Journal du couvre-feu/J 74 ‘’Les reptiles peuvent désormais siffler tranquille’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Souffrant d'une image peu reluisante, le serpent, et plus particulièrement la vipère, a failli disparaître de l'Hexagone. Heureusement, le ministère de la Transition écologique vient de publier une liste de reptiles désormais protégés. Une victoire pour les herpétologistes et autres amoureux d'ovipares…

La Vipère aspic (Vipera aspis) est protégée par les conventions internationales ainsi que par la législation de plusieurs pays où elle est présente, comme la France et la Suisse. Photo : Vipères de France (vipera.fr)

La Vipère aspic (Vipera aspis) est protégée par les conventions internationales ainsi que par la législation de plusieurs pays où elle est présente, comme la France et la Suisse. Photo : Vipères de France (vipera.fr)

« J’aime l’araignée et j’aime l’ortie, parce qu’on les hait » lançait Victor Hugo en 1856. Il aurait pu associer à ces mal-aimés les serpents qui, depuis le grand pêché du paradis terrestre, n’ont guère bénéficié de réhabilitation. Après quelques longues décennies de maltraitance, ces reptiles vont enfin pouvoir siffler sur nos têtes en toute quiétude. Le ministère de la Transition écologique vient, en effet, de publier la liste des reptiles protégés sur l’ensemble du territoire et les modalités de leur protection. Victoire historique pour la Société Herpétologique de France, soutenue par une trentaine d’ONG, elle a obtenu la protection intégrale de l’ensemble des serpents de France métropolitaine. L’affaire mérite de revisiter le passé.

Jugés nuisibles, les serpents, et tout particulièrement les vipères, ne trouvent d’intérêt qu’en finissant dans des bouteilles d’eau de vie du côté des montagnes savoyardes. Ailleurs, on redoute leur venin, elles doivent trépasser. « Cette idée reçue fut tout particulièrement combattue par les associations en 2019 », rappelle Laurent Barthe, président de la Société Herpétologique de France, qui souligne aussi qu’« il n’y a pas eu de mort en France par morsure de vipère depuis 2003 et que tenter de tuer une vipère expose justement au risque de morsure quand la meilleure attitude à adopter face à ce reptile serait de lui laisser prendre la fuite. »

Les études conduites sur la dangerosité des vipères confirment ce point de vue. Une synthèse documentée (Chippaux 2012) analysant l’ensemble de cas d’envenimations de 1970 à 2010 sur un territoire couvrant l’Europe, la Russie, et la Turquie était de 0,005 % d’une population totale de 150 millions d’habitants. Seulement 15 % des cas ont été considérés comme sévères, conduisant au décès de 4 personnes par an en moyenne. Une réglementation française datant de 2007 autorisait pourtant la destruction des vipères pour « des raisons de sécurité », alors qu’ailleurs en Europe les serpents venimeux étaient protégés, notamment en Suisse depuis 1991, en Belgique depuis 1973 ou en Allemagne depuis 1976, sans que l’on constate davantage d’envenimations.

Depuis les années 1960, 40 à 80 % des bocages ont disparu ou subi de sérieux dommages

Le Collectif de Protection des Reptiles ne condamne pas seulement une injustice, il pointe avant tout l’urgence de préserver des espèces à l’agonie. Dans un courrier adressé à Élisabeth Borne, à l’époque ministre de la Transition écologique, il souligne que dans la liste rouge nationale de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) publiée en 2015, 40 % des reptiles et 60 % des amphibiens français sont en déclin et 20 % d’entre eux risquent de disparaître à court terme. Les vipères aspic et péliades sont particulièrement concernées. Elles subissent un déclin sévère en Italie, comme en France. Alexandre Boissinot du Centre d’étude biologique de Chizé, dans les Deux-Sèvres, a conduit avec ses collègues une enquête dans les bocages de l’ouest de la France. Douze espèces de serpents et lézards ont été suivies. « Les résultats sont catastrophiques », s’alarme l’herpétologiste, qui souligne qu’« en 20 ans, sur 27 sites suivis, 75 % ont subi un déclin ou une disparition des populations », avant de préciser : « en 1990, nous parvenions à capturer plus de 1999 vipères péliade pour les étudier (et les relâcher!). En 2003 nos prélèvements sur la même espèce se sont limités à 9 individus! ».

