La France creuse sa dette écologique

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Si le monde entier vivait comme les Français, les ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an seraient consommées dès le 5 mai.

La France a commencé à réduire son déficit budgétaire, mais son déficit écologique, lui, continue de se creuser inexorablement. C’est l’alerte que lance le WWF dans un rapport publié vendredi 4 mai. A compter du samedi 5, les Français vivront en quelque sorte à crédit : si leur niveau de consommation était généralisé à la planète, l’ensemble des ressources que la nature peut renouveler en un an serait d’ores et déjà épuisé.

L’ONG a travaillé en collaboration avec le Global Footprint Network, un institut de recherche international qui, chaque année, calcule le « jour du dépassement » : celui à partir duquel l’empreinte écologique de l’humanité – émissions de carbone, utilisation de terres agricoles, de prairies, de forêts et de milieux aquatiques, ou encore artificialisation des sols – excède la biocapacité de la planète, c’est-à-dire sa capacité annuelle à absorber les gaz à effet de serre d’origine anthropique et à reconstituer ses réserves.

Sans doute cet indicateur présente-t-il des limites. Il donne en effet un poids prépondérant aux émissions carbonées (60 % de l’empreinte écologique) et ne prend pas en compte des facteurs tels que la perte de biodiversité, la pollution ou la pression sur la ressource en eau. Il n’en permet pas moins de mesurer, année après année et à paramètres constants, l’évolution de la situation. Et la tendance n’est pas bonne.

Alors que jusqu’au début des années 1970 l’humanité consommait moins de ressources que ce que pouvait lui procurer la nature, elle est ensuite devenue débitrice. Et le jour fatidique du dépassement est de plus en plus précoce : le 1er décembre en 1975, le 5 novembre en 1985, le 5 octobre en 1995, le 26 août en 2005, le 4 août en 2015, le 2 août en 2017, peut-être plus tôt encore cette année, pour laquelle le Global Footprint Network rendra son verdict cet été. Autrement dit, il faudrait désormais 1,7 planète pour subvenir aux besoins annuels des quelque 7,5 milliards d’humains.

Modèle de développement

Le WWF s’est penché, pour la première fois, sur le cas particulier de l’Hexagone. Il apparaît que, si le monde entier vivait comme les Français, la capacité des écosystèmes à se régénérer serait épuisée dès le 5 mai, en à peine plus de quatre mois. Il faudrait donc 2,9 planètes pour que les océans et les forêts stockent le CO2 relâché en un an par les activités humaines, et pour assurer l’alimentation en bétail et en poissons, ou l’approvisionnement en bois de la population mondiale.

Certes, l’empreinte écologique de la France est moindre, si on la rapporte à la biocapacité du territoire national, en métropole mais aussi dans les outre-mer. Avec ce calcul, les Français consomment 1,8 fois plus de ressources que ce que « leurs » milieux naturels sont en mesure de leur fournir. « Ce rapport ne met pas en avant une approche “nationaliste”, mais pointe un modèle de développement qui conduit à une aggravation de notre dette écologique », précise Pascal Canfin, directeur général du WWF-France.

Au reste, la France se classe dans le groupe de tête des pays les plus « prédateurs », loin derrière le Qatar (avec le train de vie qatari, le jour du dépassement planétaire serait le… 9 février), les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie, mais à peu près au même niveau que l’Allemagne et le Royaume-Uni, devant le Japon, la Grèce ou l’Italie. A titre de comparaison, avec le mode de vie du Vietnam, le jour du dépassement n’interviendrait que le 20 décembre !

Dans le détail, les émissions de carbone pèsent pour plus de moitié (56 %) dans l’empreinte écologique des Français, devant l’utilisation des terres agricoles pour l’alimentation humaine et animale (20 %), l’exploitation forestière (11 %), l’affectation des prairies à l’élevage du bétail (5 %), la pêche (4 %) et la couverture des sols par des infrastructures industrielles, des voies de transports ou des habitations (4 %). Globalement, le logement, les transports et l’alimentation sont à l’origine de plus des deux tiers de la pression exercée sur les milieux naturels, du fait notamment des émissions de gaz à effet de serre qu’ils génèrent.

Pour le WWF, ce constat est d’autant plus alarmant que l’Hexagone avait, sur la période 2008-2015, réduit de façon continue son empreinte écologique. Celle-ci est depuis repartie à la hausse, avec une augmentation de 5 % entre 2015 et 2018. Un mauvais résultat dû principalement à une poussée des émissions de gaz à effet de serre dans les secteurs du bâtiment et des transports.

« Le paradoxe est que cette dégradation a commencé en 2015, l’année de l’adoption de l’accord de Paris sur le climat », commente Pascal Canfin. Au-delà d’explications conjoncturelles, telles que la baisse des cours du pétrole ayant favorisé un regain de consommation, l’ONG y voit la preuve que la politique nationale de transition écologique « n’est pas assez ambitieuse ».

« Pas de planète B »

« Si la planète était une entreprise, elle serait en faillite, ajoute son directeur général. Le dérèglement climatique, la disparition du vivant, la destruction des forêts primaires et la transformation des océans en soupe de plastique sont les signes de cette faillite écologique. »

L’ONG estime pourtant qu’il n’est pas trop tard pour redresser la barre. « Les technologies sont aujourd’hui disponibles, qu’il s’agisse des véhicules électriques, de l’habitat à basse consommation, des énergies renouvelables ou de l’alimentation biologique, souligne M. Canfin. C’est donc une question de volonté politique. Le président de la République a fait de la bonne gestion financière un élément-clé de son quinquennat. Il doit désormais mettre en place une stratégie de désendettement écologique. »

Et de prendre au mot Emmanuel Macron qui, le 25 avril, devant le Congrès américain, déclarait : « Il n’y a pas de planète B. » Autrement dit, pas d’autre choix que de vivre avec la finitude de notre Terre nourricière.

