La croissance exponentielle tend vers l’explosion

Publié le par Jean-Louis Schmitt

L'humanité vit à crédit jusqu'à fin 2019 depuis ce 29 juillet. Les ressources renouvelables en un an ont toutes été consommées. Le "jour du dépassement" intervient de plus en plus tôt... Il y a 40 ans, certains intellectuels s'alarmaient déjà des conséquences d'une croissance à tout va…

Une carrière Crédits : Getty

À partir de ce 29 juillet, l'humanité vit à crédit jusqu'à la fin de l'année, d'après l'ONG Global Footprint Network. Toutes les ressources que la planète peut renouveler en un an ont été consommées. Alors que la "date du dépassement" tombait systématiquement en août depuis 2012, elle intervient cette année, pour la première fois, en juillet. En 1974, il y a 43 ans, elle tombait le 1er décembre. Pourtant, certains intellectuels commençaient déjà à s'alarmer de cette "fuite en avant" de l'humanité, induite par la croissance, en roue libre depuis l'ère industrielle. Preuve en est de cette émission du 13 avril 1974, intitulée "Demain la terre" (France Culture), qui interrogeait déjà la croissance à l'aune de l'écologie. Une réflexion ayant pris son essor lors du premier choc pétrolier de 1973, venue sonner le glas des Trente Glorieuses. Les discours tenus semblent étonnamment contemporains…

Après le choc pétrolier, la croissance au banc des accusés

Avril 1974 : station essence reconvertie en centre prosélyte du "réveil religieux", à Potlatch (État de Washington). Crédits : Wikipédia / Domaine public

À partir de la crise de 1973, la croissance commence à avoir mauvaise presse, au grand dam des technocrates… En 1974, certains pointent déjà d'un doigt accusateur la production industrielle, la croissance frénétique des biens matériels. Comme l'économiste Louis Puiseux, auteur de L’Energie et le désarroi post-industriel (1974), dans cette émission :

« Le reste de la croissance qui est par exemple la croissance du tertiaire, la croissance des services, la croissance des choses immatérielles… le nombre d’émissions de radio, de télévision, la consommation artistique, etc. peut se poursuivre indéfiniment, ne pollue pas, ne pèse pas, ne consomme pas, et est assez inoffensive. Ce qui est en question, c’est la croissance de l’artillerie lourde que représentent les biens matériels, et par exemple, les automobiles, les avions, tous les gros machins quoi. […] Il est évident que quand on part d’un niveau de vie très bas, d’un très grand dénuement, les premiers biens matériels qu’on acquiert ont une utilité considérable : la première paire de chaussures, pour quelqu’un qui est toujours allé pieds nus, la première pompe électrique, pour quelqu’un qui a toujours été obligé d’aller chercher de l’eau avec un seau, sont des choses d’une utilité énorme. En revanche, à partir d’un certain niveau d’équipement, quand on se met à avoir cinquante paires de chaussures, la cinquante-et-unième ne sert vraiment pas à grand-chose ! Quand on a déjà une voiture dans une famille, la deuxième voiture a une utilité beaucoup plus faible. […] De ce point de vue-là, la critique d’Ivan Illich est très forte, consistant à montrer qu’à partir d’un certain niveau, la croissance se dévore elle-même, devient comme Prométhée qui deviendrait son propre vautour et se dévorerait lui-même le foie. » Louis Puiseux

Ré-adopter une forme de civilisation primitive ? Trop tard.

Robinson Crusoé, illustration de 1920

Balayer d'un mouvement de manche les Trente Glorieuses ? Voire, revenir en arrière et adopter une forme de civilisation primitive ? Trop tard déjà pour le biologiste et naturaliste Jean Dorst, désireux de changer le rapport de l'homme avec la nature. Ce qui est à la portée d’un individu qui peut s'il le souhaite se retirer dans une île déserte sur le Pacifique, n’est plus à la portée de nos sociétés.

