Du Mexique à l’Alaska, une mystérieuse hécatombe chez les baleines grises

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Plus de 350 de ces cétacés se sont échoués sur la côte pacifique de l’Amérique du Nord depuis début 2019. Des centaines d’autres auraient péri en mer. Le réchauement climatique fait gure de principal suspect.

Une baleine grise échouée, le 6 mai 2019, sur la plage d’Ocean Beach, à San Francisco. Photo : Jeff Chiu/AP

Personne n’ose encore s’avouer soulagé, mais un rêve d’embellie habite désormais les scientifiques américains spécialistes des cétacés. Après une année 2019 catastrophique, qui a vu 215 baleines grises s’échouer sur la côte pacifique, 144 géants des mers ont péri cette année entre le Mexique et l’Alaska.

« Il est possible que nous ayons repris le chemin vers un rythme plus normal », avance Michael Milstein, porte-parole pour la Côte ouest de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), l’organisme fédéral chargé notamment de la santé des mers. Chercheuse associée en biologie marine à l’université de Californie-Davis, Frances Gulland se veut plus prudente. Elle le sait, les chiffres de 2020 demeurent quatre fois plus importants que ceux d’une année normale. « Nous retiendrons notre soue jusqu’à lhiver prochain », avoue-t-elle.

La vétérinaire ne manque, il est vrai, pas de coffre. Commissaire nationale chargée des mammifères marins – « nommée par Obama », prend-elle soin de préciser en souriant –, elle observe, du premier rang, toutes les souffrances endurées par nos cousins des mers. Depuis vingt-cinq ans qu’elle se penche sur les baleines, elle a réalisé des dizaines d’autopsies, publié dans les plus grandes revues scientifiques, piloté de nombreux groupes de travail. En 1999-2000, c’est elle qui coordonnait, pour la NOAA, l’enquête sur la précédente grande vague d’échouements, qui avait provoqué la mort de plus de 600 individus en deux ans.

« Nous n’avons jamais vraiment compris ce qui s’était passé, avoue Frances Gulland. Beaucoup d’animaux morts étaient émaciés sans que nous ayons pu déceler de maladies particulières. Nous avons donc pensé que cela pouvait être lié à une vague de chaleur et à la perturbation du régime alimentaire des baleines dans l’Arctique, là où elles accumulent leurs réserves. En même temps, 25 % des morts faisaient suite à des collisions avec des bateaux ou à des enchevêtrements dans des filets ou des mouillages. Et puis, par la suite, il y avait eu d’autres années chaudes, sans hausse particulière de la mortalité… Donc beaucoup d’hypothèses, peu de réponses. Et nous revoilà vingt ans après, mieux formés, mieux équipés, mais nous n’avons toujours pas l’arme du crime. Juste de forts soupçons. »

Un précédent au XIXe siècle

Pour comprendre la nature de l’enquête en cours, il importe déjà de bien cerner la victime. Avec un poids de 20 à 30 tonnes, une taille de quelque 15 mètres, la baleine grise reste loin des mensurations de l’immense baleine bleue (jusqu’à 30 mètres et 170 tonnes). Mais, en termes de migration, elle distancie toutes les créatures marines connues.

Elle passe en effet l’été dans l’océan Arctique, entre la mer de Béring et la mer des Tchouktches, autrement dit au sud et au nord du fameux détroit entre Alaska et Russie. Pendant trois à quatre mois, elle s’y gave d’amphipodes, aspirant puis filtrant à l’aide de ses fanons le sable et l’eau des fonds marins à la recherche de ces petits crustacés. Elle accumule des réserves.

Puis, l’automne venu, elle met le cap au Sud pour le grand voyage. Entre 8 000 et 11 000 kilomètres, à raison de quelque 120 kilomètres par jour, au large des côtes de l’Alaska, du Canada, des Etats-Unis et enfin du Mexique, pour venir passer l’hiver dans les lagons de Baja California, la péninsule de Basse-Californie. C’est là qu’elle met bas et entreprend de fournir à son unique petit ses 35 litres de lait quotidien, jusqu’à l’arrivée du printemps.

