Le pigeon migrateur américain

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Massacré méticuleusement par les humains, le pigeon migrateur américain n'est plus. Mais le fantôme de ce bel oiseau vient nous alerter : ne comptez pas sur le dernier mâle et la dernière femelle pour pérenniser l'espèce. Il n'y a que dans les fables, de l'Arche de Noé à Adam et Eve, que ça marche.

Couple de pigeons migrateurs américains naturalisés du Vanderbilt Museum de New York. Source : Commons

Noé avait cet avantage sur vous qu’il lui suffisait d’ouvrir la cage aux blanches colombes pour envisager l’avenir. Si elles revenaient porteuses d’un brin d’olivier, le déconfinement de l’arche pouvait s’engager. Allait-il ainsi sauver la planète? À court terme, peut-être, mais le doute persiste pour lavenir. Lune de ses erreurs fut davoir cru quil suffisait dun mâle et dune femelle pour pérenniser une espèce. Moi, le pigeon migrateur américain j’incarne, ou plutôt j’incarnais, cette méprise car je ne suis plus des vôtres aujourd’hui. C’est donc mon fantôme qui s’adresse à vous. Croyez-le, je lui fais toute confiance.

Pour commencer, il convient de placer notre espèce dans le contexte du 19e siècle, notre grande époque.

C’est sur le continent nord-américain que nous nous épanouissons en occupant une belle partie du Canada et les deux tiers des États-Unis. Chacun d’entre nous ne manque pas de grâce. Notre silhouette, joliment dessinée, semble faite pour un vol rapide autant qu’agile. Quant à notre plumage, ses reflets métalliques sur le cou et le rouge orangé éclairant notre poitrail nous donne belle allure. Mais ces précisions me semblent accessoires. Nous sommes avant tout exceptionnels par notre nombre.

Lorsque vous avez colonisé le continent, vous décriviez nos vols avec l’éloquence qui s’impose. « Leurs vols obscurcissaient le ciel, leurs fientes tombaient comme neige recouvrant le sol sur 30 centimètres ». Certains ornithologues ont estimé le nuage d’oiseaux que nous formions à 380 km de long, soit plus de deux milliards d’individus. À l’évidence, nous fument l’espèce d’oiseau la plus nombreuse de la planète. Vous avez tout mis en œuvre pour nous exterminer. Pour obtenir une récompense, il fallait abattre au moins 30 000 d’entre nous. Le massacre s’organisa avec une efficacité redoutable, tandis que le coup de grâce fut porté par la construction des premiers chemins de fer. En quelques décennies, notre peuple se consuma. Le dernier d’entre nous, une femelle nommée Martha, mourut le 1er septembre 1914 au zoo de Cincinnati. Pourtant, quelques années plus tôt, nous étions encore des milliers dans la nature. Mais nous ne nous estimions plus assez nombreux pour envisager une reproduction. Notre « vie en société » n’étant plus assurée, à quoi bon pérenniser l’espèce? Et oui Monsieur Noé, vous pensiez quun couple suffisait à garantir lavenir, c’était sans compter le désir!

À Paris, le Muséum National d’Histoire Naturelle conserve une dépouille de notre glorieux passé. Elle est figée sur son perchoir, regardant un horizon sans perspective. Si vous faites escale dans la capitale, venez la saluer. Rendez lui l’hommage posthume auquel elle a droit. De même, lorsque vous mangerez une tourte, ayez une pensée complice pour notre espèce.

On nous a longtemps surnommés la « tourte voyageuse » (tourte étant le diminutif de tourterelle). Or, c’est avec notre chair que les canadiens fabriquèrent le célèbre pâté en croûte. Ainsi est né le mot tourte en gastronomie.

Mais moins que de souvenir, c’est d’avenir que je veux parler. N’attendez plus qu’il reste un ultime couple pour envisager le sauvetage d’une espèce à l’agonie. Tel est mon message de l’au-delà…

Allain Bougrain-Dubourg/Charlie Hebdo

Illustration : Juin/Charlie Hebdo

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Béa kimcat 21/06/2020 18:19

Pauvre pigeon américain exterminé.
Le dessin fait réfléchir !

dominique 21/06/2020 13:08

Le Roi Sapiens II passe et le peuple trépasse: "indiens" , bisons, pigeons etc etc...!!!!!!!!!!!!!!!

Zoé 20/06/2020 16:49

Mon cœur se serre en lisant ce message . Notre espèce est coupable de tant d'exterminations qu'elle ne mérite que de disparaître à son tour!

Cléo 20/06/2020 14:46

C'est un beau message de l'au-delà dont il faut tenir compte! ???? Bises et belle journée à vous deux!

Anne 20/06/2020 11:41

Les américains nous précèdent souvent en matière de stupidité écologique (gaz de schiste, élevage industriel...) malheureusement nous ne comprenons toujours pas ...

domi 20/06/2020 11:07

dommage qu'il ait disparu, mais le pigeon, c'est aussi, parfois, une calamité,même aujourd'hui, alors que faire ?

Anne 20/06/2020 12:34

Et au fait il me semble avoir le souvenir de la distribution de boulettes de viande stérilisante pour réguler la population des renards ? Ce serait quand même une alternative à ces massacres qui renforcent ces cretins qui se disent chasseurs mais qui sont en fait des pervers refoulés.

Anne 20/06/2020 11:46

Chez moi lièvres et chevreuils me « boulottent » les haies que je replante mais je mets des manchons de protection et... je replante quand les sangliers viennent me les « labourer » ???? :)
Et je compte les capter avec ma nouvelle caméra ha ha !

Anne 20/06/2020 11:43

Comme toute espèce qui peut être envahissante il y a d’autres solutions que l’extermination : par exemple à Paris interdiction de les nourrir et ... graines stérilisantes en surveillant la population pour la gérer

Jacky 20/06/2020 07:25

Juste conclusion....

Jean-Louis 20/06/2020 08:33

C'est vrai : ce n'est pas lorsque les espèces ont disparu qu'il faut s'en inquiéter...

Jean-Louis 20/06/2020 05:24

Comme quoi, rien ne résiste à la folie destructrice de l'Humain !
Merci à Allain Bougrain-Dubourg de ne rappeler cette triste épopée meurtrière... J'y apprend aussi l'origine du mot "tourte" que, personnellement, je préfère... aux légumes bien sûr !

Jacky 20/06/2020 14:21

Attention au délit de faciès....

Jean-Louis 20/06/2020 08:32

"De ME rappeler..." : c'était dans la précipitation d'aller saluer le soleil !
Voilà, c'est fait et la balade fut belle avec -entre autres- la localisation d'un couple de Huppes fasciées !