. C’est donc gravissime et il est urgent d’agir. Il est moralement irresponsable de laisser la perte de biodiversité se poursuivre ainsi.

Nous sommes devenus tellement puissants que l’on considère que la planète est à nous. Il faut revenir à l’idée que nous ne sommes que l’un des millions d’organismes présents sur Terre et que chacun a un rôle à jouer. Peut-être que le Covid peut nous faire comprendre que nous ne sommes pas si puissants que cela : ce petit virus nous a mis à genoux. Il faut réfléchir à la façon dont les pathogènes émergent, à l’impact de la destruction des écosystèmes, aux contacts entre faunes sauvage et domestique…

Quel doit être le rôle des scientifiques face à ces crises ?

D’abord, de poser les bonnes questions et d’essayer d’y répondre : comment les écosystèmes fonctionnent-ils, comment les organismes interagissent-ils entre eux, quelles sont les populations les plus fragiles ? Ensuite, de diffuser ces connaissances. Nous disposons désormais d’outils pour cela, tels que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) – qui n’a été créée qu’en 2012.

Les scientifiques ont aujourd’hui une responsabilité sociale très forte. Que font-ils pour ceux qui vivent autour d’eux ? Newton, Galilée ou Darwin ne se posaient pas ce genre de questions, cette responsabilité est assez nouvelle. Pendant longtemps, les scientifiques sont restés enfermés dans leur laboratoire et beaucoup y sont encore. Nous n’avons pas de formation pour apprendre à présenter nos résultats au grand public, à parler aux journalistes. Pendant des décennies, le fait d’être le spécialiste d’un sujet très pointu était aussi valorisé.

Aujourd’hui, il faut penser la science de manière différente et valoriser des approches intégratives, interdisciplinaires, qui prennent aussi en compte les enjeux sociétaux. C’est fondamental si l’on veut former une nouvelle génération qui maîtrise les sciences, mais aussi comment dialoguer avec le public et peser sur le champ politique.

Quels rapports entretiennent les scientifiques avec les politiques ?

On voit de façon flagrante, à l’occasion de la crise du Covid, que la science a du mal à dialoguer avec le politique. Le problème tient au fait que convertir la connaissance en action concrète est un processus très lent. Et il y a très peu de scientifiques dans le monde politique ! Jusqu’à présent, pour un chercheur, aller travailler dans le secteur de la gouvernance de l’environnement était vu comme un échec. C’était quelqu’un qui n’avait pas réussi à monter son laboratoire ou à trouver des financements. Il faut que les mentalités évoluent sur ce point pour qu’il y ait davantage de transferts. Cela correspond à un besoin réel pour répondre aux enjeux liés à la biodiversité et au climat.

On n’a pourtant jamais autant entendu les scientifiques qu’en ce moment…

On voit des scientifiques de renom tous les soirs à la télévision, mais j’aurais préféré voir des gens parler au nom d’instituts de référence pour que le débat soit plus constructif et cohérent. Et la mobilisation du monde scientifique n’a pas été valorisée pendant la crise. Dans mon laboratoire de biologie moléculaire, on fait des tests PCR tous les jours. On a des jeunes, parfaitement formés, qui souhaitaient participer à l’effort. Pourtant mon laboratoire n’a pas été utilisé par l’Etat, notamment pour des raisons bureaucratiques.

Les politiques ont-ils suffisamment pris conscience des enjeux environnementaux ?

Les crises de la biodiversité ou du climat ne sont pas des problèmes de « demain » mais des prochaines décennies, donc les dirigeants se contentent de passer le bâton à celui qui leur succédera. Et les organisations comme les Nations unies, qui travaillent sur du temps long, n’ont pas suffisamment de pouvoir pour faire avancer les choses, tout simplement parce qu’elles n’ont pas de moyens suffisants. Il est aussi compliqué de gérer la planète pays par pays, sans plan cohérent à l’échelle mondiale. Cela donne beaucoup d’excuses aux dirigeants pour faire très peu de choses.

Y a-t-il des motifs d’espoir ?

Notre évolution a été beaucoup plus rapide que celle de n’importe quel autre organisme, et les dégâts que nous avons provoqués aussi. Nous sommes devenus une force équivalente à plusieurs centaines de volcans qui explosent en même temps et nous brûlons par exemple chaque année environ un million d’années de carbone produit par le plancton et les forêts.

Mais nous sommes conscients de ce qui se passe. L’évolution culturelle, c’est-à-dire le fait d’être capable de transmettre une information à la génération suivante beaucoup plus rapidement que par la seule évolution biologique, est ce qui nous distingue. Nous comprenons les liens entre nos activités et l’érosion de la biodiversité et nous avons donc les clés en mains pour trouver des solutions.

Perrine Mouterde/Le Monde

 

 

 

 

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Commenter cet article

Claire 18/02/2021 06:55

Tout cela nous le savons et, tout particulièrement grâce à ce blog qui nous ''instruit'' de ces choses fondamentales ! Comment ne pas approuver les paroles de cette éminence ? Et pourtant, qui, à part les convaincus, l'écoute ?
Je vois d'un bon œil le fait que Le Monde se saisisse de plus en plus de ces questions fondamentales mais, les ‘’grands’’ et les ‘’puissants’’ de ce monde y seront-ils sensibles ?

Béa kimcat 17/02/2021 18:06

Il faudrait vraiment en prendre conscience !!

Zoé 17/02/2021 16:24

Tout à fait d'accord avec les avis précédents. Tant de fois la sonnette d'alarme a été trirée que ce n'est pas faute de le savoir!

Mario 17/02/2021 11:26

L'article est intéressant mais il ne convaincra que les convaincus. La grande masse de ceux qui ne veulent rien voir ni comprendre et les politiques qui les suivent parce que c'est le plus facile seront beaucoup plus difficiles à faire bouger avant que la catastrophe soit là et les impacte directement.

Françoise 17/02/2021 09:24

Reste à convaincre ceux qui se bouchent les oreilles et les yeux. Ce n'est pas pour demain a priori...

Jacky 17/02/2021 08:36

Cet article, comme les nombreuses autres parutions du blog, est intéressant. Quand comprendrons nous que nous sommes dépendants de notre environnement ?