C’est là aussi qu’à partir des années 1840 les pêcheurs de baleines s’en sont donné à cœur joie. Les Américains nomment cette période « yankee whaling ». Venus de Californie, ils profitent de la concentration des cétacés dans ces eaux tranquilles pour accumuler de la viande et surtout recueillir cette huile que recèle le mammifère, prisée pour l’éclairage public, mais aussi pour fabriquer la margarine et le savon, ou encore pour lubrifier les machines.

« La population s’est effondrée en quelques décennies, rappelle la biologiste Sally Mizrock, ancienne membre américaine de la Commission baleinière internationale et militante de la protection des cétacés. Il y en avait si peu que ce n’était plus rentable. Si bien que, lorsqu’au XXe siècle les moteurs à vapeur et les harpons explosifs ont dopé la pêche industrielle, les baleines grises ont été délaissées pour leurs cousines, baleines à bosse ou baleines bleues, ou encore pour le rorqual commun, des proies plus nombreuses et désormais aussi accessibles. »

Passés de plusieurs dizaines de milliers d’individus à tout juste quelques milliers le long de la côte américaine, les effectifs entament alors une lente remontée. Les tribus autochtones makah continuent bien de prélever çà et là quelques cétacés, tandis que, de l’autre côté de la mer, les bateaux soviétiques déciment leurs populations afin d’offrir de la viande bon marché aux visons d’élevage. Mais avec le vote du Marine Mammal Protection Act aux Etats-Unis, en 1972, puis du moratoire international en 1986, la croissance démographique des baleines grises s’accélère, pour atteindre environ 27 000 individus en 2016.

Carences alimentaires

C’est encore de ces lagons de Basse-Californie que, en janvier 2019, surviennent les premiers signes inquiétants. « Les décomptes de nos collègues mexicains faisaient état d’une population moins importante et arrivée plus tard, ce qui rejoignait nos propres observations, se souvient la biologiste marine Alisa Schulman-Janiger, responsable du recensement des baleines grises pour l’American Cetacean Society. Puis ils ont constaté un nombre inhabituellement bas de petits, de nombreuses mères particulièrement émaciées. Et enfin des échouements. Il se passait quelque chose de sérieux. »

Les mois qui suivent vont confirmer le diagnostic. Avec le printemps, la grande migration vers le nord démarre. D’abord, les mâles et les juvéniles, puis, semaine après semaine, les mères et leurs derniers-nés. Un périple aussi long qu’à l’aller, mais beaucoup plus périlleux. Car cette fois, les réserves sont au plus bas, le stress à son apogée. Les orques guettent les petits, les cargos menacent à tout moment de heurter des animaux fatigués.

Au Mexique, dans les Etats américains de Californie, de l’Oregon, de Washington, d’Alaska, ou encore au Canada, les cadavres dérivant jusqu’à la côte se multiplient. Avec un mois d’avril dicile, et un mois de mai épouvantable. « Une année normale, dans l’Etat de Washington, c’est cinq à sept échouements, raconte John Calambokidis, fondateur du centre Cascadia, spécialisé en conservation marine. Là, nous en avons enregistré 34, du jamais-vu, avec plusieurs corps chaque semaine pendant le pic de mai, parfois deux le même jour. C’était vertigineux. » L’année 2019 s’achèvera sur un bilan impressionnant : 215 cadavres recueillis, dont 123 aux Etats-Unis.

Aussi, le 30 mai, la NOAA qualifie ces morts à répétition d’« événement de mortalité inhabituelle » (UME). Un classement qui permet à l’agence de puiser dans les fonds fédéraux pour lancer de véritables investigations – neuf autres UME portant sur des dauphins, baleines, phoques ou lamantins sont actuellement ouverts.

