Journal du couvre-feu/J 83 "J’ai vécu sept ans en forêt, seul avec les chevreuils"

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Retour sur cette fascinante aventure de Geoffroy Delorme dont je vous ai déjà tracé le portrait (ici et ) : cet amoureux de la nature a passé sept ans loin de la civilisation, au milieu d’une forêt française, à observer les chevreuils. Jusqu’à s’en faire une famille. Aujourd’hui, interrogé par Sarah Miquey-Pallandre, il raconte…

 Geoffroy Delorme, 39 ans aujourd'hui : « Cette aventure m’a appris beaucoup sur moi-même, mes forces, mes faiblesses, mes envies ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Geoffroy Delorme, 39 ans aujourd'hui : « Cette aventure m’a appris beaucoup sur moi-même, mes forces, mes faiblesses, mes envies ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Vous avez vécu seul, à l’état sauvage, dans la forêt de Bord (Eure), pendant sept ans. Pourquoi tout quitter à 19 ans ?

«Jai fait toute ma scolarité par correspondance, donc enfant, je navais pas de copains, la seule chose qui mattirait, c’était la forêt. Je lisais les livres de Jane Goodall, Nicolas Vanier, Yann Arthus-Bertrand. Mais eux sont allés au bout du monde, moi mon aventure, c’était à 3 km! Je ne suis pas parti sur un coup de tête. Mon immersion sest faite progressivement. Par exemple, jai dabord appris à reconnaître les plantes comestibles pour pouvoir me nourrir. Les premières années, je faisais régulièrement des allers-retours chez moi, puis progressivement ils se sont espacés et finalement, pendant une année complète, j’ai vécu en totale autonomie dans les bois.»

Comment vous vous êtes organisé pour survivre?

«Javais deux sacs à dos, avec à lintérieur des habits de rechange, notamment des pulls en laine, et surtout des chaussettes et des bonnets, car avoir chaud aux pieds et à la tête, cest lessentiel; mais aussi un stock d’allumettes et des bougies pour pouvoir allumer des feux l’hiver quand il fait froid et humide, un couteau, et c’est à peu près tout.»

De quoi vous vous êtes nourri?

«Pour manger, il a fallu que je morganise car il y a des saisons! À lautomne, par exemple, je ramassais les glands des chênes, ce n’est pas le meilleur, mais ça se mange. Il faut juste les faire bouillir pour enlever les tannins. Je trouvais des fruits aussi, comme des pommes que je stockais dans une petite grotte qui me servait de frigo. Une quarantaine de plants se consomment également tout au long de l’année, comme les orties, le millepertuis. Les pâquerettes aussi, tout le monde marche dessus, alors que ça a un très bon goût de noisette!»

Et pour boire?

« En fait, vous pouvez tenir sans boire, car la rosée qui se dépose sur les plantes que vous mangez hydrate assez. Mais sinon, il y a des «chaudrons de sorcière», ces arbres scindés en plusieurs troncs et au centre desquels se forme une cavité où stagne de l’eau, qu’il faut bien sûr filtrer et faire bouillir avant de boire. Vous pouvez même vous y laver.»

Question hygiène justement, la forêt, ce n’est pas très pratique...

«Oui mais vous savez, pour les dents par exemple, comme je ne mangeais plus de sucre, je passais un peu d’eau et de cendre ou de terre avec mon index, et le tour était joué. Quant aux cheveux, mieux vaut ne pas trop les couper, ça garde au chaud! Et côté rasage, à l’époque il me fallait six mois pour avoir un poil, donc pas de problème de ce côté-là.»

 La forêt de Bord, où Geoffroy a passé plus de sept ans à vivre, dormir, manger comme les chevreuils. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

La forêt de Bord, où Geoffroy a passé plus de sept ans à vivre, dormir, manger comme les chevreuils. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Mais l’hiver, le froid était supportable dans cette forêt de Bord?

«On est dans une région tempérée, la moyenne était de 8 à 10 °C, même si on avait parfois des petits coups de gel. Ce quil faut alors, cest dormir le jour plutôt que la nuit. Mais le plus pénible, cest lhumidité, le vent, car le froid devient alors plus pénétrant. Après, mon corps s’est progressivement habitué, ma peau s’est renforcée, à 15° j’avais chaud! Jai bien eu des petits rhumes, que je soignais avec du lierre terrestre ou des petits bourgeons de pins, mais en fait, cest plutôt quand je suis revenu à la civilisation que j’ai chopé des gastros et des grippes etc.»

