La société organisée des canards sauvages

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Voici une nouvelle contribution d’Alain Tamisier qui nous fait part aujourd’hui de l’état des connaissances actuelles sur la manière dont s’organisent les sociétés de certains anatidés qui vivent souvent en groupes très compacts…

Canards colverts (Anas platyrhynchos) ♂… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Canards colverts (Anas platyrhynchos) ♂… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Les canards sauvages de l'hémisphère nord sont en grande majorité des oiseaux migrateurs : ils nichent dans les régions tempérées ou froides de l'arctique et passent l'hiver dans les régions qui ne gèlent pas ou très peu.

La plupart exploitent des zones humides continentales non soumises aux marées. Pendant la période de reproduction, ils sont généralement dispersés sur de très grandes surfaces avec des densités souvent inférieures à 1 couple par km². Inversement en hiver, ils se regroupent par centaines de milliers sur des zones humides très étendues (plusieurs milliers de km²) qui constituent leurs quartiers d'hiver. L'Europe abrite quelques-uns de ces quartiers d'hiver (Camargue, delta du Guadalquivir en Espagne), on les trouve aussi dans les régions plus chaudes du bassin méditerranéen (Tunisie, Egypte), et surtout dans les régions tropicales ou subtropicales de l'Afrique (delta intérieur du Niger au Mali, delta du Sénégal).  En Amérique du Nord, ils se trouvent notamment en Californie, au Texas ou en Louisiane.

Sur ces grands quartiers d'hiver, les canards, au lieu de s'éparpiller sur tout l'espace disponible, se concentrent sur certains plans d'eau ouverts (sans végétation émergente), appelés remises, où ils forment des groupes de très grande taille pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers d'oiseaux. Il faut voir et entendre le spectacle ! De l'aube au crépuscule, loin de tout, j'ai passé des journées sans fin à écouter et observer ces canards batifolant dans un décor majestueux.

Canard colvert ♂ (à gauche) et Fuligule morillon ♂ (à droite). Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)Canard colvert ♂ (à gauche) et Fuligule morillon ♂ (à droite). Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Canard colvert ♂ (à gauche) et Fuligule morillon ♂ (à droite). Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Ils nagent, font leur toilette, dorment, paradent, se nourrissent selon l'heure et l'espèce, selon la profondeur et la distance au rivage, selon le mois, dans un fond sonore permanent qui va de la rumeur sourde des pilets aux sifflements tonitruants des canards siffleurs en passant par le cliquetis délicat des sarcelles ou le coin-coin presque grossier des colverts. Ces cris, ce palabre incessant habitent joyeusement et durablement la tête de l'observateur : au moment de l'écrire, je les entends encore comme si j'y étais, avec ravissement.

A regarder de près, que font ces canards ? Principalement, ils dorment ! Certes, on en voit toujours quelques-uns qui "font quelque chose": manger ou lisser ses plumes, nager ou faire la cour, mais la plupart dorment des heures et des heures, seulement réveillés par le passage d'un rapace qui met tout le monde sur l'aile. Et la journée se passe à dormir. Si donc ils se nourrissent si peu le jour, ils doivent bien se nourrir la nuit. Retour nocturne sur la remise : un grand silence a envahi l'espace, il n'y a pas un canard !

De prospections en recherches nocturnes, on finit par les retrouver en ordre dispersé sur de petits plans d'eau répartis à quelques kilomètres autour de la remise. C'est là qu'ils se nourrissent jusqu'à l'aube, avant de retourner sur la remise au petit matin. La remise est donc le lieu de repos diurne, entouré de petits marais qui sont les lieux d'alimentation nocturne, comme on dirait dortoir et restaurants. Les canards passent de l'un à l'autre aux heures crépusculaires, donnant lieu à des vols rayonnants autour de la remise, vols impressionnants compte tenu des effectifs : voir passer à 80 km/h au-dessus de sa tête, parfois "au ras des moustaches", des dizaines de milliers de canards est un spectacle qui ne s'oublie pas. Le retour sur la remise est le plus fascinant quand les oiseaux semblent nous foncer dessus à nous faire baisser la tête avant d'atterrir sur le plan d'eau dans une gerbe d'éclaboussures.

