Le business caché de la crémation

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Les crématoriums récupèrent des kilos de métaux en tout genre. La plupart les revendent à des entreprises spécialisées.

Quand un corps passe dans les appareils de crémation, il n’est pas que cendres. On récupère aussi des métaux : de vieilles couronnes en or, des prothèses de hanche en titane, des stérilets en cuivre… Parfois même des ustensiles chirurgicaux oubliés lors d’un passage au bloc. Ces métaux, de très bonne qualité, résistent parfaitement à la chaleur des appareils et ressortent en bon état.

«Avec la forte croissance de la crémation, la quantité de métaux a pris des proportions importantes», explique François Michaud-Nérard, directeur général des services funéraires de la ville de Paris. Dans les années 1980, 1% des Français choisissaient d’être incinérés. Ils sont plus de 30% aujourd’hui.

2 000 kilos récupérés au Père Lachaise

Avec 5 500 incinérations, le crématorium du Père Lachaise a récolté l’année dernière l’équivalent de 2 000 kilos de métaux. Que deviennent-ils ? La loi ne prévoit rien. Les rendre aux familles, considérant qu’après tout, ils appartiennent au défunt, et donc font partie de l’héritage ? «Ce serait indécent, c’est difficile de parler de cela aux familles», coupe François Michaud-Nérard. Les mettre dans l’urne avec les cendres ? Mais une prothèse de hanche, ça mesure dans les 20 centimètres, nous répond-on… Et puis sur le plan écologique, c’est moyen. Les stocker ? Mais où et pour en faire quoi ? A moins… de les revendre. Remettre ces métaux sur le marché, une option tentante vu les cours actuels.

De plus en plus de gestionnaires de crématoriums sautent le pas, à l’image des services funéraires de la ville de Paris, qui gèrent ceux du Père Lachaise et de Champigny-sur-Marne. «La décision a été prise en 2010, en toute transparence avec le comité éthique de la ville de Paris. On a créé une fondation placée sous l’égide de la Fondation de France, qui utilise l’argent de la revente des métaux.» 80 000 euros l’année dernière, qui ont servi à soutenir des associations et des thèses universitaires.

Des «récoltes» variables selon les départements

C’est OrthoMétals, une boîte hollandaise pionnière du genre, qui a décroché le marché parisien. Miriam Briss s’y est attelée. Cette Hollandaise s’est installée en France pour convaincre les crématoriums. «Ce n’est pas facile, c’est un sujet tellement sensible. Il faut beaucoup parler, expliquer. Et être totalement transparent. Nous faisons le tri dans nos usines en Hollande, puis on renvoie une liste détaillée à chaque crématorium de tout ce qu’on a trouvé : titane, cobalt, inox, aluminium, cuivre, zinc, fer etc.» C’est à ce moment précis de la conversation que l’on apprend que la quantité de métaux n’est pas la même selon les pays, ni même les régions en France. «Il y a des disparités nettes entre les départements.» Les cadavres du Nord-Pas-de-Calais ont moins de métaux, notamment précieux, que ceux de Côte d’Azur ou d’Ile-de-France.

Depuis 1997, les camions OrthoMétals sillonnent le continent pour récupérer les containers dans les crématoriums. Ces métaux n’ont rien de dangereux, donc facilement transportables. Au total, 350 tonnes sont récupérées chaque année, dont 50 venant de la France. OrthoMétals assure être devenu aujourd’hui le leader mondial. Mais «l’entreprise reste familiale et à taille humaine», jure Miriam Briss – la petite vidéo en musique sur le site vaut le détour. «C’est une PME de six personnes, dont les enfants des deux fondateurs» : Ruud Verberne, spécialiste dans le recyclage des métaux et Jan Gabriëls, chirurgien orthopédiste (mort depuis). Les deux hommes se sont rencontrés en 1987, et en discutant, ça a fait tilt. «Récupérer les prothèses orthopédiques des morts, personne n’y avait pensé jusque-là».

Canaux classiques de la fonderie

«Presque la moitié» des 160 crématoriums de l’Hexagone ont conclu un contrat avec cette entreprise hollandaise. «En France, on fait un chiffre d’affaires de 1,3 million, mais on a reversé 910 000 euros aux crématoriums pour le bénéfice d’associations.» Quant aux autres, une bonne partie traite avec l’Allemand Remondis, spécialisée dans le recyclage des matériaux dangereux, et qui s’est lancé depuis peu dans ce business en France. Jackpot : la boîte a décroché l’année dernière un contrat d’exclusivité avec OGF, un mastodonte dans le domaine des pompes funèbres, qui gère à lui tout seul 46 crématoriums de France.

«Notre métier, c’est de valoriser les métaux. Ceux issus de la crémation en font désormais partie. Ils sont récupérés avec un aimant à la sortie du four, avant de passer les restes d’os dans le broyeur», explique un responsable de Remondis en charge du secteur. Il refuse de parler bénéfices. «Si ce n’était pas intéressant, on ne le ferait pas. Mais je ne peux pas vous dévoiler les termes du contrat.»

