Des loups et des hommes

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Elle aurait dû être prof de gym, elle sera calligraphe dans le Gers, durant treize ans. Puis en 2007, Florence Robert choisit une vie au contact des animaux et de la nature. Elle devient alors bergère et crée la Ferme des Belles Garrigues à Albas, dans l’Aude. Parallèlement à son activité agricole, elle écrit. En préparation, un livre autour du sort réservé aux orangs-outans et aux forêts primaires dans le monde…

Des loups et des hommes

« Nous sommes descendues de la montagne juste avant l'arrivée du froid. Ouf ! Il ne manque personne, à part la brebis 00111, morte on ne sait pas comment mais pas à cause du loup. Car il y a un loup sur notre estive. Il a « tapé » chez les voisins, et y a fait quelques victimes. Il y a deux ans, il avait tué une vieille brebis qui s'était isolée dans une ravine, et avait soigneusement découpé et emporté l'épaule, signant ainsi son forfait.

Les loups, les ours attaquent régulièrement les troupeaux en montagne. C'est un fait incontestable. Et c’est pour ça que la plupart des éleveurs souhaitent la disparition des grands prédateurs. À l'inverse, 80 % des citadins et des écolos voient d'un bon œil le redéploiement de ces espèces disparues (ou quasi) de notre pays, mais qui y habitaient bien longtemps avant nous et avec qui nous avons cohabité, pas toujours bien, pendant des millénaires. Ma position d'éleveuse écolo n'est pas simple ! Impossible d'énumérer ici l'ensemble des arguments des uns et des autres. Je me contenterai donc de partager quelques remarques et questionnements.

Du côté des éleveurs, il faut bien imaginer le traumatisme que représente la vue de brebis tuées par de puissantes mâchoires, gisantes, éventrées, parfois agonisantes. Que ce soient des chiens ou des loups, ce spectacle est insupportable et éveille des émotions puissantes peu propices à la réflexion. « Attraper le fusil » et régler le problème soi-même est tentant et arrive parfois.

Du point de vue naturaliste, la présence des grands prédateurs est primordiale en haut de l'écosystème ; elle est censée réguler les animaux surnuméraires ou malades. Mais cet argument est aussi contesté. Dans le cas de l'ours par exemple, on a questionné la pertinence de la réintroduction artificielle d’ours de Slovénie. Cette souche non native a été préférée à la souche des ours natifs, dont la survie ne pouvait être assurée dans un environnement que la présence de l’homme avait désormais trop bousculé.

Les Bergers de Crau ont une dentition remarquable ... et efficace. Et quel caractère !

Mais par ailleurs, comment expliquer aux pays dont les tigres, les lions, les guépards attaquent les troupeaux (et parfois les gens) qu'ils doivent protéger leurs grands prédateurs, si nous, nous ne sommes pas capables de cohabiter avec 40 ours et 350 ou 400 loups ? Concernant les comportements alimentaires, y a-t-il des meutes de loups qui ne mangent que les moutons ? Comme d'autres ne se nourrissent que d’ongulés sauvages ou, comme une seule meute italienne connue, que de sangliers ? Les confidences d'un chercheur indiquent que deux tiers des meutes françaises seraient spécialisées sur les ovins... Comment les en détourner ? C'est sans doute impossible ou en tout cas très difficile.

Des amis bergers m’ont montré une vidéo de deux loups passant à moins de cent mètres d’eux, pas craintifs du tout. Les témoignages qui vont dans ce sens sont légion. Si les loups ne craignent plus les hommes et leurs activités, la prédation sur les brebis peut leur paraître naturelle. Nous avons longuement cohabité c’est vrai, mais pas dans la confiance !