« Une société aussi complexe, aussi nombreuse que notre société industrielle ne peut plus revenir en arrière. Il faudra bien que nous trouvions une autre solution. La croissance est devenue une fin en soi. Et c’est là où déjà est l'erreur. Très souvent nos civilisations ont l’air d’être dans une sorte de fuite en avant. On ne se rend pas compte qu’on complique les problèmes en les projetant dans l’avenir et en leur donnant simplement une échelle totalement différente ». Jean Dorst

Et le biologiste de dénoncer les courbes de production, exponentielles. Les "plans d’accroissement de 5 à 8% par an" dans certains pays… : "Je peux vous dire en tant que biologiste que toutes les courbes exponentielles que nous observons dans le monde végétal et dans le monde animal parmi les êtres vivants, finissent toujours extrêmement mal."

Casser la courbe exponentielle de croissance : pas plus de solution il y a 40 ans qu'aujourd'hui

Taux de croissance annuel du PIB (1950-2010) et taux de croissance annuel moyen pour trois périodes, dont les Trente Glorieuse. D'après des données de l'INSEE. Crédits : Wikipédia/ CC BY-SA 3.0

Dans cette archive de 1974, Jean Dorst se voulait quand même optimiste, soulignant le fait que l'homme, à l'inverse de l'animal, était suffisamment intelligent pour faire des courbes et anticiper. Il disait son espoir d'une solution politique et d'une prise de conscience individuelle. Mais concernant la question de la suffisance des ressources naturelles de la Terre, si la courbe de croissance était maintenue, sa réponse était sans appel :

« Je peux répondre carrément non. Nous vivons dans un univers qui est fermé, qui est limité, qui a des limites extrêmement précises. Or, nous ne pouvons pas inscrire une courbe mathématique qui est une courbe exponentielle, dans une enveloppe qui est finie. Nous ne pouvons pas concevoir qu’il y a à la surface du globe suffisamment de matière première, suffisamment d'énergie, pour permettre cette fuite en avant. […] Dans un certain nombre de domaines, nous avons déjà atteint ces limites. Nous les avons dépassées sur des points précis, dans des régions précises, mais il reste encore une certaine marge. Ça doit nous inciter à un certain optimisme, en nous disant : ‘Nous avons encore le temps, avant que la catastrophe, ce qu’on a appelé une éco-catastrophe, survienne'. Mais d’un autre côté, c’est aussi inquiétant, parce qu’on se dit : ‘Nous avons encore le temps, nous allons remettre la solution du problème à demain' […] or ce danger est quand même proche ». Jean Dorst

Et de prendre l’exemple de la crise du pétrole, soulignant que le monde avait été alerté par les géologues… “mais ça ne nous a pas empêchés d’avoir de plus en plus de voitures, des voitures de plus en plus puissantes, et de reconvertir aussi bien notre industrie et notre chauffage domestique à des produits pétroliers."

Un appel à lutter contre la pauvreté intellectuelle individuelle pour favoriser une prise de conscience globale

Une publicité automobile, en 1974

Enfin, à la fin de cette archive, François Ramade, professeur émérite d'écologie, appelait à une croissance non plus quantitative, mais qualitative, développant les techniques les moins consommatrices d’espace et de ressources : "Je pense par exemple à certains aspects de l’informatique qui représentent un progrès spirituel somme toute."

Mais il allait plus loin, criant haro sur le manque d'intelligence de ses semblables, qu'il estimait (déjà, en 1974 !) conditionnés par les médias.