Quant aux métaux, ils repassent ensuite par les canaux classiques de la fonderie. OrthoMétals jure n’alimenter que l’industrie automobile et aéronautique. «Pas l’armement, ça non.» Son concurrent rétorque : «Ah, ben ça, j’aimerais bien savoir comment ils peuvent en être sûrs.»

Marie Piquemal/Libération

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Insolite

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C
bonjour , bien vrai tout çà ,regarder le film "bouquet final" avec didier boudon haha... a regarder pour rire un peu , amitiés annick 62.
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Z
Recycler bien sûr mais il me semble que le minimum serait une totale transparence et notamment aussi par rapport à la famille .
Toute le commerce mortuaire est pure business et le chagrin des proches n'arrêtent pas la cupidité!
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F
Je découvre... et je me demande ce qu'il advient de ces restes métalliques et autres prothèses lorsqu'il n'y a pas de crémation. Certains êtres humains sont tellement pervers et cupides que cela doit bien occasionner des pillages dans certains cimetières... J'exagère ? ou pas...
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J
Je ne m'étais pas posé la question mais, comme vous le laissez entendre, on peut s'attendre à tout dans ce monde...
A
Il me semble que la somme récupérée n’est pas importante pour une seule personne et n’a d’intérêt que par le nombre. Alors je citerais «  peut importe où repose le cœur quand le corps est froid ». Donc si ça profite, pourquoi pas recycler avec si possible de la transparence. Mais sincèrement il y a bien d’autres causes a défendre et je n’aurais pas aimé qu’on me pose la question dans la douleur de la perte d’un proche.
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J
C'est en effet délicat lors du décès d'un proche de poser ce genre de question et je comprends les diverses réticences ! Il existe toutefois un réel business avec évidemment quantité de magouilles... C'est cela -d'après moi- qui est choquant !
B
Je le savais...
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D
C'est tout a fait normal de recycler les métaux sortant d'un crématorium et d'en faire bénéficier des ONG.
Reste la transparence.......
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J
En l’occurrence ce ne sont nullement des ONG qui profitent de cette manne : je vous renvoie à la lecture de l' "Âge de Faire" où les chiffres cités sont éloquents... On comprend du coup pourquoi cela suscite des convoitises !
M
A l'heure ou on parle beaucoup de recycler tout ce qui peut l'être je ne vois pas où est le problème.
Jeter des métaux rares serait un inutile gaspillage.
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J
Comme vous Mario, je suis évidemment pour le recyclage ! Mais, là n'est pas le problème : ce qui est choquant dans cette "histoire" c'est qu'il s'agit en fait d'un véritable trafic qui c'est progressivement mis en place et cela sans la moindre transparence : les prothèses (etc.) seraient, en principe, la propriété des familles, des "héritiers" ! Si on demandait l'avis de ces familles afin de "récupérer" les objets en question, ce serait un moindre mal ! Or, il n'en est rien, on peut donc considérer que les familles des défunts sont spoliées d'un certaine manière...
Autre problème : avec le titane des prothèses on fabrique bien souvent... de nouvelles prothèses ! Or, ce métal ayant subit une fonte à très haute température, les nouvelles prothèses s'avèrent plus "cassantes" ce qui est évidemment plutôt gênant pour les personnes ainsi équipées...
O
Je lis avec plaisir qu'un cadavre du sud-est contient plus de métaux précieux qu' un autre venu du Pas - de Calais. C'est rassurant, voilà une bonne nouvelle pour ce début de semaine. L'idéal serait cependant de faire une estimation sérieuse du contenu potentiel avant pour en faire bénéficier les gentils héritiers ou alors le fisc toujours à l'affût.
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J
Je ne trouve pas cette situation choquante.
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M
C'est sidérant, mais tellement logique au fond, que les disparités sociales et donc financières se retrouvent jusque dans les restes de cadavres ! Que les rombières qui coulent des jours heureux sur la côtes d'Azur lâchent davantage de métaux précieux après être passées de vie à trépas, que les pauvres du Nord- Pas-de-Calais, il fallait y penser ! Voilà que les chiffres le confirment ! Plus riches jusqu'après la dernière limite ! On se croirait dans l'univers de Pharaons !
J
Je n’y avais même pas pensé. Quelle naïveté mais pourquoi pas ? Il est préférable de récupérer que de jeter. La transparence serait utile pour éviter les magouilles toujours possibles mais il est sans doute difficile de mettre le sujet sur la place publique.
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J
Voilà un autre scandale dont j'avais déjà eu connaissance à travers un article de l'excellent mensuel "L'Âge de Faire" : comme le dit Domi : "L'argent n'a pas d'odeur" ! Et, quel que soit la conjoncture, il y en a toujours qui sont prêts à n'importe quelle forfaitures pour se hisser hors du lot et, au passage, s’enrichir… Là est le principal malheur de nos sociétés occidentales tournées vers le profit sans le moindre scrupule ! L’humain est décidément un curieux animal qu’aucune leçon –y compris les pires comme la crise sanitaire que nous vivons actuellement- ne semble pouvoir détourner de cet unique objectif : l’enrichissement ! Un exemple magistral est incarné par l’odieux Trump…
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D
L'argent n'a pas d'odeur.
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