Crise écologique : « L’idée qu’une somme de petites actions individuelles pourrait suffire est dangereuse »

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Nombre de gens ont le sentiment de « faire leur part » en triant leurs déchets, en évitant le plastique ou en prenant leur vélo. Tout cela est peut-être louable mais nous place collectivement très loin du compte, observe Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

A Paris, le 12 mai. Photo : Franck Fife/AFP

Tout le monde, ou presque, connaît la fable du colibri. C’est, paraît-il, une histoire traditionnelle amérindienne, et une parabole parfaite de notre situation face à la crise écologique. Un grand incendie s’étant déclaré dans la forêt, tous les animaux étaient consternés, et plus ou moins en fuite devant le désastre. Tous, à l’exception d’un oiseau tropical si minuscule qu’il pourrait être confondu avec un insecte : le colibri.

Celui-ci allait et venait de manière incessante, au point de susciter l’agacement du tatou. Le grincheux mammifère demanda à l’oiseau les raisons d’une telle agitation. L’intéressé lui répondit qu’il allait à la rivière remplir son bec de quelques gouttelettes d’eau et qu’il revenait les verser sur le brasier. Le tatou objecta que ces quelques gouttes d’eau n’y changeraient rien. « Je le sais, répondit l’oiseau. Mais je fais ma part. »

« Faire sa part » : c’est le mot d’ordre du mouvement Colibris, l’organisation créée en 2007 sous l’impulsion d’une personnalité charismatique, Pierre Rabhi, chantre de l’agroécologie et de la sobriété heureuse.

L’idée sur laquelle repose le mouvement est séduisante. Elle mise sur le courage moral de quelques-uns, sur l’éthique de l’action individuelle, sur l’exemplarité et la capacité des conduites vertueuses à inspirer les autres. Hélas ! Entre autres enseignements, la pandémie de Covid-19 vient d’administrer la preuve empirique que si « faire sa part » est peut-être nécessaire, c’est très loin d’être susant.

Comment en être convaincu ? Les mesures prises un peu partout dans le monde pour endiguer la progression de la pandémie due au SARS-CoV-2 ont formé une expérience inédite à l’échelle planétaire sur l’impact que pourrait avoir la prise de conscience subite, par 4 milliards d’individus – c’est, grosso modo, le nombre d’humains qui se sont retrouvés confinés pendant plusieurs semaines –, des dégâts que produisent leurs déplacements et leur consommation sur le climat. Le confinement de près de la moitié de l’humanité et la mise à l’arrêt des pans de l’économie affectés par cette contrainte n’auront eu finalement qu’un impact limité.

Très loin du compte

Dans une analyse publiée le 19 mai par la revue Nature Climate Change, la climatologue Corinne Le Quéré et ses coauteurs le notent : « La baisse des émissions quotidiennes de dioxyde de carbone issu de la combustion des ressources fossiles, estimée à 17 % à son maximum [par rapport à l’année précédente], à la suite du confinement sévère et forcé des populations mondiales, est extrême et probablement inédite. Pourtant, cela ne correspond qu’au niveau des émissions de 2006. »

On voit qu’une conversion massive des humains à la sobriété prônée par les Colibris – fût-elle contrainte – n’a pas l’effet escompté (même si celui-ci est réel). La raison, comme nous l’a récemment expliqué François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l’environnement et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), est que le changement climatique tient pour beaucoup au fonctionnement des grandes structures qui forment le socle de l’économie mondiale.

En particulier, la production énergétique et la production alimentaire sont fortement émettrices de gaz à effet de serre, ce qu’une modification des comportements individuels n’est pas en mesure de changer rapidement. Une centrale à charbon, une fois sortie de terre, fournira leur électricité à ses riverains pendant quatre décennies, même si ceux-ci décident de réduire leur consommation.

Ainsi, « faire sa part » est incontestablement une belle idée, mais c’est aussi une idée dangereuse, en tout cas à manipuler avec précaution. Elle peut incliner à penser qu’une somme de petites actions individuelles – chacun ayant de surcroît sa propre idée de l’ampleur nécessaire à leur donner – pourrait sure.

Cette idée s’est fortement implantée parmi les décideurs et l’opinion : un grand nombre de nos contemporains ont le sentiment de « faire leur part » en triant leurs déchets, en limitant leur consommation de plastique ou en enfourchant leur bicyclette de temps à autre. Tout cela est peut-être louable, mais nous place collectivement très loin du compte.

La loi du marché se charge de tout

Les tenants de la dérégulation et du marché libre trouvent aussi leur intérêt dans la diffusion de cette vulgate ; les idées des Colibris peuvent aussi être cuisinées à la sauce néolibérale. Puisque les prises de consciences individuelles feront évoluer la demande des consommateurs, les modes de production finiront par devenir eux aussi plus vertueux. De collectif, de politique, de contraintes réglementaires, il n’est nul besoin : la loi du marché se charge de tout.