Les moyens de protection des brebis proposés sont nombreux : filets, Patous, techniques d'effarouchement diverses, aide-bergers. Malgré tout, rien ne paraît suffisant. 8 000 brebis sont tuées tous les ans par les loups en France. Est-ce un problème de mise en œuvre ? De technicité ? D'argent ? Les Patous, ces gros chiens blancs appelés aussi Montagne des Pyrénées, protégeaient traditionnellement les troupeaux. Ils sont aujourd’hui dénigrés par une partie des éleveurs des Alpes, et refusés par un grand nombre d'anti-ours dans les Pyrénées. Pourtant, là où les patous ont été bien mis en place, la prédation est largement atténuée. Mais le nombre de morsures sur promeneurs augmente proportionnellement. La pose de filets n'est pas toujours possible et elle accentue les problèmes sanitaires au niveau des pieds des brebis. Et il y a des montagnes, particulièrement en Ariège, où il est impossible de garder le troupeau groupé... quid alors de l'efficacité des moyens de protection ? Faut-il abandonner le pastoralisme dans les montagnes escarpées ?

C'est l'amour entre Tauch le Berger de Crau et Finou la brebis

Ceux qui vivent de la terre ne sont pas d'accord entre-eux : il y a des éleveurs qui acceptent la cohabitation avec les loups ou les ours. Cela demande des efforts, cela suppose du travail en plus et d'accepter l'éventualité de perdre des animaux, blessés, dévorés, ou simplement disparus. Mais ils sont rares. La récupération politique de ce sujet est flagrante et ne dispose pas les éleveurs à la réflexion, mais plutôt à une surenchère identitaire associée à une victimisation peu constructive. Paradoxalement, les éleveurs bénéficient des efforts financiers réalisés pour le maintien des populations de grands prédateurs à travers l'aide aux salaires des bergers et aide-bergers par exemple.

Rejeté par les uns, désiré par les autres, l'ensauvagement du territoire est au cœur de la question que nous posent les grands prédateurs : quelles articulations faut-il imaginer (ou imposer) entre l'agriculture et la nature ? La sensation de plein-droit sur la nature qui prévaut depuis toujours ne doit-elle pas évoluer ? À l'heure où 60% des vertébrés ont disparu en moins de cinquante ans, il conviendrait de se soucier à la fois de ceux qui produisent notre alimentation et de cette nature sans qui nous ne sommes rien. Le pastoralisme, parce qu'il valorise d'abord des espaces naturels, sans chimie, sans culture lourde, vertueux pour la biodiversité quand il est bien mené, devrait être proactif sur la question de la cohabitation avec les grands prédateurs.

La bergère que je suis sait à quel point tout est affaire de contexte, de conduite d’élevage, de territoires. Il m’est bien difficile de donner un avis général. Ici, nous ne faisons aucun parc et gardons le troupeau à chaque minute… À la montagne, quatre Patous efficaces gardent les 800 brebis. Bien difficile pour un prédateur d’attaquer massivement. Ça ne signifie pas que ce soit possible partout. 

C’est la fin de cette chronique, le troupeau recommence son grand cycle annuel, avec des rêves de laine et de tricot, d’agroforesterie, de plantes méditerranéennes, et d’éco-lieu à inventer ».

 

Florence Robert / Colibris (22 novembre 2018)

 

Pour retrouver toutes les étapes de l’aventure, retrouvez Florence Robert sur www.bellesgarrigues.org et avec le livre Bergère des Corbières.

 

 

 

