Journal du Couvre-feu/J.40 ‘’L’anguille’’

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Minuscule larve deviendra civelle puis anguille, poisson-serpent fascinant, aussi à l'aise dans les eaux douces que salées. Son obstination à survivre malgré la pêche, le braconnage et les pollutions diverses et variées, force l'admiration. L’anguille se raconte par la voix d’Allain Bougrain-Dubourg…

Il y a Anguille sous roche… Photo : Kevin Hernandez

Il y a Anguille sous roche… Photo : Kevin Hernandez

« Se faufiler. Survivre hors de l’eau. Accepter le sel autant que l’insipide. Se jouer des distances et des barrages. Échapper aux braconniers… sans me vanter, il m’en aura fallu des qualités pour surmonter les adversités de la vie.

Aussi loin que remonte ma mémoire, c’est du côté des Sargasses que j’ai vu le jour. Après un épuisant périple, mes parents se sacrifièrent pour notre génération. Ils ne survécurent pas à leur ultime obsession… donner la vie à l’autre bout du monde. Pourquoi la nature leur a-t-elle imposé une telle épreuve? Personne n’est en mesure de répondre, ni vous, ni moi. Quoiqu’il en soit, la fragile larve de 7 mm que je fus n’avait pas l’intention de s’éterniser ici. Dès que j’ai pris quelques forces à grandes gorgées de plancton, j’envisage de gagner la vieille Europe. C’est là-bas que se joue mon destin, j’en ai la conviction et rien n’arrêtera ma détermination. On dit que j’ai en moi une sorte de carte magnétique en guise de GPS. Par ailleurs, les courants soulageront mes efforts, tandis que mes capacités olfactives me guideront durant le périple. Ainsi, rien ne devrait entraver ma volonté de progresser. J’en suis si convaincu que je ne prends même plus la peine de manger ou si peu.

Survivre dans l’adversité.

L’obstination de l’anguille force l’admiration, même d’un guerrier comme Rambo. Avancer coûte que coûte, tel est mon menu. L’horizon des fleuves et rivières du vieux continent se dessine enfin, après 5 000 km de navigation. C’est alors que la modeste larve que j’étais se métamorphose en civelle. Dépendante de l’eau salée, me voilà adepte de l’eau douce. Me tortillant en tous sens, j’affiche une énergie admirable au point de me planter dans le sable pour résister aux courants contraires.

Est-ce mon dynamisme qui vous séduit? Faut-il rechercher une appétence pour ma chair? Quimporte, vous me voulez à tout prix. Et je pèse mes mots. Officiellement, ou clandestinement, un kilo de civelles se négocie 4 000 sur le marché asiatique. Cest à chaque fois 3 000 dentre nous qui en font les frais. Je rends cependant hommage à votre volonté d’enrayer le trafic. Notre exportation hors de l’Union Européenne a été interdite en 2009. Et dernièrement, vous avez lourdement sanctionné neuf braconniers vendéens : 230 000 € de dommages et intérêts, assortis d’amendes et de peines de prison ferme. De quoi décourager les amateurs.

Il était temps, notre espèce a perdu 75 % de ses populations en 30 ans. Mais le braconnage n’est pas seul à expliquer l’agonie pathétique que nous subissons. Ce sont les pollutions multiples au PCB (polychlorobiphényles) qui nous affectent le plus. Comment résister à ce cortège chimique si meurtrier?

J’ose pourtant croire en l’avenir. Comme mes parents, en ce moment même, après avoir passé plus de 10 ans dans les cours d’eau en tous genres, je profite des crues et des inondations pour rejoindre la haute mer. Il me faudra être dans une condition physique parfaite. Au programme, 40 km à effectuer chaque jour par moins de 1 200 mètres avec des remontées durant la nuit. À nouveau, je m’adapterai à l’eau salée après m’être épanoui dans l’eau douce. Les prédateurs qu’il me faudra éviter, la route que je devrai identifier, et tant d’autres contraintes dont j’aurai à m’accommoder s’inscrivent dans le défi.

« L’immensité finit toujours par capituler devant l’obstination », dit votre vagabond Sylvain Tesson. Je confirme. La vieille anguille agile que je suis devenue, se faufilera dans les dédales de la vie comme l’ont fait mes parents pour, qu’à mon tour, je permette à des larves de prendre le bon chemin. »

Allain Bougrain-Dubourg

Illustration : Coco/Charlie Hebdo

Illustration : Coco/Charlie Hebdo

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

marine D 28/01/2021 12:21

C'est une espèce courageuse, comme je le disais à Béa Kimcat j'ai de beaux souvenirs quand elles frétillaient dans le courant landais qui entourait notre jardin d'enfance, quelquefois pêchées par notre premier voisin mais avec modération, ma maman avait appris à les préparer mais je n'en voulais pas !

Béa kimcat 27/01/2021 18:17

Je partage !

JC 23/01/2021 23:39

Dans les années 50, l’anguille était très commune dans la Loire. Comme le brochet d’ailleurs. Et les restaurants des bords de Loire en servaient tous les dimanches en friture pour pas cher. Vivant dans un restaurant j’en ai beaucoup mangé et l’appréciait particulièrement. Comme les grenouilles et les escargots. Autre temps mais j’ai encore le goût dans les papilles.

Françoise 23/01/2021 12:24

Magnifique plaidoyer ! Bien que n'étant pas adepte des courses à l'autre bout du monde, je trouve la citation de Sylvain Tesson très belle et très poétique. Malheureusement elle pourrait illustrer aussi la course à la mondialisation qui nous a apporté tous les maux que l'on sait. Hors sujet ? Mais non... Les anguilles, tout comme beaucoup d'autres animaux, peuvent aller où elles veulent et ne seront pas assez stupides pour faire n'importe quoi qui risquerait de mettre la vie de la planète et de leurs congénères en danger. D'ailleurs l'anguille confirme : elle veut permettre aux larves de "prendre le bon chemin". Ce qui est loin d'être le cas pour l'être dit humain.

Zoé 23/01/2021 11:07

En 30 ans , 75% de l'espèce a disparu !!! Espérons que les mesures prises vont porter leurs fruits !

Jacky 23/01/2021 09:16

Un kilogramme de civelles, soit environ 3000 larves de l'anguille, mesurant 7 millimètres se négocie à 4000 euros. C'est énorme.

Jacky 24/01/2021 09:04

J'avoue ma méconnaissance. Quelle est la différence entre la civelle et la larve?

dom 23/01/2021 15:45

si je peux me permettre... vous confondez larves et civelles (qui ne font plus 7mm)

Jean-Louis 23/01/2021 07:36

N'étant pas pêcheur et ne consommant aucun animal -donc, en toute logique, pas de poissons non plus- je ne connais guère la faune aquatique qui reste un mystère pour moi ! Cependant, dans mes jeunes années, j'adorais les documentaires de Jacques-Yves Cousteau qui nous a révélé la vie du fond des mers et des océans... L'anguille présentée ici avec le talent habituel d'Allain Bougrain-Dubourg s'avère être un animal fascinant ! Dommage que, une fois de plus, les humains l'aiment (dans leurs assiettes) que soit sous forme de minuscule larve -la civelle- ou de bel adulte... La vie de l'anguille est, comme pour la majorité des animaux, loin d'être "un long fleuve tranquille"...

Cléo 23/01/2021 15:50

Tu as bien raison : c'est un beau plaidoyer! Oui, dommage pour la consommation humaine.. Heureusement qu'il y a une certaine protection. :)