« Voir passer à 80 km/h au-dessus de sa tête, parfois "au ras des moustaches", des dizaines de milliers de canards est un spectacle qui ne s'oublie pas. » Alain Tamisier. DR (Cliquez pour agrandir)« Voir passer à 80 km/h au-dessus de sa tête, parfois "au ras des moustaches", des dizaines de milliers de canards est un spectacle qui ne s'oublie pas. » Alain Tamisier. DR (Cliquez pour agrandir)

« Voir passer à 80 km/h au-dessus de sa tête, parfois "au ras des moustaches", des dizaines de milliers de canards est un spectacle qui ne s'oublie pas. » Alain Tamisier. DR (Cliquez pour agrandir)

A y regarder de plus près, on observe que pour une espèce donnée, un quartier d'hiver comprend plusieurs remises, et que chaque remise dispose de ses propres lieux d'alimentation. On peut ainsi découper le quartier d'hiver en plusieurs ensembles géographiques qui ne se chevauchent pas et contiennent chacun une remise et ses lieux de nourriture correspondants. En regardant encore de plus près, on apprend que chaque remise est utilisée par le même groupe d'oiseaux pendant toute la saison : à chaque remise, correspond un groupe social de canards ! Et pour aller un peu plus loin, ce sont généralement les mêmes oiseaux, les mêmes individus qui reviennent hiver après hiver sur les mêmes remises ! On croit rêver ! L'ensemble "remise + gagnage" regroupe sur un même espace un  groupe social de canards qui peuvent y satisfaire la totalité de leurs exigences écologiques : cet ensemble a pris le nom d'unité fonctionnelle.

Ce n'est pourtant pas fini .... En mettant de petits émetteurs sur ces oiseaux (des sarcelles d'hiver en Camargue), on a pu démontrer que sur une remise, chaque individu utilise toujours le même emplacement ! Et que le soir, il part toujours vers les mêmes lieux d'alimentation. Et que le lendemain matin, il revient au même endroit au milieu d'un groupe de dizaines de milliers de congénères. De la routine, certes, mais quelle organisation ! Sans l'apport de ces émetteurs, il eut été bien difficile d'imaginer une telle précision dans la distribution spatiale des canards que sous-tend une organisation sociale insoupçonnée : en effet, si chacun a toujours la même place, cela signifie aussi qu'il a toujours les mêmes voisins ! De quoi se demander ce que peuvent se raconter à travers leurs "cris" ces oiseaux restant côte à côte tout au long des longues journées d'hiver ?

Ici s'arrêtent les connaissances actuelles, qui ouvrent des pans de recherche passionnants pour l'avenir. En attendant, il faut répondre à quelques questions : pourquoi manger la nuit, pourquoi former de si grands groupes, pourquoi cette fidélité aux quartiers d'hiver, aux remises, à un emplacement sur la remise ? Ce sera pour une prochaine fois…

Alain Tamisier (10 novembre 2020)

 

 

 

 

 

 

Si vous avez apprécié cette publication,

partagez-là avec vos amis et connaissances !

Si vous souhaitez être informé dès la parution d’un nouvel article,

Abonnez-vous !

C’est simple et, naturellement, gratuit !

 

