L’eau illimitée qui coule dès qu’on ouvre le robinet, c’est trompeur

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Canicules, sécheresses, inondations... Même dans les pays tempérés, l’eau devient un problème. On peut toujours se brosser les dents à sec et prendre une douche plutôt qu’un bain, mais c’est peanuts si on ne change pas de modèle agricole, nous prévient Emma Haziza, hydrologue, spécialiste de la sécheresse et des inondations, et fondatrice du centre de recherche Mayane…

Un exemple de retenue collinaire de récupération des eaux de pluie. Photo d’archives : Jérôme Dutac/La Nouvelle République

Charlie Hebdo : À partir de quel moment peut-on parler de sécheresse en France?

Emma Haziza : Il faut déjà commencer par préciser qu’il n’y a pas une mais plusieurs sécheresses, selon qu’on l’observe du point de vue météorologique – le manque d’eau –, agronomique – l’état des sols – ou hydrologique – l’état des cours d’eau. Ensuite, il faut comprendre que la sécheresse n’est pas une situation normale. Au moment où je vous parle, on a un déficit de pluie de 85% par rapport à une moyenne habituelle dun mois de juillet.

Même l’été, ce n’est pas normal qu’on ait de la sécheresse?

À ce niveau-là, non! En France, cest normal davoir des étés chauds, mais les canicules font partie de lanormalité. Quand, dans un pays tempéré comme le nôtre, on en arrive au tarissement de certaines nappes phréatiques, au manque deau dans les rivières et que des restrictions touchent la majorité des départements, il y a un problème de ressources. La sécheresse devient habituelle, récurrente. La France n’est pas un pays aride, mais il n’est plus temps de se poser la question du réchauffement climatique. Il est temps d’agir. En 2020, on va connaître la période la plus sèche depuis 1952.

Période la plus sèche, été le plus chaud… On a l’impression d’entendre ça tous les ans…

Oui, mais là, c’est pire. D’une année sur l’autre, les phénomènes changent. Par exemple, en 2019, la canicule est arrivée dès juin en France. Rappelez-vous, on avait dû reporter les épreuves du brevet parce que les températures atteignaient près de 40 °C. Au printemps 2020, ces masses d’air extrêmement chaudes étaient situées en Europe de l’Est. Frôler les 40°C en Sibérie, tout le monde peut comprendre que ce n’est pas normal. Mais comme chaque année ce sont des anomalies différentes, on peut penser que ce n’est pas si grave. Dans l’Hexagone, 2020 avait plutôt bien commencé, et puis, au lieu d’avoir un printemps alternant ensoleillement et pluie, il y a eu dès le début du confinement une longue période de sécheresse atmosphérique. L’absence de précipitations n’a pas permis de réalimenter les ressources en eau. De plus, des vents très secs ont provoqué l’assèchement des sols, et le pic caniculaire actuel aggrave encore le phénomène.

Notre pays est bien pourvu en cours d’eau, rivières et fleuves. L’eau va-t-elle devenir une denrée rare?

On a l’impression qu’elle est illimitée, car elle coule dès qu’on ouvre le robinet, mais cette « normalité » est trompeuse. Les nappes phréatiques ne se rechargent plus correctement. Là encore, c’est complexe, car il y a plusieurs types de nappes. Il y a, par exemple, les karsts, ces gruyères dans les massifs calcaires qui font le bonheur des spéléologues, les plaines alluviales, dites « nappes libres », etc. Toutes n’ont pas les mêmes fragilités, mais ce qui est sûr, c’est que leur état actuel est historiquement bas. Chaque jour de canicule supplémentaire ajoute du stress hydrique aux sols, qui sont déjà particulièrement secs. Si l’état de nos nappes phréatiques n’est pas génial, celui de nos sols est carrément dramatique. Ils sont appauvris, n’ont plus assez de matières organiques et sont devenus vulnérables aux sécheresses; ils ne tiennent plus sous les inondations.

Face à ces phénomènes récurrents, faudrait-il avoir des restrictions d’eau plus sévères?

Quand un département passe en zone rouge, cela signifie l’arrêt de tous les prélèvements en eau qui ne sont pas prioritaires. On garde l’eau pour les hôpitaux, la sécurité civile, l’eau potable au robinet et la salubrité publique. Dans certains départements, tout le territoire est en zone rouge. Même les agriculteurs n’ont plus le droit d’arroser. On bascule vite dans un schéma flippant. D’où, actuellement, le recours aux retenues collinaires, aussi appelées « bassines ». C’est du stockage d’eau de surface et de ruissellement durant l’hiver, à destination des agriculteurs. Le ministre de l’Agriculture entend développer ce type de retenues.

Vous n’avez pas l’air très convaincue…

C’est un pansement temporaire, mais ça ne peut pas être la panacée. Ces retenues collinaires améliorent la situation des agriculteurs, mais peuvent poser de vrais problèmes sanitaires, car c’est de l’eau stagnante, qu’il est difficile de garder propre, à moins d’y ajouter des produits chimiques. De plus, 30% de ces réserves à ciel ouvert s’évaporent. Et cette eau « capturée », cest aussi de l’eau en moins pour les nappes, ce qui pose la question du partage de la ressource. Enfin, psychologiquement, des études ont montré qu’en Tunisie – où les retenues collinaires sont nombreuses – les agriculteurs ont tendance à se comporter comme si la ressource était inépuisable et qu’il n’y avait pas de problème. Bref, continuer à soutenir l’agriculture intensive en misant sur les retenues collinaires est une erreur. Cela va apporter un répit momentané, mais ce n’est pas une réponse pérenne. Il est plus intéressant de travailler sur des méthodes agricoles différentes, comme l’agroforesterie, le goutte-à-goutte, la micro-irrigation, ou encore de cultiver en multi variétales, introduire des espèces comme le trèfle blanc… Des solutions ont été mises en évidence par la recherche qui demanderaient à être testées rapidement et à grande échelle.

