Anne-Cécile Suzanne : « Le discours adressé aux agriculteurs est d’une incohérence totale »

Publié le par Jean-Louis Schmitt

L’usage des pesticides en France et le bien-être animal en élevage sont les deux grands sujets pour lesquels on parle d’agriculture aujourd’hui, et souvent par l’intermédiaire d’un discours à charge. Mais le débat est caricatural, alors que le politique se contente d’évidences et le citoyen de vœux pieux, alors que les importations vont bon train et que l’Union européenne se fixe des normes qu’elle est incapable de faire respecter à ses partenaires commerciaux. On marche sur la tête, et le discours moralisateur adressé aux agriculteurs en devient indigne et d’une incohérence la plus totale…

Photo d’illustration : JLS (Cliquez pour agrandir)

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« Produire moins et plus cher, en agriculture conventionnelle comme bio, c’est se fermer les marchés à tout jamais »

Car oui, on utilise des pesticides en France. Mais les règles encadrant leur utilisation sont une première distorsion de concurrence, à mesure que de nombreuses molécules autorisées chez nos voisins, européens et non européens, ne le sont plus en France. Pour pallier la baisse de la chimie, investir dans l’agroécologie devient la doctrine à la mode. Croyez-nous, nous serions tous très heureux de nous lancer, mais à l’heure où les prix sont internationalisés et où le marché valorise le rendement, s’imposer une durabilité maximale est un acte suicidaire : produire moins et plus cher, en agriculture conventionnelle comme bio, c’est se fermer les marchés à tout jamais. Sur l’élevage, la question est la même. A mesure que l’on se refuse l’industrialisation, c’est la viande étrangère dopée aux farines animales et aux antibiotiques qui s’étale dans les rayons.

Alors la compétitivité agricole française diminue. La France fait partie des pays perdant le plus de parts de marché chaque année. Nous sommes passés du statut de troisième exportateur mondial à celui de sixième. Et la tendance ne devrait pas s’inverser dans les prochaines années, parce que les règles du commerce international sont faussées : nos normes sont strictement nationales, alors qu’elles devraient, en marché commun, être européennes et s’imposer progressivement à nos partenaires commerciaux.

Mais il n’en n’est rien. L’Union européenne recule, les égoïsmes nationaux s’exacerbant et la politique agricole étant de moins en moins commune. Dans tout cela, notre pays – aussi fier qu’inaudible –, n’arrive plus à imposer ses priorités au sein d’une Europe penchant de plus en plus à l’est.

Et c’est là que tout bascule. Poussé par des citoyens de plus en plus exigeants pour l’environnement et les animaux, mais honteux de son inaction, notre gouvernement appelle à la montée en gamme de notre agriculture, par toujours plus de réglementations et d’injonctions. Mais a-t-il pris la peine un instant de faire une étude de marché sur cinq ans ?

Petit à petit, notre agriculture entre massivement dans un goulot d’étranglement, celui du local, du responsable, où elle appelle désespérément les consommateurs et les collectivités à être citoyens. Mais pendant ce temps, on admire en rayon les belles pommes espagnoles, l’huile de tournesol brésilienne, le maïs du Pérou bio en promo, le bœuf sans origine fixe. Et on achète. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher ou parce que c’est un parcours du combattant, que de faire attention aux origines et aux composants.

Le gouvernement ne veut pas savoir

Le consommateur ne sait ainsi peut-être pas que sur ses pommes sont présents des résidus de Chlorpyrifos, pesticide interdit en France et responsable notamment d’une baisse de QI des enfants. Il ne sait sans doute pas qu’au Brésil depuis 2019, à l’inverse de la France, 239 nouveaux pesticides ont été homologués. Il ne sait pas non plus que les animaux, nourris avec des farines animales, entrent par cargos entiers sur notre marché, ou que le bœuf de Kobbé est avant tout un animal qui n’a jamais pu marcher dans un pré. Il est certain qu’il ne sait pas non plus qu’à toujours réclamer moins de pesticides en France et toujours plus de durabilité, sans pour autant faire attention à ce qu’il achète, il se gave de façon croissante de pesticides et d’antibiotiques étrangers.

Il ne sait sans doute pas et le gouvernement ne veut pas savoir. Mais il faut ici parler de lâcheté. Notre agriculture et les Français méritent bien mieux. Ils méritent effectivement une agriculture s’imposant des normes élevées, qui reflètent un mode de production durable et responsable rendant fiers producteurs et consommateurs. Mais nos agriculteurs méritent de vivre, aussi.

Alors cette agriculture ne sera possible que si la France s’arme de courage et fait respecter les normes qu’elle impose à ses producteurs par l’ensemble de ses partenaires commerciaux. Sans cela, ce ne sera que mirage. On continuera à détruire notre agriculture et à consommer les yeux fermés. Nos normes de qualité continueront à être un fardeau pour nos producteurs, en les détruisant un à un, sans parvenir à devenir un instrument d’amélioration de nos modes de production. Il faut faire de nos normes un instrument de promotion de nos convictions à l’international. Il est donc temps de changer le modèle, en commençant par notre modèle commercial.

Anne-Cécile Suzanne(Agricultrice)*/Le Monde (21.02.2020)

 

*Anne-Cécile Suzanne est agricultrice en polyculture-élevage, diplômée de Sciences Po Paris.

 

 

 

 

 

 

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