« Je pense aussi qu’il faut donner à l’ensemble de l’humanité un niveau culturel qui n’est pas celui d'aujourd'hui. Car quand je vois dans le pays où nous vivons la pauvreté, sinon l’indigence intellectuelle du plus grand nombre, et cela de façon volontaire peut-être parfois, car il y a une presse qui paraît de nos jours qui semble être destinée de façon délibérée au conditionnement psychologique de l’individu. Je crois que de ce côté-là il y a fort à faire, et qu’au lieu de raser toutes nos forêts pour faire du papier qui sert à imprimer des prospectus publicitaires, je pense qu’il serait préférable de limiter notre consommation de papier et de faire une croissance qualitative de la pensée et de la culture. […] Il est probable que l’homme, s’il continue sur la tendance actuelle, en aurait pour deux siècles avant d’arriver à une crise finale de ressources et une intoxication du milieu. » François Ramade

Les risques d'une guerre thermo-nucléaire

Champignon atomique

Les conflits liés à l'exploitation de ressources naturelles datent de Mathusalem. En 1974, les risques politiques étant exacerbés par la crise de 1973, le scénario du pire était déjà envisagé. François Ramade estimait même qu'il était bien plus probable qu'il intervienne, avant l'éco-catastrophe elle-même.

« Bien avant qu’on arrive à ce stade, il est probable que les conflits qui naîtront de la différence des systèmes politiques du monde et des besoins croissants sur les ressources, pourraient conduire tout simplement à une guerre thermo-nucléaire, et c’est je crois actuellement la plus grande menace qui pèse sur l’humanité. (…) En tant que scientifique je trouve vraiment pitoyable que les pays les plus développés en viennent actuellement à consacrer des sommes fantastiques à l’obtention d’armements de plus en plus perfectionnés, et en même temps ces pays-là ne consacrent pas à la recherche les fonds qui seraient indispensables pour résoudre les dilemmes du monde moderne. » François Ramade

Difficile d'entrapercevoir ne serait-ce qu'un début de solution à ce problème d'ampleur mondiale, en 1974… En fin d'émission, le philosophe et sociologue Edgar Morin soulignait tout le paradoxe de l'inextricable situation, revenant à l'instant T où la machine "croissance économique" s'était emballée, à la fin de la Seconde Guerre mondiale…

« Nos sociétés, singulièrement depuis la fin de la guerre, en se fondant sur la croissance économique, en réalité avaient conçu celle-ci comme un moyen de régulation de problèmes et de crises qui auraient éclaté sans la croissance. Ainsi par exemple, le problème de l’inflation, de la monnaie, du niveau de vie, étaient régulés par la croissance. […] Or on a fondé la régulation […] sur l’élément le plus déséquilibrant qui soit c’est-à-dire le dynamisme qui est le contraire de la régulation : une croissance exponentielle, la chose qui évidemment tend vers l’infini et vers l’explosion. » Edgar Morin

 

Hélène Combis/France Culture (02.08.2019)

 

 

 

 

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Commenter cet article

kimcat 16/08/2019 15:56

Tout ça va sans doute nous mener à un effondrement...
A force de trop tirer la corde, elle va casser et ça va faire mal...

Zoé 15/08/2019 14:16

Merci à jean-Loui, Jpl et Pierre de faire de ce désastre une source d'humour dans leur commentaires car l'humour c'est bien tout ce qui nous reste sinon c'est à se flinguer! Donc faisons comme disait Figaro “Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer”

osswald pierre 15/08/2019 11:50

Les rubriques optimistes sur ce blog sont de loin mes préférées, merci à Jean -Louis de nous remonter le moral en ce 15 août tiédasse. Merci à Denis aussi pour son analyse pertinente des conséquences de la surpopulation, c'est très juste. Sachant que la plupart des enfants naissent par inadvertance, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous même. Ce n'est pas très malin il faut l'avouer.

Fabienne Lotz 15/08/2019 10:25

Désolant !