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S
Très belle analyse ! A méditer... Moi qui suis passionnée par ce merveilleux animal, j'ai du mal avec les éleveurs " haineux ".. Tout est-il vraiment fait pour atténuer les attaques ? J'en doute..
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J
Et tu as certainement bien raison de douter...
K
Une belle chronique...<br /> Bon après-midi
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D
Difficile en effet d'avoir un avis trop tranché ; cependant j'avoue que j'écrase parfois le scorpion (il n'avait qu'à rester dans la nature) et fait tout pour libérer le bourdon ou le papillon entrés dans la maison
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O
Merci pour cet article très intéressant et qui pose bien le dilemme devant lequel nous sommes. J'avoue ne pas être fan de la réintroduction des ours. Par contre les loups sont revenus naturellement ici, de l'Italie toute proche. Je comprends le désarroi des éleveurs tout en ayant l'impression que les solutions mises en oeuvre, ne le sont pour l'instant qu'avec une certaine légèreté. Les Patous ici ne semblent rien empêcher ou presque, vu le nombre des victimes dans les deux départements sud-alpins. Ils errent parfois loin des troupeaux, sautent par-dessus tous les filets de protection. J'ai vu même récemment un bélier s'opposer vigoureusement à l'intervention de l'un d'entre eux ! Je crois qu'il faudrait un changement assez radical des pratiques (plus de bergers ? Des chiens dressés, ce qui ne semble pas toujours être le cas ?). Bref, rien n'est simple !
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J
Son article est intéressant et donne matière à réflexion.
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V
Article très intéressant, qui pose les choses de façon factuelle ; sans aucune agressivité, sans donner de leçon. Pourquoi ne pas commenter sur le même ton?<br /> Le brebis tuée par un loup n’en souffre pas moins que si cela est fait par l’homme. Militons pour des abattoirs bien organisés avec une surveillance indispensable et régulière. La fin de vie est souvent difficile et douloureuse pour chaque être vivant et les maltraitances existent partout: dans les abattoirs et dans les maisons de retraite...
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R
Belle et intéressante chronique ! Je ne suis pas éleveur mais, allergique à toute souffrance, qu’elle soit humaine ou animale ! Je pense néanmoins être en mesure de comprendre la colère de ceux qui découvrent leur troupeau attaqué, des attaques que l’on attribue quasi systématiquement aux loups ce qui, dans la réalité, est loin d’être toujours le cas ! Mais passons, sur ce ‘’détail’’ et revenons à la juste colère des intéressés : ‘’régler le problème’’ soi-même en s’emparant de son fusil doit, en l’occurrence, être très tentant et je ne doute pas que d’aucuns se laissent aller à ce genre de règlement de compte ! On pourrait presque dire que ‘’c’est humain’’… C’est du reste fort juste : il n’y a en effet guère que l’humain à ‘’régler ses problèmes’’ ainsi, les armes à la main ! Cette manière de faire serait-elle définitivement inscrite dans ces gênes ? <br /> Si la violence de la prédation m’est personnellement difficilement supportable, celle que les hommes exercent sur les bêtes –sur toutes les bêtes- me l’est tout autant ! Et j’y inclus naturellement les moutons qui, in fine, sont envoyés à l’abattoir ! Voilà en somme une autre forme de cruauté et de violence… Comment pouvons-nous accepter l’une et pas l’autre ? Voilà qui, pour moi, demeure un insondable mystère…
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M
Est ce que vous perrorez autant lorsque vous envoyez vos moutons a l'abattoir ? Vous les remettez pourtant entre les mains de tortionnaires à partir du moment où ils montent dans les camions, mais la ça 'vous dérange pas ? Parce que vous êtes payé pour ça ?
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J
Comme annoncé hier, voici une suite logique à la publication précédente : un autre ‘’son de cloche’’ où il n’y a ni haine nie ressentiment particulier, un avis simplement lucide et professionnel ! Il est en effet difficile de trancher sur un problème aussi complexe a fortiori en se gardant de toute passion… Je l’ai souvent écrit par ailleurs, le loup devrait avoir sa place : c’est l’homme qui, sans cesse, grignote l’environnement et prive la faune de son habitat naturel indispensable ! Les éleveurs, en toute logique, devraient eux aussi pouvoir vivre de leur travail… Certains y arrive et en accepte les contraintes, d’autres sont nettement plus catégoriques et définitifs et ce sont ceux-là, du reste, que l’on entend le plus ! Situations donc la plupart du temps inconciliables et conflictuelles : je pense que tant que nous n’aurons pas atteint un certain degré de sagesse, le débat restera ainsi figé et passionnel ! Malheureusement, rien ne semble indiquer que nous prenions le chemin de cette indispensable sagesse : il suffit d’ouvrir les journaux ou de jeter un bref coup d’œil sur les infos pour s’en rendre compte au quotidien…
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