Journal du Couvre-feu/J. 60 ‘’Le trafic de tigres, un business florissant et particulièrement cruel’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Il ne reste actuellement que 4 000 tigres à l’état sauvage dans le monde, soit moins que le nombre total de tigres vivant en captivité aux États-Unis. Pourtant, le trafic de cette espèce est florissant et répond à une demande toujours plus importante.

Cette photo d'un tigre enfermé dans un enclos bétonné d'une ferme a été prise au Vietnam en 2016 par des enquêteurs de l'organisation Education for Nature - Vietnam. Photo : Education for Nature – Vietnam (Cliquez pour agrandir)

Cette photo d'un tigre enfermé dans un enclos bétonné d'une ferme a été prise au Vietnam en 2016 par des enquêteurs de l'organisation Education for Nature - Vietnam. Photo : Education for Nature – Vietnam (Cliquez pour agrandir)

« Si j’avais pu avoir la moindre idée il y a 20 ans de ce que l’on éprouve lorsque l’on est forcé de vivre à l’intérieur d’une cage, jamais je n’aurais décidé d’ouvrir un zoo » déclare Joseph Maldonado-Passage, alias « Joe Exotic », figure tristement célèbre du programme Tiger King diffusé sur Netflix, qui a récemment été condamné à 22 ans de prison. Jusqu'à son arrestation en septembre 2018, il dirigeait l'un des plus grands établissements d'élevage de tigres aux États-Unis, où il proposait notamment de caresser des tigreaux ou de se prendre en photo à leurs côtés. Joe Exotic a dénoncé la brutalité son ancien business depuis sa prison fédérale, en réponse aux questions de la journaliste d'investigation Mariana Van Zeller, qui a enquêté sur la cruauté du commerce illégal de tigres à l'échelle mondiale dans le cadre de la série « Face au crime », diffusée tous les mardis à 21h sur National Geographic.

Dans le parc national de Bandhavgarh, une mère se prélasse avec son petit de deux mois. Contrairement à la tendance mondiale, les directeurs du parc ont participé à la croissance du nombre de tigres. Une compensation est versée suite aux décès engendrés par ces félins à l'extérieur du parc. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Dans le parc national de Bandhavgarh, une mère se prélasse avec son petit de deux mois. Contrairement à la tendance mondiale, les directeurs du parc ont participé à la croissance du nombre de tigres. Une compensation est versée suite aux décès engendrés par ces félins à l'extérieur du parc. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Un Business particulièrement porteur

Selon un rapport de TRAFFIC datant de 2019, Panthera tigris occupe aujourd’hui moins de 6 % de son aire de répartition historique. On dénombre moins de 4 000 spécimens recensés à l’état sauvage, répartis dans 13 pays. L’Inde est le territoire qui en compte le plus, avec soit 2 226 spécimens, soit 56 %. La Russie, qui n’en abrite que 433, soit 11 % du total, arrive en seconde position.

Pourtant, plus de 2 300 tigres vivant en captivé, destinés au trafic animal, ont été saisis depuis le début des années 2010. Ce chiffre, comparé au nombre de spécimens vivant en liberté, met en exergue les graves menaces qui pèsent sur les différentes espèces de tigres.

Avec seulement 9 spécimens à l'état sauvage, soit 0,2 % du nombre de tigres recensés, la Chine est pourtant à l’avant-poste mondial de ce trafic illégal : on compte 126 saisies de tigres en Chine ces dernières années. Et s’il est un business qui profite aux criminels, celui de Panthera tigris est l’un des plus florissants au monde puisqu’il répond à une demande toujours très forte. En Thaïlande par exemple, le nombre de saisies moyennes annuelles est passé de 10 à plus de 50 entre 2015 et 2018.

La Chine est un gros importateur de tigres. La plupart d'entre eux viennent d’une zone de non-droits appelée le « Triangle d’or », une région située entre la Thaïlande, le Laos et le Myanmar. De nombreux zoos y dissimulent des élevages de tigres illégaux gérés par des organisations criminelles.

En décembre 2020, en Thaïlande, une saisie de 5 tigres vivants a eu lieu dans un faux zoo du nord-est de la Thaïlande, dans la province de Mukdahan. Ce lieu servant de parc de rétention pour des tigres destinés au commerce illégal, où une dizaine de spécimens auraient transité ces dernières années, a fait l’erreur d’annoncer sur son site internet la naissance de cinq tigreaux dans ses locaux. Des tests ADN ont par la suite prouvé qu’aucun des juvéniles n’était apparenté à d’autres animaux du parc.

En Asie, malgré l’ampleur de ce trafic, seules 14,4 % des personnes arrêtées pour trafic de tigres sont emprisonnées. La Chine est le pays qui compte le plus de condamnations, avec 50 peines prononcées depuis les années 2000. 

