Lettre des animaux aux humains déconfinés : le macareux moine

Publié le par Jean-Louis Schmitt

C'est un rituel immuable. Chaque année, dès la mi-mars, notre clan quitte la haute mer pour venir donner la vie aux « 7 îles » face à Perros-Guirec. Adieu l'océan déchainé, les tempêtes du grand large et les horizons inaccessibles, nous voilà devenus de vulgaires terriens.

Le Macareux moine (Fratercula artica) utilise son grand bec pour stocker ses proies. Il plonge des airs ou de la surface, et nage sous l'eau en s'aidant de ses courtes ailes… Photo : © Thierry Mack (Cliquez pour agrandir)

Le Macareux moine (Fratercula artica) utilise son grand bec pour stocker ses proies. Il plonge des airs ou de la surface, et nage sous l'eau en s'aidant de ses courtes ailes… Photo : © Thierry Mack (Cliquez pour agrandir)

Il nous faut d’abord nous parer de notre plus beau costume pour séduire la future mère de notre progéniture. Les accessoires de conquête ne manquent pas. Mon bec coloré façon arc-en-ciel, mon œil cerclé de rouge et souligné par un fin sourcil noir, mon dos ébène et mon ventre immaculé porté par des pattes cramoisies font de moi un être irrésistible.

Je dois confesser que ma compagne mérite un compliment analogue puisque bien malin qui serait capable de faire la différence entre nous deux. Notre déclaration d’amour se traduit par une prise de bec. Rien de grave, il s’agit seulement de se toucher nos beaux appendices en signe d’intérêt. Puis on passe à l’acte en rejoignant l’eau, l’élément qui nous est le plus familier. Je n’irai pas courir la prétentaine. Notre couple doit rester fidèle, en tout cas pour cette année. Car c’est à deux que nous allons poursuivre l’aventure en commençant par creuser un terrier afin d’abriter notre futur rejeton.

Le bec sert à creuser, les pattes à évacuer la terre, jusqu’à obtenir une galerie pouvant atteindre les deux mètres de profondeur. Quelques plumes, un peu d’herbe et d’algues suffiront d’écrin à l’unique œuf que nous allons couver à tour de rôle durant une quarantaine de jours. Nous allons alors tout sacrifier pour ce merveilleux poussin. Plus question de manger, tous les poissons que nous capturons doivent lui revenir. Ainsi, nous irons jusqu’à 100 km à la ronde pour ramener des capelans, des lançons et autres sprats que nous réussissons à aligner en travers de la gueule. Jusqu’à 15 poissons par voyage, qui dit mieux? Ensuite, ce sera à notre jeune dassumer ses responsabilités. Nous labandonnons à son destin pour quil se confronte à la réalité de la vie. Notez bien quil apprend vite. Au crépuscule, afin de ne pas éveiller lattention des goélands, il se jette à l’eau. Tout seul, il doit s’initier à la pêche puis vivra en haute mer durant 2 à 3 ans avant de venir, à son tour, perpétuer l’espèce.

Cette épopée vous paraît peut-être idyllique, elle ne l’a pas toujours été. Au début du 20ème siècle, nous étions près de 15 000 à nous rassembler dans l’archipel des 7 îles mais une chasse impitoyable a décimé notre colonie. Un véritable massacre pour le seul plaisir de tuer.

C’est en mettant un terme à cette hécatombe que s’est créé la LPO. Plus tard, notre territoire fut classé en réserve sans pour autant nous garantir le bien-être. Dans les années 1950 nous n’étions plus que 8 000, puis les marées noires ayant sonné notre glas, nos effectifs se sont effondrés à moins de 200 couples. Quand je pense que vous nous surnommez « les clowns de mer », j’ai le sentiment d’en mourir de rire…

 

Allain Bougrain-Dubourg/Charlie Hebdo (juillet 2020)

Illustration : Coco/Charlie Hebdo

Illustration : Coco/Charlie Hebdo

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Oiseaux, Portrait

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B
Superbe lettre !<br /> Le macareux revient de loin...<br /> Des vacances il y a presque 20 ans à Perros-Guirec, j'en garde un souvenir éblouissant...
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J
Merci pour ce souvenir de vacances Béa ! Il est vrai que c'est un oiseau fascinant... Grâce à la LPO qui l'a choisi comme emblème, il est unanimement connu même par ceux qui ne l'ont jamais vu en vrai !
C
C'est vraiment intéressant : je vois cet oiseau d'un autre oeil! J'espère qu'ils auront maintenant la paix... Bises et belle journée à vous deux !
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J
Merci Cléo. Bon WE à toi également !
D
Bien!!!
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V
Ma fille revient d’Islande, paradis des macareux et des oiseaux !<br /> <br /> <br /> <br /> ; pour les amoureux des oiseaux, l’Islande est un petit paradis
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J
Merci Véronique ! Si Camille souhaite contribuer au blog, elle est la bienvenue !
J
Ces lettres sont toujours très intéressantes et bien écrites . Creuser une galerie de deux mètres est impressionnant.
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J
Heureusement que leur présent est meilleur et les sept îles une réserve. Le pire n’est jamais certain. A condition de ne pas aller trop loin, la nature récupère souvent .
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J
Les billets d'Allain Bougrain-Dubourg sont toujours un plaisir... même lorsqu'il s'agit de sujets tristes...
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