La Commission européenne dévoile des feuilles de route ambitieuses pour la biodiversité et l’alimentation

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Protéger 30 % des terres et mers au sein de l’UE, réduire de moitié l’usage des pesticides… Bruxelles présente mercredi les deux premiers volets de son « pacte vert ».

Dans la précédente stratégie, adoptée en 2011, les Etats européens s’étaient engagés à restaurer 15 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2020… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Dans la précédente stratégie, adoptée en 2011, les Etats européens s’étaient engagés à restaurer 15 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2020… Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Faire en sorte que la biodiversité sur le territoire européen soit, en 2030, sur la voie de la « guérison ». Garantir l’accès à une alimentation saine et encourager la transition vers une agriculture plus durable. Tels sont les objectifs fixés par les stratégies Biodiversité 2030 et De la ferme à la fourchette (F2F), adoptées mercredi 20 mai par la Commission européenne. Pour le vice-président de la Commission, Frans Timmermans, « la crise du coronavirus a montré à quel point nous sommes vulnérables, et combien il est important de restaurer un équilibre entre les activités humaines et la nature ».

Pour enrayer l’érosion de la biodiversité, la Commission propose d’abord qu’en 2030 au moins 30 % des terres et des mers soient protégées au sein de l’Union européenne (UE), contre 26 % et 11 % aujourd’hui. Une ambition qui rejoint celle de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, qui doit parvenir à des accords mondiaux lors de la 15e conférence des parties (COP15), désormais prévue en 2021 en Chine : une première ébauche de texte, publiée en janvier, appelle également à protéger 30 % de la planète.

En outre, 10 % de ces aires terrestres et marines – et notamment les forêts primaires et anciennes, les tourbières, les marécages ou les prairies – devront l’être de manière stricte. « Pour les aires marines, cela représenterait un véritable bond en avant », souligne Barbara Herrero, responsable des politiques sur la nature pour l’UE au sein de l’organisation BirdLife. Moins de 1 % du territoire européen est aujourd’hui protégé de manière forte.

Des objectifs contraignants

Au-delà des mesures de protection, les Etats européens doivent également œuvrer à « restaurer » la nature. Dans la précédente stratégie, adoptée en 2011, ils s’étaient engagés à restaurer 15 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2020 : depuis près de dix ans, pourtant, les pressions pesant sur ces écosystèmes n’ont cessé de s’accroître. Pour inverser la tendance, la Commission appelle les pays membres à s’engager à ce qu’aucune espèce ni habitat protégé n’ait vu son état se détériorer d’ici à 2030 – seuls 23 % des espèces et 16 % des habitats protégés sont actuellement dans un bon état de conservation – et à ce qu’au moins 30 % des espèces et habitats atteignent un « statut favorable ».

Surtout, la Commission souhaite présenter, en 2021, des objectifs contraignants de restauration de la nature. Une mesure saluée par les organisations de défense de l’environnement. « Cela va permettre une meilleure mise en œuvre de ces ambitions, note Sabien Leemans, chargée des questions de biodiversité au bureau politique européen du Fonds mondial pour la nature (WWF). Il faudrait aussi que chaque Etat sache très précisément combien d’hectares doivent être restaurés. La Commission pourra alors lancer des procédures d’infraction si les engagements ne sont pas respectés. »

En ce qui concerne les forêts, la Commission encourage une gestion respectueuse de la nature et propose de planter trois milliards d’arbres d’ici à 2030. Elle recommande de « rendre à la nature » 10 % des surfaces agricoles pour favoriser des paysages de « haute diversité » ; de restituer l’écoulement naturel des rivières sur 25 000 km ; ou encore que chaque ville européenne de plus de 20 000 habitants mette en place, d’ici à fin 2021, « d’ambitieux plans de verdissement urbains ». Vingt milliards d’euros par an devraient être dévolus à la protection de la nature.

Si les ONG saluent une feuille de route allant dans la bonne direction, l’essentiel sera de voir si elle est réellement mise en œuvre, à la différence des précédentes. « Cette stratégie peut être vraiment bénéfique à la nature à condition qu’elle soit soutenue par le Parlement européen et les Etats membres », souligne Sabien Leemans.

Le commissaire européen à l’environnement, Virginijus Sinkevicius, assure que seuls des objectifs mesurables, pouvant être évalués régulièrement et pour certains contraignants, ont été proposés. « C’est un nouveau plan d’action ambitieux qui doit enclencher des changements systémiques, dit-il. Nous sommes aussi dans un nouvel environnement politique avec le Green Deal : il y a une fenêtre d’opportunité pour mettre en œuvre cette stratégie. »

Rapprocher consommateurs et agriculteurs

Son succès dépendra surtout de la mise en cohérence de cette stratégie avec les autres politiques européennes et notamment avec la politique agricole commune (PAC), l’agriculture intensive étant l’une des causes principales de l’érosion de la biodiversité. La stratégie De la ferme à la fourchette, présentée conjointement, appelle à un changement de paradigme, en mettant l’accent sur l’alimentation, plutôt que sur la seule production agricole. En prônant une approche globale, l’objectif est de mettre en cohérence l’ensemble de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation, afin d’allier santé des consommateurs, santé de la planète et juste rémunération des producteurs.

