Lettre des animaux aux humains déconfinés : la cigale

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Insecte incontournable de la Provence, la cigale passe les premières années de sa vie confinée sous terre avant de donner libre cours à son goût pour la musique lancinante pendant trois semaines seulement. Et, n’en déplaise à Jean de La Fontaine, sans ne jamais rien demander à personne…

Mes pattes, armées de griffes, se sont musclées. Rompues à l’exercice, elles arrachent avec détermination la terre qui doit se soumettre. Voilà plus de deux ans que je trace ainsi ma route – à l’aveugle – dans le ventre de la terre. À quoi me serviraient des yeux dans cet univers oblitéré? Mes sens suffisent à guider mes désirs qui restent inchangés : festoyer de la sève des racines. Jen suis si obsédée que jaménage des galeries reliant une « salle à manger » pour satisfaire mon appétit. Et pour garantir la solidité de cette architecture, je n’hésite pas à uriner sur la terre afin de la modeler à ma façon. Mais la grande bouffe, générant une croissance ponctuée d’indispensables mues, ne constitue pas un but dans la vie. Même l’ébauche de mes ailes, qui se dessinent subrepticement, ne peut satisfaire ce confinement à cent pieds sous terre. Il faut que j’en sorte, coûte que coûte.

Tel Clint Eastwood, l’évadé d’Alcatraz, je suis devenue obsédée par l’évasion. C’est à la verticale que je creuse désormais le dernier tunnel. J’attendrai la nuit ou plutôt les premières lueurs du matin pour m’extirper de l’obscurité terrestre. À quelques centimètres de la sortie, je sens bien les dangers qui s’annoncent. Seule au monde, sans mentor ni famille, je dois me fier à l’instinct qui m’habite. Une tige proche ou un arbre accueillant, voilà mon salut. Il me faut escalader le premier tremplin vers la lumière pour surmonter le plus grand danger de ma vie: réaliser ma dernière mue. Je dois faire exploser mon armure terrestre, devenue encombrante, pire étriquée. Quoiqu’il en coûte, usée de fatigue, je multiplie les contractions. La peau de mon dos en vient à se déchirer. Il me reste à dégager ma tête, puis mon thorax en basculant en arrière pour enfin libérer mes ailes. J’attends maintenant qu’elles sèchent. Trois longues heures me seront nécessaire avant de tenter enfin l’envol. Curieusement, cette prodigieuse métamorphose ne m’accable pas. L’épuisement s’éclipse devant la volonté de vivre en communion avec le soleil. La lumière triomphe de l’obscurité tandis que l’aubade annonce la renaissance.

En tant que mâle, j’ai le privilège musical. À l’intérieur de mon abdomen, mes muscles puissants déforment une membrane provoquant une sorte de cliquetis lancinant mais si délicieusement provençal. Impossible de m’exprimer en dessous de 22°, trop froid. Mais au-delà, c’est le concert. Comment les femelles pourraient-elles résister à la symphonie? Entrainés par cette envoutante « cymbalisation », nous voilà accouplés durant quelques dizaines de minutes. La délicieuse communion sexuelle va pourtant sonner le glas de notre existence aérienne. Mon élue s’engage dans son ultime devoir en déposant méthodiquement ses centaines d’œufs dans les entailles qu’elle a perforées sur des tiges d’herbacées et voilà que nous tournons la page de notre histoire.

De longues années sous terre pour en venir à charmer votre écoute durant trois semaines, cela méritait plus de reconnaissance que la caricature laissée par votre La Fontaine. Sachez, Monsieur le moraliste, que quand la bise fut venue, je n’étais plus de ce monde. Par conséquent, jamais je n’ai demandé l’aumône à une fourmi, si admirable soit elle.

Allain Bougrain-Dubourg/Charlie Hebdo (11.08.2020)

 

 

 

 

 

 

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B
Quelle délicieuse et poetique manière de nous apporter la connaissance précise et pointue dans le plaisir de la narration et du conte. Grand merci à Allain Bougrain-Dubourg pour cette chronique et à Jean-Louis Schmitt de l'héberger sur ce blog.dans l'intérêt plein d'amour pour la vie de tous.
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A
Très intéressant et si bien écrit
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M
Comme quoi, il faut revoir nos classiques!!!
C'est une belle leçon empreinte d'un brin de spiritualité que nous donne cette cigale : atteindre la lumière coûte que coûte!
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B
Si belle lettre en l'honneur de la cigale !
Je partage
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Z
Très instructif! Notre cigale a une vie bien éphémère . Ces lettres sont vraiment excellentes.
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D
Magnifique ! De l'ombre à la lumière : valable aussi pour les êtres vivants humains ! Merci, Monsieur Allain Bougrain-Dubourg.
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J
Voilà qu’on en apprend de bien bonnes : la cigale ne chanterait donc point tout l’été comme, naïvement, nous le pensions jusque-là ? Il était grand temps qu’Allain Bougrain-Dubourg remette les pendules à l’heure… pour notre plus grand plaisir ! Cela dit : trois petites semaines d’existence en tant qu’insecte et non plus de larve, voilà qui est bien court…
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J
Je ne connaissais pas le parcours des cigales. Cette lettre est encore une fois superbe.
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J
Encore un préjugé dont il faudra se débarrasser. Merci Jean-Louis de nous apprendre tout les jours. Mais je n’en veux pas à Jean de la Fontaine.
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J
...et, pour le coup, je m'instruis par la même occasion !