Le fennec se raconte

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Mignon comme tout avec ses yeux maquillés et ses oreilles en radar, le fennec est victime de sa beauté et de sa grâce. Parfaitement adapté au désert mais pas aux appartements de ceux qui veulent en faire un animal de compagnie, le fennec veut farouchement vivre libre. En acheter un pour le plaisir de frimer et de se distinguer, c'est le tuer…

Un Fennec (Vulpes zerda) âgé de sept semaines et sa mère avec une souris dans la gueule au zoo ‘’Ramat Gan Safari’’. Photo : Jack Guez (Cliquez pour agrandir)

Un Fennec (Vulpes zerda) âgé de sept semaines et sa mère avec une souris dans la gueule au zoo ‘’Ramat Gan Safari’’. Photo : Jack Guez (Cliquez pour agrandir)

« S’il y a un mammifère qui peut se vanter d’avoir un charmant minois, c’est bien moi. Avec mon regard de star, coiffé de belles oreilles, j’affiche une robe soyeuse, couleur sable. En arabe « fenek » désigne, du reste, un animal à fourrure tandis que l’on me surnomme le « renard du désert ».

Modèle réduit, je n’affiche qu’un kilo cinq sur la balance, contre trois fois plus chez mes cousins renards. Cela ne m’empêche pas de faire preuve d’un dynamisme à toute épreuve. Particulièrement durant la nuit puisque je n’ai plus à craindre les brûlures d’un soleil trop ardent.

Dans mon royaume, le désert du Sahara, la température peut atteindre les 55 degrés en pleine journée et même 70 degrés à la surface du sable. J’ai donc développé des stratégies pour me protéger. Si charmantes soient-elles, mes grandes oreilles, atteignant les 10 centimètres, servent avant tout à ventiler et refroidir mon sang (de même, mes reins sont adaptés à la pénurie d’eau), elles me permettent aussi de détecter le moindre bruit fait par mes proies potentielles.

Généralement, je dors durant la journée dans mon terrier plongeant jusqu’à deux mètres de profondeur et je ne pars en goguette que durant la nuit. Ainsi, tout est bon à prendre. Omnivore, je suis à l’affût des oiseaux comme des lézards, des insectes comme des fruits. Mon menu me permet pratiquement de me passer de boire, il contient 70 % d’eau et cela me suffit amplement. En concentrant mes urines, j’élime au maximum mes déchets pour un minimum de perte. Voilà pour mon quotidien, reste ma vie de famille.

À ce propos, je prétends être d’une fidélité exemplaire. Notre couple est uni pour la vie tandis que, chaque année, nous donnons la vie à deux, parfois cinq petits, qui n’ouvrent leurs yeux qu’à l’âge de deux semaines. Que de soins nous leur prodiguons! Ils deviennent notre raison de vivre et commencent à sortir pour jouer à l’extérieur au bout de cinq semaines. Nous les surveillons sans cesse jusqu’à ce qu’à leur tour, ils soient en capacité de donner la vie vers l’âge de 8 mois. Si tout va bien, chacun d’entre nous peut espérer une longévité atteignant la dizaine d’années.

Ce ne sont pas les prédateurs qui me font peur, c’est surtout vous qui souhaitez nous capturer pour nous transformer en vulgaires animaux de compagnie. Évidemment, la loi interdit de nous arracher à notre désert natal mais les braconniers ne se privent pas. Et il vous est difficile de résister à notre charme. Vous nous négociez souvent en pensant nous sauver des griffes du marchand. Mais dès que l’un entre nous est négocié, un autre est immédiatement capturé et le trafic se poursuit. Une fois dans vos appartements nous avons toutes les peines à nous adapter. Comment creuser un terrier pour nous réfugier? Pourquoi cesser de nous activer durant la nuit? Où trouver loccasion de former un couple? Autant vous le dire, nous sommes incapables de nous soumettre à la domestication, même sil nous arrive de paraître amicaux. Les contraintes de la captivité nous semblent si pesantes quen pareil cas beaucoup dentre nous développent des troubles de la thyroïde, c’est dire que l’épreuve dépasse nos forces.

Alors, de grâce, si l’on vous propose de nous acheter, ne croyez pas faire une bonne action en nous accueillant dans votre univers. Nous vous mènerons une vie impossible et vous nous la rendrez comparable… »

Allain Bougrain-Dubourg (24.11.2020)

https://charliehebdo.fr/wp-content/uploads/2020/11/fennec-coco-web-1764x2048.jpg?x14845

Illustration : Coco/Charlie Hebdo

 

 

 

 

 

 

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Cléo 05/12/2020 21:40

C'est vrai qu'ils sont mignons, mais ils sont beaucoup plus heureux libres! Beau billet en leur faveur et belle illustration! Bon week-end à vous deux!

Zoé 05/12/2020 18:15

Comme d'habitude Allain B.D écrit une magnifique lettre mais saura-t-on l'entendre .
Le dessin de Coco est superbe et déchirant aussi .

Béa kimcat 05/12/2020 18:12

Je partage encore une fois cette belle lettre.
Merci Jean-Louis pour tous tes articles.

Jacky 05/12/2020 08:43

C'est une belle lettre destinée aux hommes. Je sais maintenant le calvaire de ces petits animaux déracinés dans des appartements. Je ne l'imaginais pas. Merci pour tous ces courriers. Le fennec est vraiment un animal fabuleux.

danièle 05/12/2020 08:41

J'aime l'illustration de coco/Charlie Hebdo !

Jean-Louis 05/12/2020 06:37

J’ai le souvenir, dans les années cinquante, d’un voisin qui travaillait en Algérie –dans le Sahara- pour une grande compagnie pétrolière : lorsqu’il revenait passer quelques semaines de vacances dans sa famille, il ramenait de temps à autres un de ces Fennecs : alors enfant, je ne réalisais pas le drame que cela représentait pour ce petit malheureux déraciné ! Il était tellement mignon, avec les enfants de cette famille, nous jouions avec le petit Fennec et puis, un jour, il disparaissait… Je n’avais pas conscience qu’il était tout simplement mort ! De chagrin, de solitude, de maltraitance tout simplement…
Et dire que ces trafics continuent d’exister et à faire tant de victimes !
Merci à Allain de nous rappeler ce drame…