« L’alimentation recoupe tous les autres sujets – environnementaux, sociaux, sanitaires… L’approche de la stratégie est intéressante en insistant sur le rapprochement des consommateurs et des agriculteurs », relève Mathieu Courgeau, président de la plate-forme Pour une autre PAC, qui regroupe des dizaines d’associations et syndicats, et éleveur laitier en Vendée. Alors que la PAC, puissant outil de subventions européen, est accusée de n’avoir qu’un prisme productif, une approche générale des problématiques d’alimentation était réclamée de longue date par des ONG, syndicats et scientifiques.

La question de l’articulation de la stratégie F2F avec la future PAC, qui doit être réformée d’ici à 2023, suscite toutefois des inquiétudes. Selon la Commission européenne, les objectifs de la stratégie s’imposeront et devront se traduire dans la réforme de la PAC et notamment dans les vingt-sept « plans stratégiques » déclinés par les Etats membres. Mais « on a des doutes quant aux outils qui sont mis sur la table et aux mesures qui accompagneront la transition », insiste Mathieu Courgeau.

Rappelant la responsabilité de l’Union européenne, premier importateur et exportateur de denrées alimentaires dans le monde, la stratégie F2F fixe des grands principes : l’usage des pesticides devra être réduit de moitié d’ici à 2030, l’usage des antibiotiques dans l’élevage diminué de moitié, et la part des surfaces cultivées en bio être portée à 25 % à la fin de la décennie. Le texte rappelle que la production alimentaire génère environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre, dont une partie due à l’élevage, qui devront être réduites. La Commission ne pose pas d’objectif chiffré, mais encourage le développement de l’agroécologie, l’agroforesterie, ou encore « l’agriculture de précision », qui repose sur l’usage de technologies et qui fait craindre à l’ONG les Amis de la Terre « une agriculture 4.0 dont l’objectif est de réduire à la marge les intrants chimiques, sans jamais chercher à s’en affranchir », selon Anne-Laure Sablé, chargée de campagne agriculture.

Etiquetage nutritionnel obligatoire

Avec un adulte européen sur deux en surpoids, la stratégie F2F insiste sur le fait que l’alimentation des citoyens de l’UE n’est pas satisfaisante, trop riche en graisses, sucres, sel et protéines animales. Les choix alimentaires les plus sains doivent être encouragés et plusieurs mesures visent à encadrer le marketing alimentaire. La Commission indique notamment qu’elle rendra obligatoire un étiquetage nutritionnel sur les emballages.

Sur les pratiques d’élevage, la Commission souligne qu’elle révisera « la législation sur le bien-être animal, en incluant les conditions de transport et d’abattage » et envisage un étiquetage sur les modes de production. « Malgré certaines intentions positives, le texte publié aujourd’hui par la Commission ne remet pas en cause la proposition de réforme de la PAC, qui est aujourd’hui pratiquement muette sur le sujet du bien-être animal, s’inquiète Agathe Gignoux, de l’association Compassion in World Farming France. Cela n’augure rien de bon sur la façon dont la Commission va traduire concrètement certains des principes annoncés. »

Alors que la pandémie de Covid-19 faisait craindre que ces deux feuilles de route soient repoussées à un horizon lointain, la Commission n’a finalement décalé que de quelques semaines leur présentation, envoyant le message que le « pacte vert » promis par sa présidente, Ursula von der Leyen, reste d’actualité. « Ces deux stratégies sont des éléments centraux du plan de relance européen [qui sera présenté le 27 mai] », a insisté Frans Timmermans.

Mathilde Gérard et Perrine Mouterde/Le Monde (20.05.2020)

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Stéphane 23/05/2020 18:32

Le problème avec les bonnes paroles, c'est que quand c'est du vent ça met vite les voiles.

kimcat 23/05/2020 18:02

En avant pour ce pacte vert !
Superbe photo Jean-Louis

Françoise 23/05/2020 15:12

C'est un bon début mais c'est loin d'être suffisant pour atteindre les objectifs. Certaines promesses ne seront pas tenues, c'est une évidence. Par exemple : « s'engager à ce qu'aucune espèce ni habitat protégé n'ait vu son état se détériorer d'ici à 2030 » ! Il faudrait être naïf pour le croire. Mais bien sûr il faut fixer des objectifs difficiles à atteindre sinon rien ne sera fait. Par contre l'usage des pesticides réduit de moitié, la culture bio à 25 % en 2030 ? C'est très insuffisant et pourtant on n'y arrivera même pas. Comment les personnes peuvent-elles sortir du mode traditionnel de vie et d'alimentation si les officiels de la science et de la médecine enseignent et recommandent le contraire ? Certes l'autonomie est en léger progrès mais elle n'est pas pour demain. D'ailleurs beaucoup ne la souhaitent pas (et ils ne savent pas ce qu'ils perdent). Ils préfèrent « dépendre » , « être pris en charge » et s'emmêler les pinceaux dans les rouages de cette société qui n'a que faire de leur bien-être et qui n'a que le profit pour objectif. Mais ne baissons pas les bras... On est quand même au début du bon chemin, même si on voit pour le moment peu d'actes et beaucoup de promesses.

domi 23/05/2020 12:05

puisse l'amélioration de l'environnement se traduire sur le terrain!