Pour John Calambokidis, la proportion importante de baleines déjà squelettiques avant même de mourir « oriente clairement les soupçons vers une carence alimentaire. Mais pourquoi, dans quel contexte, par quel mécanisme ? »

Fonte des glaces dans le Grand Nord

Un premier groupe de chercheurs, qu’il pilote avec Frances Gulland, va tenter d’obtenir des informations biologiques à partir des autopsies. Décrire et photographier les corps, puis prélever les reins, le foie, le cœur, les tissus, pour y rechercher des toxines, signes d’un empoisonnement, ou des virus, bactéries et champignons, témoins d’une maladie. Des travaux épuisants et coûteux, compte tenu de la taille des cétacés, et au résultat très hypothétique.

« C’est même souvent mission impossible, insiste Frances Gulland. Ces animaux ont été sélectionnés par l’évolution de façon à résister à l’eau froide. Leur graisse les protège. Mais quand ils meurent et s’échouent, leur avantage devient notre problème. Ils se mettent à cuire littéralement de l’intérieur. » Certains individus arrivent ainsi déjà décomposés sur les côtes, les organes liquéfiés, le corps gonflé de gaz, prêt à exploser, empêchant même de déceler un éventuel amaigrissement.

Même pour les individus les mieux conservés, les vétérinaires disposent d’un jour, deux dans le meilleur des cas, pour intervenir. « Sachant que les corps ne s’échouent jamais là où ça nous arrange, rares sont les prélèvements exploitables », admet la vétérinaire. Sur cinquante baleines autopsiées en 2019, vingt-neuf présentaient des traces externes d’attaques d’orques ou de collision avec des navires. Mais la faim, un pathogène ou un polluant pouvaient-ils les avoir préalablement affaiblies ? Une quinzaine d’examens seulement ont apporté des informations anatomopathologiques. Quelques toxines, mais aucun virus ni de pathologie commune n’ont été constatés sur ces individus. « Nous ne pouvons cependant pas dire que nous avons fermé la porte », regrette la chercheuse.

C’est pourtant vers le Nord que se tournent les regards. Le Grand Nord, les terres favorites de Sue Moore, professeure associée à l’université de l’Etat de Washington, à Seattle, et responsable du groupe chargé de l’étude de l’environnement des cétacés. Voilà bientôt trente ans que l’océanographe se rend chaque année dans les mers arctiques. Elle y a même monté un « observatoire international distribué », qui, sur cinq sites, avec des chercheurs américains, européens et asiatiques, tente de percer les mystères de cet écosystème d’eau et de glace. En 1999-2000 déjà, l’hypothèse d’une sous-alimentation des cétacés pendant l’automne arctique avait été envisagée. « Et nous en sommes au même point. Mes cheveux étaient bruns, ils ont blanchi, mais je n’en sais pas beaucoup plus », observe-t-elle, regard azur, sourire discret.

Un peu quand même. Une des grandes énigmes, celle du lien possible entre fonte des glaces et raréfaction alimentaire, a été résolue. « Pour les ours polaires, la diminution de la surface glaciaire réduit du même coup leur territoire de chasse. Mais, avec les baleines, c’est a priori le contraire : de nouvelles zones s’ouvrent ou restent accessibles plus longtemps, expose Sue Moore. Il y a douze ans, j’écrivais encore que les baleines seraient parmi les gagnantes du réchauffement climatique. Sauf que c’est autour de la glace que se trouvent les microalgues les plus riches, qui fertilisent le sol et nourrissent les amphipodes. Même si les baleines grises peuvent changer d’alimentation, celle qui reconstitue le mieux leurs réserves se trouve près de la glace. » Et pour la trouver, elles doivent monter toujours plus au nord, vers des territoires nouveaux, que ces animaux réputés conservateurs doivent donc explorer, et qui, l’hiver venu, leur imposent une migration encore plus importante.

Le tout dans un écosystème potentiellement saturé. John Calambokidis, chargé de coordonner les études démographiques et la modélisation, en est convaincu : « Comme en 1999, l’importance de la population de l’espèce amplifie les conséquences d’une raréfaction de la nourriture. » En 1999, la population avait été évaluée à environ 22 000 individus. Sachant qu’environ 90 % des cadavres de baleines partent par le fond, les scientifiques avaient estimé à 6 000 morts le bilan global de la crise du tournant du siècle. Un choc rapidement encaissé par les baleines grises, dont la population n’a cessé ensuite de remonter. Aurait-elle atteint ce que les scientifiques nomment sa « capacité de charge », le maximum supportable par l’environnement ?