Voilà qui explique ce paradoxe apparent, relevé par le journaliste Jean-Baptiste Malet dans une enquête publiée en août 2018 par Le Monde diplomatique : nombre de grands patrons (grande distribution, agroalimentaire, restauration rapide) apprécient les idées du mouvement Colibris, voire en courtisent ouvertement l’inspirateur. De même que des responsables politiques issus de la droite la plus libérale.

Ces récupérations ne disent en réalité pas grand-chose du mouvement lui-même. « Faire sa part » n’empêche nullement de délibérer collectivement, de voter. L’écrivain et réalisateur Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris, est d’ailleurs l’un des garants de la convention citoyenne pour le climat, qui vient de rendre publiques ses propositions.

Aucune ne prône le maintien d’un statu quo dont on espérerait qu’il s’amende au fil du temps, grâce à une somme de prises de conscience individuelles. Et c’est heureux car si le colibri se contente de chercher à éteindre seul l’incendie, la fin de la fable ne fait guère de doute : la forêt a brûlé et les animaux sont morts, et le colibri avec eux.

Stéphane Foucart/Le Monde (21 juin 2020)

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Environnement, Point de vue

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D
Sans doute c'est peu....pour le moment; mais il faut continuer, donner l'exemple et convaincre !
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P
Faire le Colibri commence dans l'assiette .... végétale + tout le reste.qui a été cité.<br /> Mais non, en effet, ça ne sert à rien quand on voit l'immense marée humaine continuer à faire n'importe quoi : on a juste la conscience tranquille, c'est donc pour être en accord avec soi-même, point barre.
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F
Et bravo et merci à toutes celles et à tous ceux qui continuent à faire les colibris !
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F
Ce journaliste ne nous informe pas, il nous rappelle des évidences que nous connaissons depuis longtemps. Et je le trouve bien pessimiste. Personnellement je préfère faire le colibri plutôt que ne rien faire du tout et regarder le monde s'effondrer. Celles et ceux qui lisent ce blog sont tout à fait conscients de ce qui se passe et de la nécessité absolue du changement de cap des dirigeants de ce monde, qu'il soit trop tard ou pas. Le respect de la vie en général et surtout de la vie des générations futures nous impose cette seule attitude. Quoi qu'il arrive, il ne faut jamais baisser les bras, ne serait-ce que par respect de la vie. Personnellement, je ne saurais pas vivre autrement.
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B
Eh bien zut alors !!<br /> Je continuerai quand même à faire le colibri...<br /> Faire des petits gestes c'est tout de même mieux que ne rien faire du tout.<br /> Cet article me laisse perplexe...<br /> L'avenir semble bien sombre, c'est sûr.
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C
Bon. J'aimerais bien qu'ils nous disent quoi faire dans ce cas. De toutes façons, je continue à faire le colibri, mais je suis consciente que ce n'est pas suffisant. À moins d'embarquer dans une association qui change les choses? Laquelle? Et ça va changer quoi? C'est vraiment complexe...
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J
C'est une évidence et l'avenir s'annonce sombre. Continuons d'être des colibris aux yeux ouverts et critiques. Puisque Pierre trie les confettis de sa perforatice, je suis preneur de ceux de couleur bleue pour me faire un ciel d'azur.
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O
C'est entendu Jacky, toujours prêt à rendre service. J'ai fait le tri et j'ai compté ( d'où le retard) 57423 confettis bleus que je t'envoie dans plus brefs délais. Je tiens les autres petits ronds colorés (237830067 environ) à la disposition des contributeurs du blog, artistes, poètes ou bricoleurs. Rien ne doit se perdre.
Z
Cela fait au moins 50 ans que les alertes ont été lancées et ...rien ou si peu ! Capitalisme + lobbying main dans la main se sont bien appliqués à tout détruire - et continuent pour le pognon. Et bon nombre de consommateurs vont dans le même sens ! Soyons réalistes , on est dans le mur . Disparaissons !
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O
Mince c'est effarant de lire des choses comme ça. Croyant bien faire je triais jusqu'aux confettis de ma perforatrice de bureau. Si nous en sommes là finissons en vite en dansant des tangos endiablés et sensuels légèrement ivres dans des bouges enfumés et mal famés. En regardant au petit matin les colibris virevolter dans les bougainvillées.
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A
Entièrement d’accord avec ce texte et le commentaire De Jean-Louis : Comment croire les politiques qui préconisent de bonnes choses quand, sitôt élu la seule chose qui importe est leur réélection... Alors reste l’attitude du colibri qui ne fera pas changer les choses mais qui permet de se regarder dans la glace. Et j’ai très peur de la vie qu’aura mon petit fils mais que faire? Je ne vais quand même pas mettre le choléra dans les réserves d’eau de la ville? Bon là évidemment c’est idiot!
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J
C'est une évidence, "Faire sa part" est essentiel mais ne peut pas tout surtout, lorsque l'on est face à une société qui n'aspire qu'à une chose : "ne surtout rien changer" aux habitudes consuméristes ! Dès lors, comment faire ? Voter bien sûr mais, là encore, on se heurte rapidement à une impasse puisque les partis du pouvoir sont ceux de la finance et de l'ultra consommation... Où que l'on se tourne, c'est la promesse... d'un chaos à plus ou moins brève échéance !
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