« Le plus pénible, c’est l’humidité, le vent » Geoffroy Delorme

Pourquoi vous ne vous êtes pas au moins construit une cabane, ne serait-ce que pour y dormir?

«Parce que pour survivre il faut tout le temps bouger. Et puis je voulais suivre mes copains chevreuils et eux ne sont pas sédentaires, ils font environ 5 km par jour. Quand il faisait très froid, je faisais des micro siestes, jamais allongé, mais en boule la tête entre les cuisses avec les bras qui protègent pour former un cocon de chaleur. Ça me permettait de récupérer 30 minutes, une heure, pas plus car après dans cette position on s’étouffe avec notre propre salive… Quand il faisait plus chaud, je pouvais dormir trois-quatre heures sur une espèce de gros matelas avec des fagots de sapins et des fougères séchées.»

Au fur et à mesure de votre immersion, les chevreuils sont devenus votre vraie famille...

«Oui. À la base, j’étais parti pour me ressourcer dans la nature. Mais à force, les chevreuils ont été intrigués par ma présence. C’est d’abord Daguet qui m’a approché, ça m’a amusé et j’ai décidé de le suivre. Au total, j’ai eu 43 amis chevreuils, que j’ai tous baptisés et que je reconnaissais au premier coup d’œil. Chacun m’a apporté des choses différentes: Daguet ma permis de mintroduire chez les chevreuils, Sipointe ma appris à créer un territoire, Étoile, elle, ma montré le côté féminin de la forêt, nourricier et protecteur, tandis que Chévi ma appris à communiquer: grâce à lui jai compris quen changeant dhumeur, je changeais dodeur. Par exemple le stress donne une odeur acide, ce qui permet de dire en quelque sorte, jai peur.»

« Daguet m’a permis de m’introduire chez les chevreuils ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

« Daguet m’a permis de m’introduire chez les chevreuils ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Vous avez eu la chance d’assister à une naissance. C’était le moment le plus fort?

«Oui, jai vu Étoile mettre au monde Chévi! J’étais tellement heureux, javais limpression que c’était mon fils. Au début Chévi ne voulait pas de moi, il avait très peur, mais ensuite, il y a une très forte amitié qui sest forgée entre nous. Il y a aussi ce moment très fort où je caresse Daguet pour la première fois. Il a mis sa tête sur mon genou et s’est même endormi. C’était magique. À l’inverse, le moment le plus dur, c’est la mort d’Étoile, tuée lors d’une battue, je n’ai pas su la protéger. C’était terrible, j’étais tellement impuissant. C’est à partir de ce moment-là que j’ai essayé d’apprendre à mes amis à éviter les chasseurs: en leur montrant leurs fourgonnettes par exemple, et en leur faisant sentir lodeur des animaux morts dedans.»

« L’industrie forestière détruit le biotope des animaux sauvages » Geoffroy Delorme

Justement, quel est votre point de vue sur la chasse? 

«Je naime pas la chasse, mais chacun sa culture. Je pense que cest un loisir qui tend à disparaître car les jeunes semblent de moins en moins s’y intéresser. Mais surtout je trouve qu’on associe trop la chasse à la régulation des espèces, alors que la nature s’autorégule, les environnements savent s’adapter sans l’intervention de l’Homme! Je ne juge pas un chasseur qui veut manger du sanglier, mais qu’ils ne se cachent pas derrière de faux prétextes écologiques!»

« J’ai vu Étoile mettre au monde Chévi ! ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

« J’ai vu Étoile mettre au monde Chévi ! ». Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

Pourquoi avoir mis un terme à cette aventure au bout de sept ans?

«Parce que la forêt a subi une forte exploitation industrielle. Au début c’était supportable, ça me permettait même davoir plus de fagots, mais ensuite ça sest accentué, et maintenant tous les 150 mètres il y a une parcelle à blanc. Du coup, ma nourriture disparaissait. J’avais encore la quantité, mais plus la variété nécessaire à ma survie. Les chevreuils ont le même problème! Lindustrie forestière détruit le biotope des animaux sauvages.Les chevreuils se retrouvent chassés de leur territoire et ghettoïsés. C’est face à ces difficultés que j’ai commencé à remettre mon aventure en question.»

