Journal du Couvre-feu/J. 64 ‘’Une vie en noir et blanc’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Partons à la découverte d’un magnifique et non moins pacifique noctambule de nos campagnes : Maître Tesson, que le commun des mortels nomme ‘’blaireau’’, est en fait très peu connu : hormis les images -comme cette superbe peinture de l’artiste animalier britannique Robert E. Fuller- et les photos qui le représentent, on l’observe rarement de jour ce qui ajoute au mystère qui l’entoure ! Le naturaliste haut-rhinois Edmond Hérold nous le présente ici en toute humilité…

En France, la chasse au blaireau est considérée comme « aussi cruelle qu’inutile » et elle est justifiée par un faux besoin de régulation car il s’agit en fait d’un loisir ! Illustration : Robert E. Fuller (Cliquez pour agrandir)

En France, la chasse au blaireau est considérée comme « aussi cruelle qu’inutile » et elle est justifiée par un faux besoin de régulation car il s’agit en fait d’un loisir ! Illustration : Robert E. Fuller (Cliquez pour agrandir)

Sans le savoir, nous avons tous sûrement déjà croisé sa voie. Mais rares sont ceux qui l’auront rencontré. C’est qu’il ne s’aventure hors de son logis souterrain qu’entre chien et loup, à l’heure où nous autres, bipèdes diurnes, regagnons nos pénates. Craintif et prudent, il évite notre contact. Son espace de vie est la campagne, son espace-temps est la nuit. Son monde se décline en noir et blanc. Cela est inscrit sur son visage.

De lui, nous ne connaissons bien souvent que ses bourgades, vastes complexes de terriers aux bouches multiples, ouvertes à flanc de coteau, d’où il rejette de substantiels monticules de déblais. Toutes proportions gardées, il est notre Ours à nous. Vous l’aurez reconnu : notre paisible et pacifique noctambule est le Blaireau : Dachs, dans la langue de Goethe. Meles meles dans le code des mammalogistes.

Pour faire plus ample connaissance avec notre Tesson, de son nom de terroir, rien de tel que de se mettre à l’affût à l’heure vespérale, à bonne distance en vue de ses terriers. Opération délicate qui nécessite une discrétion absolue et beaucoup de patience. Aussi ne faudra-t-il pas forcément s’attendre à voir couronner de succès sa première tentative. Mais ceux qui auront eu le bonheur, après de laborieuses hésitations, de voir apparaître la bête, en garderont un souvenir inoubliable.

Qu’il me soit permis ici d’exprimer toute ma gratitude à notre ami, le docteur Michel Fernex de Biederthal, pour nous avoir, il y a bien longtemps déjà, ouvert les yeux sur l’insoupçonnée et riche vie nocturne de nos campagnes et de nos forêts. Bon nombre d’entre nous ont été initiés par lui à ce savoir-faire qui ne s’apprend pas dans les livres mais sur le terrain, in situ, par tout temps et en toute saison, à toute heure du jour et de la nuit. Grand merci à lui !

Un inconnu mystérieux et captivant

Le Blaireau est fascinant. Même si nos contacts rapprochés et nos observations le concernant sont rares, nous le savons présent et, lors de nos randonnées champêtres, cela nous rassure. Il fait partie de nos milieux tout comme l’arbre appartient à la forêt et les étoiles à la nuit.

Dans ses beaux livres, le grand peintre animalier et philosophe de la nature qu’était Robert Hainard (1906-1999) lui a donné ses lettres de noblesse. Il a traqué l’animal de longues nuits durant, l’a observé, étudié et enfin représenté sous toutes ses coutures et dans tous ses états. Les données ainsi récoltées sont à la base de la monographie qu’il a consacrée à l’espèce dans son magistral ouvrage ‘’Mammifères sauvages d’Europe’’ dont la première édition, en 2 tomes, date de… 1961.

Le terrier d’un blaireau… (Cliquez pour agrandir)

Le terrier d’un blaireau… (Cliquez pour agrandir)

Comment accepter alors que des détraqués s’en prennent à notre pacifique plantigrade ? Eh oui ! le naturaliste de terrain constate, hélas encore trop souvent, les méfaits du piégeage, du gazage ainsi que la destruction de terriers dont est victime l’espèce. Et que dire de l’organisation, jusque récemment encore, de concours de déterrage de Blaireaux avec mise à mort en prime, sport qualifié de ‘’vènerie sous terre’’ dans le langage cynégétique ! À n’en pas douter, aux yeux de pays où la sensibilité pour le vivant ne se trouve pas que dans les discours des politiques, nous passons pour une nation de sinistres barbares.