Denis 15/08/2019 10:13

Suite à cet article, je me fais toujours la même réflexion : quand nous étions enfants la planète supportait
- 3 milliards d'habitants
- aujourd’hui plus de 7
- dans quelques décennies peut-être 10...
Comme l'humain ne va pas devenir plus intelligent et meilleur d'ici là et que les adeptes du "toujours plus" et les faiseurs de pognon "vaille que vaille" ne vont pas trouver la raison, je ne vois toujours qu'une solution :
Réduire de nous-mêmes le nombre des naissances pendant quelques générations. Si cela ne se fait pas par l'intelligence cela se fera immanquablement par la violence et la guerre.
Pendant la guerre de 30 ans (1618 - 1648) la population de l’Europe s'est effondrée de moitié (il y avait pourtant à l'époque bien moins d'un milliard d'habitants à se marcher sur les pieds et pourtant déjà)...
Souhaiter pour autant un conflit planétaire serait fou, inconscient, cruel mais cela arrivera fatalement et il ne fera pas bon y vivre entre des barbus moyenâgeux qui pensent encore devoir "conquérir la planète avec le ventre de leurs femmes" et les adeptes d'un anachronique "croissez et multipliez-vous" ...
Tous ces illuminés pensent-ils une seconde au panier de crabes dans lequel ils précipitent leurs enfants qui, chaque seconde de leur (sur)vie, les maudiront de les avoir mis au monde ?
Pour ma part, je les plains de tout cœur.
Une chose est certaine la planète en a vu d'autres, et je crois même que, des humains, elle s'en fout complètement...

laramicelle 15/08/2019 09:45

hélas, il avait bien raison , et meme si sa critique sur l'indigence intellectuelle entretenue volontairement est une remarque que je me fais depuis longtemps ;Orwell l'a d'ailleurs très bien décrit dans 1984 ; pour le reste, on a donné notre voiture , on est végétarien ... et on vit bien; le bonheur n'est pas dans la recherche effrénée de la possession; mais la société confond bonheur et achat :(

Jpl 15/08/2019 08:49

Que faire pour continuer sans rien changer lorsque l'on fait partie de la classe dirigeante et/ou de la classe la plus riche de la planète ? C'est simple, on se débrouille par tous les moyens possibles pour reduire la population mondiale : reduction de la qualité alimentaire, réduction ou non developpement de l'acces aux soins, entretien de conflits armés partout ou cela arrange, non prise en compte des populations les plus exposées au réchauffement et qui seront obligées de migrer mais ne pourront pas, famines qui ne diminuent pas malgré une production alimentaire excédentaire, conflits religieux...et si il le faut, 3eme guerre mondiale avec mise en place en ce moment de dirigeants de plus en plus extrémistes dans de nombreux pays.
Cela constitue la solution la plus simple pour faire de la place sur la planète, si les ressources s'epuisent on n'economise pas, on fait disparaître le surplus de consommateurs...mais je delire bien évidemment avec cette théorie des complots !

Jean-Louis 15/08/2019 10:07

Alors là, oui, mon cher JP, tu délires complètement : comment peux-ton penser de telles choses de nos gouvernants si attentifs à notre bonheur et à notre bien-être ? Et Trump ? Regardes tout ce qu'il fait pour sa chère nation (et pour éviter d'être envahi par l'horrible voisin mexicain...) ! Et Bolsonaro au Brésil, si bienveillant à l'égard des peuplades autochtones amazoniennes ? Pas question pour lui de laisser ces malheureux dans leur gangue... Il préfère purement et simplement les faire supprimer pour éviter qu'ils ne souffrent davantage (et pour pouvoir exploiter tranquillement les forêts primaires) !
Non, là franchement, tu exagères !

Jacky 15/08/2019 08:07

Cette vie à crédit sur les ressources renouvelables est particulièrement inquiétante.

Jean-Louis 15/08/2019 05:39

En 1974 ( !) déjà, Jean Dorst le soulignait : remettre la solution au lendemain est une très mauvaise idée… Désormais, le péril est bel et bien là et, malgré tout, on continue à se mettre la tête dans le sable et à prôner une croissance qui, pourtant, ne peut pas être indéfinie !
Tout cela s’apparente à une remarquable et non moins suicidaire fuite en avant !