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Un grand merci pour votre réponse. Je suivrai votre conseil , facile en cette période la nuit tombe tôt....et je me suis renseignée auprès de personnes qui connaissent les lieux; il semble que ce soit en effet un dortoir de mouettes....un grand dortoir !
Répondre
D
Très intéressant. J'ai vu récemment sur un étang de la vallée de la Somme, certes des canards comme toujours, et qui mangent le jour, mais une multitude de mouettes qui se rassemblaient à la tombée de la nuit sur l'eau; si nombreuses qu'elles formaient une immense nappe blanche; j'en vois passer chaque soir mais en bien plus petit nombre et en grand silence d'autres qui apparemment se dirigent vers leur dortoir; mais celles-ci posées sur l'eau, y sont-elles réellement rassemblées pour la nuit ? Cet article a relancé le questionnement que je m'étais fait.
Répondre
A
Merci de votre réaction et je vous demande des excuses de n'avoir pas vous avoir répondu plus tôt.
Pour les canards qui mangent le jour en hiver, bien sûr, il y en a, mon texte relatait ce qui se passe sur les quartiers d'hiver majeurs, ceux qui sont situés le plus au sud et qui donnent lieu aux plus grands regroupements. Sur toutes les zones intermédiaires qui fonctionnent un peu comme des étapes migratoires (la vallée de la Somme en est un bon exemple), les rythmes d'activités des canards sont moins "caricaturales" et en particulier de nombreux oiseaux se nourrissent le jour, comme vous l'avez observé.
Quant aux mouettes, je ne saurais trop me prononcer, mais je ne serais pas surpris que ce rassemblement sur l'eau que vous mentionnez soit un début de dortoir. Vous aurez peut-être la réponse en vous y rendant une fois la nuit tombée.
Avec la lune, on y voit si bien !
B
UN article passionnant !!
J'adore les canards qui nous offre de beaux spectacles.
Répondre
F
Article très intéressant, où la réalité dépasse ce que l'on aurait pu imaginer. En lisant cela, on se pose des tas des questions : par exemple, comment peuvent réagir ces canards quand les hommes viennent perturber leur superbe organisation, par les nombreux moyens à leur disposition ? Comment les canards retombent-ils ensuite sur leurs pattes ? Comment ont-ils pu conserver leur instinct et une organisation aussi rigoureuse alors que la pollution commence à atteindre tous les êtres vivants et tous les organismes ? Il me semble que certains autres animaux ont été désorientés par l'action humaine... Les canards seraient-ils plus résistants ? voire plus que l'être humain ? Après tout, pourquoi pas ?
Magnifiques photos en tout cas.
Répondre
F
Vous êtes tout excusé. Merci de votre réponse. Heureuse de voir qu'il y a de l'espoir du côté de la nature et des animaux que la civilisation n'a pas encore trop perturbés !
A
Merci de votre réponse et je vous demande des excuses pour ne pas vous avoir répondu plus tôt. En tant que biologiste, je n 'ai cessé de m'éblouir comme vous devant "les merveilles de la nature" et la perfection des mécanismes qui assurent son fonctionnement. Et il suffit souvent de s'éloigner un peu des milieux les plus artificialisés pour retrouver une nature presque "propre". Je suis également souvent surpris de voir la rapidité avec laquelle la nature parvient à reprendre ses droits dès lors qu'on lui laisse le champ libre. Comme si les mécanismes de reconstitution des populations étaient bien supérieurs à ce que les modèles mathématiques élaborés pour les représenter et les comprendre nous avaient laissé croire. Il y a là une fenêtre d'espérance qu'il faut garder à l'esprit pour les décennies à venir.
C
J'avoue ne pas y connaître grand-chose dans l'avifaune et ce blog m'en a déjà appris beaucoup ! On continue donc les ''sciences naturelles'' mais, le gros problème, c'est la mémoire : je ne retiens plus guère qu'une petite partie de ce que je lis... Enfin, l'important c'est qu'il en reste quelque chose n'est-ce pas ?
Merci pour ces pages toujours d'un grand intérêt...
Répondre
Z
Article passionnant . On en voit beaucoup en bord de Loire aussi. La femelle est très maternelle et courageuse pour protéger ses petits.
Répondre
M
Très intéressant article sur cette organisation sociale et spatiale des canards on en apprend tous les jours.
Répondre
J
Passionnant. Question: si ces canards dorment, qui fait le boucan dont parle Alain Tamisier?
Répondre
A
Bien vu ! Quand on dit que les canards dorment, c'est caricatural : il peut n'y en avoir que 95 %. Mais s'il y a seulement 10 000 canards présents, cela signifie que 500 ne dorment pas : cela peut suffire pour faire beaucoup de bruit. Et puis j'expliquerai un peu plus tard comment se passe le sommeil : il n'est pas toujours très profond ... à suivre.
J
Étonnant et passionnant. Alors ceux qui restent en Bretagne l’hiver sur les trous du golf, par exemple, sont des originaux ou peut-être même ont perdu le goût des voyages ?
Répondre
A
Chez certaines espèces, tous les individus sont des migrateurs et hivernent, par exemple, en zone subsaharienne : c'est le cas de la sarcelle d'été, par exemple. Chez d'autres espèces comme le canard pilet, la plupart des oiseaux hivernent en Afrique subsaharienne, mais de nombreux individus hivernent en Europe. Pour la plupart des autres espèces, si la majorité des oiseaux rejoignent les grands quartiers d'hiver comme la Camargue ou le delta du Guadalquivir en Espagne, de nombreux autres oiseaux restent tout l'hiver dans les régions plus tempérées comme la Bretagne, la Brière ou les lacs alpins. C'est le cas des sarcelles d'hiver et des fuligules milouins. Chez le colvert, on assiste plutôt à un éparpillement des individus sur l'ensemble des zones humides de l'Europe occidentale, même si les plus fortes concentrations sont observées dans le sud.
J
Merci à Alain Tamisier de nous éclairer sur la vie intime de l'avifaune aquatique ! On ne peut qu'espérer que cette chronique soit suivies d'autres tout aussi intéressantes !
Répondre
C
sur le plan d'eau d'Autun, moi Canard je cohabite avec mouettes et foulques
Répondre
J
Et l'Ami Domi vient-il te voir de temps en temps ?
C
C'est super intéressant! Nous avons aussi des canards colverts au Québec. Bises et belle semaine à vous deux!
Répondre