Le monde selon les corneilles

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Pour beaucoup, les corneilles sont des oiseaux de malheur, des nuisibles qu'on chasse toute l'année. Il s'agit pourtant de l'une des espèces animales parmi les plus intelligentes au monde, dont les capacités cognitives peuvent dépasser celles des grands singes. Ces corvidés si communs dans nos villes et nos champs parlent, prévoient, se souviennent, disposent de cultures propres et se servent d'outils au sein de sociétés paisibles et bien équilibrées. Ces qualités leur ont permis de s'adapter efficacement à la présence humaine. Bref récit d'une journée de corneilles ordinaires…

Corneille noire (Corvus corone). Photo : JLS

Corneille noire (Corvus corone). Photo : JLS

La maison

Les deux corneilles survolent la ville à coups d'aile rapides. Sous elles, les faubourgs défilent, les routes, les rues désertes, les files de voitures à l'arrêt et tout au long de la chaussée, les sacs-poubelle posés devant les maisons, comme chaque matin de ce jour de la semaine. Elles connaissent la date et l'heure précises de la tournée de ramassage, mais pas besoin de s'arrêter : elles ont trouvé tout ce qu'elles cherchaient. Les oiseaux noirs s'en reviennent de la décharge municipale, le bec chargé d'objets. Une oasis de verdure se dessine à l'horizon, au-delà de l'océan gris des constructions humaines. Puis le parc apparaît, le lac en son milieu et le gigantesque platane dressé sur ses berges, où les corneilles ont leur demeure.

Le couple

Le futur père ramène de son expédition deux cintres en métal rose, très fins, dont il aime la couleur et l'éclat. Il tord un peu la tige afin qu'elle soutienne mieux le bon vieux nid de branchages où déjà tant d'enfants sont nés. Mais c'est sa compagne qui se charge d'en aménager l'intérieur. Elle colmate les parois de feuilles mortes, de morceaux de tissu, d'ouate et de poils bien chauds, qui protégeront ses petits en cas de coup de froid brutal. Mieux vaut prévoir les risques, en ces temps de climat changeant.

La future mère plonge vers le sol. Elle tournoie autour de l'âne qui broute dans son enclos, puis se pose sur son dos et lui arrache une touffe de crins. L'âne s'indigne et s'ébroue, mais la corneille est déjà tout en haut du platane.

Des trois ou quatre petits œufs bleus piquetés de brun qu'elle pondra, surgiront d'adorables boules de duvet gris très aimées. Elle et son compagnon sont des parents dévoués.

C'est une chance qu'aucun des deux ne soit mort, depuis toutes ces années qu'ils se bécotent tendrement le plumage. Élever des enfants ensemble, ce n'est pas seulement les nourrir : c'est aussi les instruire, et longtemps, car les jeunes doivent apprendre tant de choses avant de pouvoir survivre dans le monde des humains.

Photo : JLS

Photo : JLS

La famille

Cette année, leur grand fils est resté près d'eux pour les aider. Ses deux sœurs se sont déjà envolées avec une bande d'adolescents. Toute la journée, ces jeunes font les fous et apprennent à se connaître. C'est dans ces groupes d'oiseaux chahuteurs que leurs deux filles trouveront leur partenaire. Les mâles intrépides les salueront d'abord à grands coups de tête, avant de parader devant elles en relevant des défis insensés : se livrer à des vols en piqué quasi suicidaires, faire la course avec une voiture ou se laisser glisser sur un toit neigeux avec un pot de yaourt en guise de luge. Ils s'amuseront ainsi toute l'année, jusqu'à ce que des couples soudés se forment pour la vie et s'en aillent fonder leur propre famille.

Le visage du vieil homme

Le temps s'adoucit de plus en plus et les canards ont déjà leurs canetons. Des humains viennent souvent leur jeter du pain. Un vieux monsieur descend le chemin du parc à pas lents. Les oiseaux connaissent bien le visage de cet homme, en dépit de l'âge qui passe. Il donne à manger aux canards et aux autres oiseaux. Disparu depuis plus d'un an, le voici de retour, muni d'une canne et d'un nouveau chapeau.