Zoé 23/05/2020 10:30

Déclaration d'intention mais à juger sur leurs applications! Et je reste sceptique! Quand on voit ce que ça a donné pour les épandages de glyphosate . Et puis rien sur la souffrance animale , consternant!

Aurélie 23/05/2020 06:11

Les citoyens européens sont dans l’attente d’objectifs plus ambitieux que cela... et ce sont à nouveau des objectifs qui donneront lieu à des feuilles de route différentes suivant les pays, et, on peut le craindre, à un nouveau report de ces objectifs... situation que nous connaissons depuis des décennies.
Concernant l’alimentation, il faudrait urgemment, au lieu de parler des ambitions d’exportations de l’ue, qu’ils cherchent à préserver à tout prix, commencer à se pencher sérieusement sur l’autonomie alimentaire des territoires, à chaque échelle, en commençant déjà par encourager l’autonomie des fermes...
Quand je vois qu’ on parle d’étiquetage nutritionnel, je me dis qu’on a vraiment encore un gros travail éducatif à faire, et que cela commence tout petit... ça m’attriste de voir que certaines personnes manquent de bon sens dans leurs choix alimentaires, au point qu’on en soit à devoir mettre des « feux rouges » sur certains aliments... bref...
Je vois bien que les initiatives fleurissent à gauche à droite, suite à cette pandémie, mais je me demande combien de temps les bonnes résolutions vont tenir.
Bon samedi mes oiseaux :-*

Jean-Louis 23/05/2020 05:46

Feuilles de route ambitieuses et, ô combien, nécessaires ! Reste à concrétiser et, ça, c'est une autre histoire !

Réaction d'Allain Bougrain Dubourg, Président de la LPO :

Après plusieurs reports, la Commission européenne a publié aujourd’hui sa stratégie en matière de biodiversité ainsi que celle dite « de la ferme à la table » pour la transformation des systèmes alimentaires. Ces documents dessinent les politiques de l'Union Européenne en matière de biodiversité et d'alimentation pour la décennie à venir et sont également des éléments clés du pacte vert européen de lutte contre le changement climatique. Adoptées au plus fort de la pandémie de COVID-19, ces stratégies feront partie du plan de relance de l'UE.
La publication simultanée de ces deux stratégies est remarquable en soi, car l'agriculture et la pêche intensives sont les principaux moteurs de la perte de biodiversité. L'UE reconnaît ainsi que les systèmes alimentaires destructeurs ne doivent plus être la norme en Europe. Les stratégies indiquent que la Commission a également tiré plusieurs enseignements de la pandémie de COVID-19 : la bonne santé de la planète est une condition préalable à celle de la société humaine, la science doit guider les choix politiques et il faut répondre à une crise avant qu’elle ne devienne incontrôlable.
La Commission prend enfin un tournant radical avec ces deux stratégies en définissant des objectifs susceptibles d’améliorer l'état de la nature en Europe:
• Augmenter de 30% les zones naturelles protégées sur terre et en mer, dont un tiers sera strictement protégé, sans qu'aucune activité humaine ne puisse avoir lieu
• Réduire de moitié l'utilisation des pesticides en termes de quantité et de toxicité
• Restaurer 10% des terres agricoles avec des éléments favorables à la biodiversité tels que des haies et des bandes fleuries
• Introduire des objectifs contraignants de l'UE pour la restauration à grande échelle d’écosystèmes vitaux pour la biodiversité et le climat, tels que les tourbières, les zones humides, les forêts et les écosystèmes marins.
• Minimiser la combustion de biomasse pour produire de l'énergie
A la condition que les 27 États membres les approuvent et les appliquent, la mise en œuvre de ces stratégies pourrait permettre à l'UE de devenir leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et le déclin de la biodiversité, et ainsi ouvrir la voie à l’ensemble de la communauté internationale.
Sans de profondes transformations à l’échelle mondiale, jusqu'à un million d'espèces risquent de disparaître ; et si le réchauffement climatique dépasse 1,5°C, la survie même de l'humanité sera en danger.
« C’est au fruit qu’on juge l’arbre, et pour que de véritables changements se concrétisent, les dirigeants nationaux doivent maintenant mettre en œuvre ces stratégies européennes. A cet effet, la LPO et 13 autres associations de protection de la nature remettront à la Ministre de l’écologie Elisabeth Borne un livre blanc avec nos propositions ce vendredi 22 mai, à l’occasion de la journée mondiale de la biodiversité. »