On parle beaucoup de quantité d’eau, mais vous évoquez sa qualité, qui, elle aussi, est en baisse?

Dans les rivières françaises, on a relevé plus de 380 types de pesticides, dont beaucoup sont interdits. Et les complications portant sur la quantité rendent encore plus problématique la qualité de l’eau des rivières. Depuis une vingtaine d’années, on observe une baisse de la population piscicole. Via l’urine humaine contenue dans l’eau, les poissons récupèrent nos antibiotiques, nos hormones… En effet, ces substances se retrouvent dans les eaux usées qui, même nettoyées, ne sont pas entièrement filtrées. Ces molécules repartent dans les rivières. À tel point qu’il y a un problème de féminisation des poissons mâles, qui ne veulent plus se reproduire. Heureusement, ils ont aussi droit à pas mal de nos antidépresseurs…

Peut-être faudrait-il arrêter de pisser dans l’eau potable?

C’est sûr qu’il faut repenser tout le modèle mis en place après-guerre. Il a été développé à grande échelle, sans réflexion. C’est le cas de l’agriculture intensive comme de l’habitat individuel. Pourquoi chaque maison ne dispose-t-elle pas de récupérateur d’eau de pluie? Pourquoi ne vend-on pas dans tous les magasins de bricolage des « mousseurs », qui divisent par deux la consommation d’eau? Tout en sachant que ce nest pas non plus la peine de culpabiliser le gars qui prend un bain au lieu dune douche, parce que les véritables enjeux dépassent lindividu. Dans le monde, lagriculture représente 87% de la consommation deau douce. C’est « le » consommateur majeur. Ce qui n’est pas grave en soi; mais cest celui sur lequel il faut agir, car cest là que les résultats seront les plus visibles.

Natacha Devanda/Charlie Hebdo (12.08.2020)

Illustrations : Félix/Charlie Hebdo (Cliquez pour agrandir)Illustrations : Félix/Charlie Hebdo (Cliquez pour agrandir)
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Anne 14/08/2020 23:27

Parfois il m'arrive de demander : "Après un petit pipi clair, dois-je tirer la chasse d'eau ou appeler DHL pour qu'une camionnette vienne récupérer l'eau économisée ?" Mais c'est pareil pour les agriculteurs : ils ne sont pas tous des productivistes, il ne faut donc pas stigmatiser toute l'agriculture qui, rappelons le, nous nourrit.

Jean-Louis 15/08/2020 06:46

Chère Anne,
Je ne stigmatise pas "TOUS" les agriculteurs mais les "productivistes" justement ! La plupart d'entre eux ne nous nourrissent nullement mais produisent pour engraisser du bétail qui ne voit plus jamais un pré ou, et ce n'est pas mieux, pour alimenter... des unités de méthanisation ! La réalité c'est cela aussi...
Quand à l'eau, faut-il rappeler l'hérésie consistant à pomper de l'eau (potable) des nappes phréatiques déjà très, très basses, pour arroser... du maïs !
Ces agriculteurs-là ni les céréaliers ne me font pas manger mais nos petits maraîchers (bio bien sûr) et quelques agriculteurs biologiques locaux !

Béa kimcat 14/08/2020 17:48

Bien trompeuse oui cette eau qui coule du robinet. L'eau est précieuse. Je ne la gaspille pas et je fais attention. J'avoue être agacée quand quelqu'un vient chez moi et fait couler l'eau du robinet à tout va juste pour se laver les mains après avoir tiré la chasse d'eau des WC juste pour un petit pipi malgré l'affichette placardée sur la porte invitant les utilisateurs à économiser l'eau !!! Ce serait écrit en javanais, ce serait du pareil au même !!!
De l'humour certes mais grinçant...

Jean-Louis 15/08/2020 06:47

Oui Béa, c'est un constat que chacun d'entre nous peut faire en observant son entourage...

Zoé 14/08/2020 16:09

C'est un luxe à apprécier et à ne pas gaspiller mais effectivement il est plus facile de culpabiliser le consommateur lambda !

Jacky 14/08/2020 14:40

On tourne le robinet, l'eau coule aussitôt. L'effet est effectivement bien trompeur.

Domi 14/08/2020 13:42

Pour économiser l'eau buvez du vin!

Jean-Louis 15/08/2020 06:35

...et comme Renaud, arrêtez de mettre de l'eau dans le Pastis !

Jean-Louis 14/08/2020 13:29

Excellent rappel de la vraie valeur de l'eau : on culpabilise souvent le "petit consommateur" alors qu'un invraisemblable gaspillage de la ressource est imputable, il faut le répéter encore et encore, à l'agriculture productiviste... qui ne semble d'ailleurs toujours pas prête à changer de méthode !