 L’exploitation forestière a détruit une bonne partie du territoire des chevreuils. Et conduit Geoffroy à mettre un terme à son aventure. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

L’exploitation forestière a détruit une bonne partie du territoire des chevreuils. Et conduit Geoffroy à mettre un terme à son aventure. Photo : Geoffroy Delorme (Cliquez pour agrandir)

C’est aussi à ce moment-là que vous avez rencontré votre compagne… qui se baladait dans la forêt!

«Oui! J’étais avec Daguet, et on essayait de traverser un chemin très fréquenté par les promeneurs, les motocross, les voitures des bûcherons… Bref on n’y arrivait pas et puis est arrivée une personne avec un chien. J’en avais marre, j’ai été la voir et je lui ai inventé un gros bobard, je lui ai dit qu’il y avait un sanglier dans les parages qui pouvait être dangereux. Ça, ça marche à tous les coups! Et en fait ça a bien matché entre nous, et aujourdhui on est toujours ensemble.»

Désormais, vous habitez où?

«À Louviers (Eure), en ville, dans un appartement, il ma fallu du temps pour my faire, mais je profite de ma nouvelle vie pour raconter l’histoire de ces chevreuils et sensibiliser le grand public: les animaux sauvages souffrent de nos activités. La civilisation humaine est devenue l’ennemi mortel du monde sauvage, il faut revenir à la raison!  »

Propos recueillis par Sarah Miquey-Pallandre

 

 

 

 

Si vous avez apprécié cette publication,

partagez-là avec vos amis et connaissances !

Si vous souhaitez être informé dès la parution d’un nouvel article,

Abonnez-vous !

C’est simple et, naturellement, gratuit !

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Z
C'est une aventure impressionnante et magnifique qui fait de son livre un document exceptionnel. Merci jean-Louis de me l'avoir fait découvrir .
Répondre
J
Vivre une année complète en autonomie dans les bois est impressionnant et un peu incompréhensible.
Répondre
C
Voilà une expérience vraiment insolite : je pense que ce garçon devait avoir de gros problèmes familiaux pour s'exiler ainsi mais, après tout, cela ne nous regarde pas... Sept années à vivre ainsi, ce n'est pas rien et il est évident que c'est formateur ! Bravo et merci à ce blog formidable lui aussi, de nous proposer tant de sujets différents mais toujours fort instructifs !
Répondre
D
Incroyable et pourtant réel; on aimerait en faire autant... mais pour ma part je n’en aurais pas le courage...
Répondre
C
C'est bien de revenir sur cette expérience vraiment étonnante ! Merci pour Geoffroy et ses "amis" qui méritent autre chose que les balles des chasseurs...
Répondre
J
Comme je l'ai déjà mentionné par ailleurs : à chacun ses exploits ! Les miens sont beaucoup plus modestes mais, je m'en contente et en tire malgré tout de grandes satisfactions. Cela dit, je suis très admiratif du parcours de Geoffroy qui a vécu une expérience probablement unique et pour le moins insolite !
J'ai lu son livre et je peux donc en parler en connaissance de cause : l'auteur peut se vanter d'avoir été totalement accepté par ceux qui sont devenus plus que des amis mais véritablement sa famille d'adoption : avec le temps passé avec l'un ou l'autre, jour et nuit, après s'être alimenté comme les petits cervidés -ce qui a été une source de carences au bout du compte : un humain n'est évidemment pas fait de la même manière qu’un chevreuil...- il a néanmoins appris à les connaître parfaitement et même à communiquer avec eux !
Son récit est superbe, bien écrit et on mesure toutes les connaissances acquises -et certainement approfondies ensuite par la littérature disponible- par Geoffroy sur les chevreuils : c'est exceptionnel et je recommande vivement son ouvrage à qui souhaite en savoir plus sur cette aventure et sur les petits cervidés qui ont bien des soucis d'ailleurs et toujours avec le même responsable : l’humain ! Depuis qu’il a mis fin à sa vie dans les bois avec les chevreuils, Geoffroy s’est considérablement investi pour faire connaître leur vie ainsi que les divers périls qui les menacent…
Répondre
B
Formidable expérience !!
Répondre
D
Quelle belle expérience du Vivant. Pouvoir plonger durant 7 ans dans le règne végétal et animal est une Bénédiction. La Terre-Mère a une conscience, l'Être humain a une conscience, les deux vont vers l'unité !
Voir site//du cielalaterre.org / presse galactique / "Message de la conscience de la Terre" publié par Monique Mathieu le 28 février 2021.
Répondre
D
un art de vivre qui ne conviendrait pas à tout le monde
Répondre