Le piège d'un braconnier a coûté la patte avant droite de ce tigreau de six mois, ainsi que sa liberté. Coincé pendant trois jours dans un piège de la province d'Aceh, en Indonésie, sa patte a dû être amputée. Incapable de chasser, le tigre vit désormais dans un zoo sur l'île de Java. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Le piège d'un braconnier a coûté la patte avant droite de ce tigreau de six mois, ainsi que sa liberté. Coincé pendant trois jours dans un piège de la province d'Aceh, en Indonésie, sa patte a dû être amputée. Incapable de chasser, le tigre vit désormais dans un zoo sur l'île de Java. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Les ‘’ferme de tigres’’ : succursales d’un élevage intensif et cruel

Les croyances de la médecine traditionnelle chinoise sont à l’origine d’un important trafic d’animaux sauvages, et si le gouvernement chinois a tenté de mieux protéger les espèces sauvages en interdisant, en 1993, le commerce de produits issus de tigres sauvages, cet animal reste une denrée particulièrement recherchée en Asie. Certaines parties de leur corps se revendent à prix d’or sur le marché parallèle asiatique et alimentent une demande toujours aussi importante en remèdes contre l’impuissance, en médicaments contre les migraines ou pour soigner diverses pathologies. Les statistiques issues du rapport de TRAFFIC montrent d’ailleurs que les os, ingrédients de base de nombreux remèdes traditionnels, et les peaux de tigres sont les produits les plus prisés en Chine, en Inde et en Indonésie.

Un tigre dans le parc national de Kaziranga. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Un tigre dans le parc national de Kaziranga. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Le vin de tigre est lui aussi une spécialité convoitée par les locaux, mais surtout par les touristes. Ce breuvage, fabriqué à partir d’alcool de riz dans lequel massèrent des os de tigres, pendant parfois plusieurs années, s’arrache à prix d’or sur les marchés parallèles asiatiques et sa rareté en fait un produit extrêmement prisé.

Ce trafic, cruel, est alimenté par les fermes de tigres, apparues en 1993 à travers la Chine notamment pour contrer les mesures gouvernementales avec une brutalité efficace. Ces lieux d’élevage permettent à des acheteurs potentiels d’acquérir des produits issus de tigres vivants, retenus captifs dans des cages exiguës et des pièces insalubres.

Ces têtes de tigres saisies par les autorités américaines sont désormais entreposées au National Wildlife Property Repository (entrepôt national d'animaux naturalisés), situé dans le Colorado. La plupart du commerce international illégal de tigres est à destination de la Chine et du Vietnam. Photo : Kate Brooks/Redux (Cliquez pour agrandir)

Ces têtes de tigres saisies par les autorités américaines sont désormais entreposées au National Wildlife Property Repository (entrepôt national d'animaux naturalisés), situé dans le Colorado. La plupart du commerce international illégal de tigres est à destination de la Chine et du Vietnam. Photo : Kate Brooks/Redux (Cliquez pour agrandir)

Le prix des bêtes est fixé au kilo, auquel il faut ajouter des frais supplémentaires pour le traitement de la peau de l'animal. La livraison est incluse dans le prix de base et les acheteurs peuvent également récupérer les os, les dents, les organes génitaux et les griffes de l'animal. La revente d’un tigre peut générer un profit d’environ 6 000 dollars selon l’ONG Wildlife Friends Foundation Thailand. Disposer d’une ferme de tigres en Asie est aujourd'hui synonyme d’un immense pouvoir.

Dans les forêts du nord de Sumatra, en Indonésie, un tigre fixe un piège photographique qu'il a déclenché alors qu'il chassait au petit matin. Les habitats naturels des tigres sont très variés et vont de l'Himalaya glaciale aux mangroves tropicales de l'Inde et du Bangladesh. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Dans les forêts du nord de Sumatra, en Indonésie, un tigre fixe un piège photographique qu'il a déclenché alors qu'il chassait au petit matin. Les habitats naturels des tigres sont très variés et vont de l'Himalaya glaciale aux mangroves tropicales de l'Inde et du Bangladesh. Photo : Steve Winter/National Geographic Creative (Cliquez pour agrandir)

Les zoos et parcs animaliers

Que deviennent les tigreaux devenus trop grands et trop forts pour être laissés en toute sécurité sur les genoux des touristes faisant la queue pour leur donner un biberon ? Nombre de tigres élevés en captivité dans des centres similaires à ceux créés par Joe Exotic ou Doc Antle, son ancien mentor, sont acheminés vers des zoos et des parcs animaliers une fois adultes, notamment Samut Prakan, à Bangkok.

Dans la série d'investigation « Face au crime », on voit la journaliste d’investigation Marianna van Zeller visiter le zoo de Samut Prakan, en se faisant passer pour une touriste. Ce centre est décrit dans la série par Doc Antle lui-même comme étant « d’une qualité supérieure aux plus grands parcs spécialisés américains ». Mais la réalité est tout autre... Des tigreaux âgés de seulement cinq semaines y sont enfermés dans de minuscules cages, des tigres enchaînés au sol dans le but d’être pris en photo avec des touristes à longueur de journée, ou encore divers spécimens tournant en rond, entassés dans des enclos en plein soleil, sans arbres pour les protéger de leur ombre. Le tableau présenté par ce zoo réputé à travers le monde est une preuve supplémentaire apportée par Mariana van Zeller que le trafic d'espèces sauvages, et de tigres en particulier, peut prendre des formes très variées et que le bien être des « marchandises » passe au second plan. Contacté après la visite du zoo de Samut Prakan, Doc Antle n'a pas souhaité répondre aux questions de National Geographic.