Pour comprendre les raisons de cette hémorragie, il faut rappeler que ces reptiles sont casaniers et sédentaires. Pas question pour eux d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Leur vagabondage se limite à moins d’un kilomètre et, même en cas de dérangement, ils n’adoptent pas de comportement migratoire. En résumé, les vipères sont tributaires du bon état de leur petit espace de vie. Cette dépendance cause aujourd’hui leur perte. La dégradation des bosquets, la fermeture des milieux, l’urbanisation et autres aménagements leur sont fatals. Lorsque l’on sait que l’artificialisation, c’est à dire le développement du béton et de l’asphalte, ronge les espaces naturels et agricoles à hauteur de plus de 60 000 hectares par an, on mesure l’impact pour la faune sédentaire. Les pratiques agricoles ajoutent aux menaces.

Depuis les années 1960, 40 à 80 % des bocages ont disparu ou subi de sérieux dommages, tandis que 1,4 million de kilomètres de haies a été détruit. Le remembrement a frappé avec une violence dont nous mesurons encore aujourd’hui les effets. La destruction directe des vipères semble dérisoire face à la perte de leurs lieux d’accueil. Pourtant, les chiffres sont éloquents. Le Courrier de la Nature, qui a consacré un dossier au déclin des vipères, rapporte que le 26 août 1863, lors de sa séance, le Conseil Général des Deux-Sèvres décide d’octroyer une prime de 25 centimes de francs par vipère tuée sur présentation de la tête de l’animal en mairie. Pendant les 6 mois suivants, 7 000 vipères sont tuées et déclarées. Henri Gelin évalue en 1911 un total d’environ 60 000 vipères aspic tuées dans le département. Les archives d’autres départements de l’ouest rapportent des chiffres analogues.

Incapable de cligner un œil ou de dire sa satisfaction en remuant la queue, la bête est inquiétante, mystérieuse. Privée d’expression vocale hormis un sifflement provoquant, elle rampe vers l’incompréhension. Tout récemment Françoise Serre Collet, herpétologiste au Muséum National d’Histoire Naturelle, tentait de répondre aux 50 fausses idées sur les serpents (Edition Quae). Non les serpents ne peuvent hypnotiser, pas plus qu’ils ne sont froids, qu’ils boivent au pis de la vache ou qu’ils furent lâchés en masse depuis des hélicoptères.

Pas sûr que cette plaidoirie ait effacé la charge des rumeurs. Peut-être Victor Hugo sera-t-il convainquant lorsqu’il conclue son poème ainsi : « pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe, la vilaine bête et la mauvaise herbe murmurent : amour! ».

Allain Bougrain-Dubourg

 

Le blues de la vipère vu par Coco/Charlie Hebdo

 

 

 

 

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Commenter cet article

Zoé 26/02/2021 21:05

Une bonne nouvelle , espérons que cette protection de l'espèce permettra de redresser la situation qui n'est guère reluisante.

Annick SB 26/02/2021 09:34

Vos articles sont toujours passionnants et très instructifs. Merci pour ce blog et pour votre travail .

Jean-Louis 26/02/2021 18:57

Merci Annick, voilà qui me touche et me met un peu de baume au cœur : en effet, les "nouvelles" sont souvent tristes et, à force, démoralisantes ! Un petit mot sympa, ce n'est peut-être pas grand-chose pour vous mais, moi, je le reçois comme un véritable cadeau ! Bonne fin de journée et, dès à présent, bon week-end !

Jacky 26/02/2021 08:13

Nous ne voyons guère de serpents dans notre région. Cette mesure de protection est une bonne nouvelle.

domi 26/02/2021 06:21

et le serpent de la Genèse qui tenta Eve ?

Annick SB 26/02/2021 09:33

Adam s'en est chargé ...