« La capacité de charge est très dicile à évaluer car l’écosystème glaciaire subit des évolutions majeures sous l’effet du réchauffement, et beaucoup de variables changent, poursuit John Calambokidis. Comme nous ne savons pas non plus bien d’où nous partons, car les données anciennes restent peu fiables, les modèles sont très diciles à réaliser. Mais nous y travaillons, en intégrant notamment au mieux les données environnementales. »

Accent mis sur les autopsies

Car tout se tient. Moins de réserves et plus de distance migratoire, c’est une arrivée plus tardive au Mexique, plus de fausses couches, des petits moins bien nourris, moins d’attention aux menaces, une moindre résistance aux infections.

Dans deux études rendues publiques en mai, l’équipe de Jorge Urban, à l’université de Basse-Californie, a constaté une surreprésentation d’animaux émaciés dans les eaux mexicaines, tant parmi les vivants que parmi les morts. « Ces animaux sont incroyablement flexibles, capables de se nourrir de krill ou d’œufs de hareng quand ils n’ont pas assez d’amphipodes, de profiter de la colonne d’eau quand les fonds leur sont insusant, et même de faire une pause alimentaire dans leur migration s’il le faut, commente Sue Moore. Donc le manque de nourriture n’est pas seul responsable. En revanche, il peut gripper toute la machine. »

Comment dès lors percer définitivement le mystère ? En 2020, les trois groupes entendaient poursuivre leurs investigations. Avec la reprise des échouements, l’accent devrait d’abord être mis sur les autopsies. « On a élargi le nombre d’observateurs pour détecter plus rapidement les cadavres, expliquait en février, Deborah Fauquier, qui, pour la NOAA, coordonne de Washington l’ensemble de l’enquête. Nous avons de nouvelles procédures pour établir des priorités dans le choix des échantillons et des corps. Ne pas chercher à tout faire, aller toujours au plus frais. » Repérer aussi les animaux vivants en perdition pour être prêts à intervenir dès leur mort. Tenter, enfin, d’augmenter le nombre d’examens en Alaska, là où le terrain est le plus dicile mais où la température permet une meilleure conservation.

C’était avant l’épidémie de Covid-19, qui a notamment interdit de mobiliser plus de cinq personnes pour une intervention. Si bien que seulement six autopsies de cadavres « frais » ont pu être réalisées. Pas de quoi répondre, pour l’heure, à la question que tous se posent avec inquiétude : s’agit-il, comme en 1999-2000, d’une crise temporaire ou d’un véritable changement de régime ?

« L’ampleur du bouleversement de l’écosystème arctique est considérable, nous le savons, insiste John Calambokidis, mais comment affecte-t-il vraiment la vie des baleines grises et comment pourront-elles s’adapter, nous l’ignorons. » Avec cet avertissement, lancé par Deborah Fauquier : « L’espèce peut sans mal encaisser deux années de pertes, même lourdes, mais dix, sûrement pas. »

Nathaniel Herzberg (San Francisco, Seattle, envoyé special pour le Monde) 15.09.2020

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article
C
Quelle tristesse ! Les cétacés sont des êtres fabuleux que toute l'humanité devrait protéger... comme d'ailleurs tout le reste du vivant ! Ces échouages me touchent beaucoup !
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S
Encore une catastrophe de plus !! Merveilleux êtres sacrifiés ?? Il reste tant de choses à faire pour nos amis animaux..
Amitiés Jean Louis ..
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B
Mystérieux et inquiétant...
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Z
Bien inquiétant encore!
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J
C'est assez compliqué cette affaire et pourtant difficile de dire qu'on s'en bat l'aine.
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D
mystère mais c'est assez
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