 

Vidéo : Cette imprimerie produit des faux billets américains (2 :19)

En France, toujours selon TRAFFIC, si les importations de produits dérivés du tigre sont quasi-inexistantes, d'aucuns peuvent se poser la question de la provenance des spécimens visibles dans nos zoos et parcs français. Certains félins présents dans nos parcs sont issus de sauvetages d'animaux en détention ou en transit à destination du commerce illégal. Début 2017, une portée de trois tigreaux a été saisie par la police à l’aéroport de Beyrouth, au Liban. Ils étaient transportés par un trafiquant dans une petite caisse en bois insalubre et non conforme au transport d’animaux, dans laquelle ils sont restés près d’une semaine. Ils ont été trouvés dans un état de santé inquiétant, très affaiblis et déshydratés. Ces animaux sont arrivés d’Ukraine et devaient vraisemblablement rejoindre un zoo en Syrie qui avait fermé ses portes. Ils ont depuis été recueillis dans un parc français.

En Île de France, depuis 2019, une brigade spécialisée s'est d’ailleurs formée pour lutter contre la détention illégale d’animaux sauvages, pour la plupart des petits félins. L'évolution de tigres dans les parcs animaliers en France se fait le plus souvent dans un grand respect des animaux et part d’une intention louable, mais ne semble pas participer à la sauvegarde des espèces de tigres sauvages menacées d'extinction. L’autre argument des parcs zoologiques pour élever des animaux en captivité est de pouvoir les étudier de plus près. Pourtant, il est prouvé que les animaux de parcs affichent des habitudes et des comportements différents de leurs congénères en liberté, qui peuvent parcourir chaque jour plusieurs dizaines de kilomètres dans la nature.

Une remise en liberté des spécimens captifs est, de plus, à proscrire. Jean-Claude Nouët, médecin spécialisé en histologie et embryologie, affirme que jamais «  l’Homme ne pourra être l’éducateur d’un animal sauvage, » et rappelle « l’erreur commise il y a quelques années de relâcher en Afrique plusieurs dizaines de jeunes lions nés en captivité, élevés aux cadavres de poules et incapables de survivre seuls ». Il en va de même pour les tigres, ou pour tout autre animal né en captivité.

En ce sens, la question de la sauvegarde de l’espèce demande d’autres solutions. Selon les experts animaliers, recueillir les tigres victimes du commerce illégal ne suffira en effet pas pour éviter l'extinction de la population sauvage. Les solutions pour sauver cette espèce emblématique sont d’ailleurs tout aussi évidentes que difficiles à mettre en place : il est impératif de préserver leur habitat, de mettre les tigres à l’abri des braconniers et surtout de fermer les aires de répartition protégées.

National Géographic/Arnaud Sacleux (19.01.2021)

 

 

 

 

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Publié dans Animaux, Biodiversité

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Zoé 13/02/2021 21:08

Cela m'atttriste profondément! Et je suis trés pessimiste quant à la mise en oeuvre des 3 solutions préconisées pour sauver l'espèce.

Françoise 13/02/2021 09:02

Les civilisations ne sont pas à une incohérence près : en Inde les vaches sont sacrées, entre autres parce qu'elles produisent du lait et symbolisent la vie, mais on tue les tigres pour leur peau ! En fait ils paient un lourd tribut à la bêtise humaine puisqu'ils n'ont rien à donner de leur vivant, donc il vaut mieux qu'ils meurent pour être utiles à la société.

Jean-Louis 13/02/2021 06:52

La médecine asiatique et chinoise en particulier, a le chic d'utiliser les animaux pour la production de nombre de remèdes dont des plus farfelus ! Souvent, bien sûr, pour obtenir des pseudos médications censés redonner une nouvelle vigueur à tous les impuissants de la planète… Pauvres imbéciles : s’ils cessaient de se masturber l’esprit et faisaient comme bon nombre de français à savoir se déchaîner pour le PSG ou l’OM, pas de doute, les animaux ne s’en porteraient que mieux !

Françoise 13/02/2021 08:46

En effet, Jean-Louis, ce ne sont pas les remèdes naturels asiatiques qui manquent ! et ils sont efficaces ! alors pourquoi s'attaquer aux tigres ? Malheureusement, des tarés il y en a partout, en Asie comme ailleurs, et ils détruisent tout.

Béa kimcat 12/02/2021 16:13

Ce trafic est insupportable...
Pauvres tigres...
J'éprouve une très grande tristesse devant tant de cruauté et de souffrances.

danièle 12/02/2021 10:05

Toutes nos croyances traditionnelles que ce soit dans le domaine de la médecine, des religions ou culturelles sont à l'origine de beaucoup de souffrance de tous les êtres vivants.