D'un croassement joyeux, les corneilles le saluent avant de sauter de leur branche et de se poser près de lui, parmi une foule de pigeons qui s'écartent. L'homme leur lance des bouts de pain au raisin. Quel délice ! Le fils du couple attrape un gros morceau qu'il part cacher plus loin, en réserve pour plus tard.

D'un bref coup d'œil, il voit que son père l'observe. Pas de problème : il fait semblant d'accumuler des feuilles sur son petit butin, puis dès que son père regarde ailleurs, il reprend vite le pain et va le dissimuler pour de bon sous un bosquet de troènes. Le problème dans la famille, c'est qu'on n'aime pas beaucoup partager.

Photo : JLS

Photo : JLS

L'arbre aux palabres

D'un coup, des appels résonnent du côté de l'autoroute urbaine qui longe le haut du parc à grand bruit. Une corneille s'y est fait happer par le souffle d'une voiture. Son corps a été projeté sur le bas-côté. Tous les corvidés s'envolent et se regroupent près des lieux du drame, au plus haut d'un érable en bourgeons. 

Le couple les rejoint, puis d'autres corneilles encore, arrivées d'un parc voisin. La plupart viennent à deux et parmi elles, plusieurs enfants du couple, devenus parents à leur tour. Ils se saluent dans le dialecte puissant de la communauté, mais très vite, la petite famille se parle avec des sons plus doux, dans un langage qui leur est propre. Et puisque tout le monde est uniformément noir, depuis les pattes jusqu'au bec, c'est d'abord à la voix qu'on distingue qui est qui, grâce à la signature croassée. 

Pourtant, même s'il s'est tu à jamais, le corps de la doyenne est reconnu par tous. C'était l'une des femelles les plus âgées du parc. À vingt ans, son plumage était devenu hirsute et sale, deux doigts de sa patte droite s'étaient infectés. Tout le monde savait qu'elle allait mourir un jour ou l'autre. Mais tout de même…

Le sens de la mort

C'était quelqu'un de très apprécié, une matriarche de haut rang dont on louait les justes alertes, quand elle désignait d'un son précis l'approche du chat, du faucon ou d'une colonie de perruches ondulées tentant d'investir leurs arbres. À la voir morte, on réfléchit aussi, on échange au sujet de l'accident. Il est bien sûr qu'avant des années, plus aucune corneille ne se posera plus sur ce trottoir-là.

Peu à peu, les derniers bavardages s'éteignent. Un silence complet tombe sur le grand arbre chargé d'oiseaux noirs. Ému, le cœur rempli de souvenirs, chacun contemple le cadavre sur le bord du trottoir, recouvert de quelques feuilles mortes par son dernier compagnon de vie. Quel mystère que la mort ! Quelle tristesse…

Mais la vie les appelle, il faut retaper les nids, se nourrir, éduquer les enfants. Alors tous prennent leur envol dans le ciel clair et tournoient un moment comme un grand nuage sombre au-dessus de l'autoroute, en un dernier adieu…

One Voice (11 mai 2018)

 


 

Références :
http://news.nationalgeographic.com/news/2006/06/06...
http://www.csmonitor.com/Science/2015/1026/CSI-cro... 

http://www.lapresse.ca/sciences/decouvertes/201106...

Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)Photos : JLS (Cliquez pour agrandir)
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S
Merci de nous faire partager votre superbe proximité avec ces oiseaux fantastiques !
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D
J'ai trouvé ce site qui pourrait peut-être vous aider:<br /> <br /> http://fr.psy.co/le-langage-sduisant-des-corneilles-et-des-corbeaux.html
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I
J'aime beaucoup les corneilles qui sont des oiseaux admirables. Durant toute la saison d'hiver, j'apporte des croûtes de fromage (Gruyère + vacherin) d'un marchande de fromage qui prépare le mélange de fondue pour des particuliers et restaurants et je leur apporte en-face, sous un arbre de la Place du Cirque à Genève. <br /> Même si je change de vêtement, les corneilles et les mouettes me reconnaissant bien et signalent ma venue à environ 300 mètres de l'emplacement (en-fave du fromager) où je leur donne la pitance. Il y a un modis-vivendis entre les deux groupes : si ce sont les mouettes qui me repèrent en premier, les corneilles attendent que leur première volée se serve, et vice-versa (les corneilles étant plus souvent là), le tout dans des cris joyeux.<br /> Elles adorent si je prends le temps de leur lancer les croûtes une à une, et les plus habiles sont toutes fières de les attraper directement dans leur bec, dès fois à un mètre de moi. Elles me connaissent, elles ont confiance. <br /> C'est arrivé 3 ou 4 fois qu'une corneille pose juste ses pattés sur mon béret basque et se pose sur une branche proche. Je l'a salue. On se regarde.<br /> Au crépuscule, je peux les observer passer sur la rivière Arve, seuls, en couple ou en petit groupe, vers leur dortoir au Bois-de-la Bâtie. Dès fois, un de leurs seniors appelle les retardataires. Ces oiseaux ont une vie à la fois individuelle, par couple, en groupes d'une vingtaine ou plus large la nuit. Ils sont intelligents et l'on doit les respecter. Ils font partie de notre voisinage. <br /> Est-ce qu'il y a une étude de leurs cris ? J'observe qu'il y a souvent 4 ou 5 croassements, qui doivent correspondre à des messages précis. <br /> Et en cas de cris guerriers, il suffit de lever la tête : au-dessus plane un couple de milans dont ils se méfient.; le plus souvent pour défendre leurs nids. Et dès que les petits sont en état de voler, les parents se mettent à détruire une partie du nid, pour bien signifier la fin du confort.
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D
J'ai trouvé ce site qui pourrait peut-être vous aider:<br /> http://fr.psy.co/le-langage-sduisant-des-corneilles-et-des-corbeaux.html
K
Un beau texte...<br /> J'aime les corneilles... si intelligentes...<br /> Bonne soirée Jean-Louis
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L
Merci beaucoup pour ce superbe texte.<br /> Moi j'aime bien les voir ses corneilles et corbeaux !<br /> Mon grand père disait toujours que c'était des oiseaux très intelligent qu'il fallait respecter.<br /> Ce texte me ramène à un souvenir très lointain...<br /> Belle journée
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G
ben moi j'adore les corneilles les corbeaux enfin tous les corvidés!!! trop amusants avec leurs gros becs et surtout un culot phénoménal!!!
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Z
Très beau texte pour des mal-aimés injustement. Merci!
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C
J'adore! Ton texte est superbe et touchant! Merci pour les corneilles... Bises et bonne journée .
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M
Belle leçon de vie!<br /> Merci! beau et émouvant;
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S
Magnifique et émouvant !<br /> Les corneilles et beaucoup d' animaux ressentent le chagrin.<br /> Cf le livre: " Le chagrin des animaux " de Barbara King qui a eu le prix 30 millions d' amis.
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D
Magnifique histoire et très belles photos (bravo) j'adore
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J
Belle et touchante découverte.
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C
bonjour , joli texte ; ces oiseaux sont très intelligents ; mais leur couleur nore dérange , tout comme celle des chats noirs; les superstitions sont vivaces, hélas
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G
Comme vous, j'aime les pies, corneilles, corbeaux freux, geais et, bien sûr, le grand corbeau présent du côté de La Petite Pierre !<br /> Merci pour cette jolie publication superbement illustrée !
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C
Quel joli texte qui nous apprend à connaitre cet oiseau. Bonne journee
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J
La corneille, un de ces mal-aimés que j'affectionne tout particulièrement en raison justement de la guerre qui lui est faite à elle comme à l'ensemble des corvidés ! Oiseau extrêmement intelligent capable de cacher des aliments et, surtout de les retrouver (Christophe m'a raconté pas plus tard qu'hier, en avoir observé une qui déterrait des noix qu'elle avait caché l'automne dernier...), elle est capable de bien d'autres prouesses mais, nous y reviendrons à l'occasion lors d'autres publications... En attendant, savourez ce joli texte de One Voice !
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