Les associations de protection de la faune veillent au grain et montent régulièrement au créneau pour que cessent ces pratiques d’un autre âge. Entre autres structures à défendre le Blaireau, citons l’ASPAS (Association pour la Protection des Animaux Sauvages), AVES (Agir pour le Vivant et les Espèces Sauvages), le GEPMA (Groupe d’Étude et de Protection des Mammifères d’Alsace), MELES, du nom scientifique du Blaireau…

Si nous le pouvons, soutenons ces structures et leurs initiatives afin que cessent ces indignes exactions et que la faune sauvage retrouve ses espaces de liberté expurgés de l’injustifiable violence humaine.

Pour l’heure, prenons surtout garde à ce que le syndrome du Pangolin ou de la Chauve-souris n’infecte les esprits, esprits déjà largement intoxiqués par les informations les unes plus irrationnelles que les autres et que, dans la recherche d’un bouc émissaire, l’on ne jette le dévolu sur tel ou tel représentant de la faune sauvage. Insectivores, mustélidés et autres petits carnassiers équilibrent nos écosystèmes depuis la nuit des temps et ne sont donc nullement à incriminer dans la crise sanitaire que nous traversons. Si le pedigree de cette pandémie n’est certes pas encore clairement établi, nous devinons tous qu’un maillon important sinon primordial de la chaîne est l’espèce humaine.

Repousser la pandémie qui court et prévenir celles à venir passe par une nouvelle alliance avec la Vie et la Terre, telle celle faite au temps du Déluge par Noé, à la sortie de l’Arche. Au-delà des règlementations et des mesures que nous puissions prendre pour préserver la biodiversité de nos milieux, il convient de changer notre regard sur le monde. Cessons de voir en la nature l’ennemie atavique à combattre. Appréhendons-la en alliée, en amie.

Brisons enfin ce cercle infernal qui veut que nous ayons peur de ce que nous ne connaissons pas, de ce que nous nous refusons de connaître et que, présentement, nous sommes dans l’incapacité d’aimer.

Découvrir, connaître, aimer, protéger…

Les quatre piliers de la sauvegarde de la vie sauvage, de notre survie à nous, hommes et femmes de la Terre ! Les quatre piliers de notre avenir commun à tous !

Edmond Hérold

 

Bibliographie : Robert Hainard ‘’Mammifères sauvages d’Europe’’ Éditions Delachaux et Niestlé S.A. – Paris © 2002/670 pages (l’ouvrage est malheureusement épuisé, à rechercher par conséquent en bouquinerie et autres revendeurs de livres d’occasion).

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Claire 18/02/2021 07:09

Passionnant et si discret blaireau ! Merci pour ce bel hommage bien mérité. Je suis heureuse que nous soyons quelques-uns –ici réunis- à voir les animaux autrement que des cibles potentielles de la cruauté d’autres humains…

Béa kimcat 16/02/2021 19:09

Oui quel beau texte !!!
Cela me désespère de savoir qu'on le chasse de la pire des façons.

Zoé 16/02/2021 17:45

Quel beau texte! Merci à ceux qui le protègent , ceux qui le traquent sont vraiment des pervers.

Mario 16/02/2021 12:32

Très beau texte tout est dit et bien dit.
Merci Edmond.

Françoise 16/02/2021 10:28

Très beau texte et magnifique animal que j'ai la chance de n'avoir jamais croisé, il me semble. Preuve qu'il est bien caché et c'est tant mieux.

Anne 16/02/2021 10:22

Nous en voyons de temps en temps avec la caméra IR. Du coup j’ai trouvé une belle petite vidéo de notre ami Julien Perrot de la salamandre que je vous recommande.

danièle 16/02/2021 08:22

Longue et belle vie à toi Maître Tesson !

Jacky 16/02/2021 08:05

Il n'y a pas grand chose à rajouter.

Michel 16/02/2021 08:03

Je voudrais signaler à tous les lecteurs de ce blog habitant l'Alsace que le GEPMA (Groupe d'étude et de protection des mammifères en Alsace) dispose de ce qu'on appelle un "réseau blaireaux"
Ce sont des bénévoles, surveillant et observant des terriers de blaireaux, étant en quelque sorte les gardiens de ces blaireaux
Pour tous renseignements complémentaires, consultez leur site : https://gepma.org/reseau-blaireau/
Ce n'est pas un travail trop contraignant, et la récompense sera au rendez-vous : un contact privilégié avec cet animal si sympathique et une participation active à sa préservation !

Jean-Louis 16/02/2021 06:54

Merci au naturaliste Edmond Hérold pour ce beau texte qui présente superbement bien cet animal que, personnellement j'affectionne beaucoup aussi ! Au fond, connaissant bien ce joli mustélidé, se faire traiter de "blaireau" ce serait plutôt un compliment, non ?