 

LE MONDE | Pierre Le Hir (04.05.2018)

« On dit que l’humanité consomme 1,7 planète Terre. Mais nous pouvons inverser la tendance. Si nous faisons reculer la journée du dépassement mondial de 4,5 jours chaque année, nous retrouverons l’équilibre de notre consommation avec les ressources d’une seule planète d’ici à 2050 ».

 

 « 2,9 Si toute l’humanité émettait autant de carbone et consommait comme la France, elle aurait besoin de l’équivalent de 2,9 planètes Terre pour subvenir à ses besoins ».

WWF Organisation mondiale de protection de l’environnement

La France n’a pas le bonnet d’âne, mais…

D’après les calculs de WWF, il faudrait 2,9 Terre pour tenir le rythme d’un monde qui consommerait des ressources à la vitesse des Français. Un résultat bien au-dessus de la moyenne mondiale qui se situe autour de 1,7 Terre. Mais la France n’est pas la plus mauvaise élève ! Au Qatar , le jour du dépassement tombe le 9 février, aux États-Unis le 14 mars (si on vivait comme eux, il faudrait 5 planètes pour subvenir aux besoins…), et au Canada quelques jours après, le 17. En Europe, nous nous plaçons presque au même niveau que l’Allemagne ( 1er  mai ) et le Royaume-Uni ( 7 mai ). Nous faisons mieux que la Suède (3 avril) et la Russie (20 avril). L’ Espagne (10 juin) et le Portugal (15 juin) arrivent après nous. A noter que, toujours selon WWF, le Niger , le Maroc (16 décembre) et le Vietnam (20 décembre) sont les pays qui mènent le train de vie le plus respectueux des ressources renouvelables.

 

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kimcat 07/05/2018 14:51

Il faudrait pourtant agir pour que cela change !!
Bon lundi après-midi Jean-Louis

Jean-Louis 06/05/2018 06:35

Merci Jo pour cette longue contribution qui mériterait une publication à elle toute seule : je le ferais sans doute... Il est vrai que ces sujets de société, malgré leur importance que je qualifierais de capitale, ne font pas "recette" ! Le plus grand nombre ne souhaite pas en entendre parler quant à ceux qui disposeraient des moyens d'action, ils préfèrent se concentrer sur des sujets autrement importants (pour eux) tel comment s'enrichir encore plus en appauvrissant davantage encore les "sans grade" et autres non-nantis... L'urgence, pourtant est bel et bien là et nous regardons ailleurs !

domi 05/05/2018 16:38

c'est bien de répéter tout cela, mais hélas, le thème n'est pas électoraliste ! Il faudrait pourtant agir !

Jacky 06/05/2018 08:36

Merci Jo pour ce texte intéressant et positif.

schneider jo 05/05/2018 23:03

bonjour je ne sais quelle longueur on peut utiliser pour répondre
je vous PARTAGE un texte que j'ai enregistré sur mon ordinateur
si vous voulez l'intégralité , m'écrire à schneiderjo68@gmail.com
texte :
Pourquoi ne croyons-nous pas vraiment au changement climatique ?

20 février 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Les rapports scientifiques sur le changement climatique ne convainquent pas de sa réalité. En cause : le cerveau humain, doué d’un talent inné pour se voiler la face. Dans « Le Syndrome de l’autruche », George Marshall explique comment contourner cette disposition d’esprit.

Le changement climatique ne fait pas recette. Nous avons beau être abreuvés de chiffres catastrophistes sur la fonte des glaces, la hausse des températures, la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes…, être noyés sous les rapports déprimants, les données apocalyptiques, les scenarii effrayants, rien n’y fait. Le changement climatique reste une sorte de mirage angoissant et lointain, une vague menace aux conséquences incertaines qui plane au-dessus de nous et avec laquelle nous vivons paisiblement.
Avec une honnêteté rare, Cyril Dion (le coréalisateur du film Demain) avoue dans la préface du Syndrome de l’autruche que, tout convaincu qu’il est, lui, l’écologiste, de la réalité du changement climatique, il n’a pas fondamentalement modifié son mode de vie. Il recycle, il composte, il roule à vélo, il mange bio, local, mais il continue à se déplacer en voiture, en avion… « La réalité, écrit-il, est qu’avec un certain nombre d’aménagements, je continue à vivre dans ce monde, à participer à cette société qui nous conduit à la catastrophe. »

Il n’est pas le seul, et le grand mérite du livre, très riche et stimulant, du sociologue britannique George Marshall est de nous offrir un éclairage sur les ressorts cachés de ce déni. Ils se logent, conclut-il au terme d’une enquête qui lui a fait rencontrer nombre de spécialistes, dans les rouages les plus secrets de notre cerveau et « révèle notre talent inné et hors du commun pour ne voir que ce que nous voulons voir et mettre de côté ce que nous préférons ne pas savoir ».

« Souligner l’idée que le changement climatique a lieu ici et maintenant » 

Si nous nous comportons comme des autruches, écrit-il, il faut y voir le fruit de l’évolution humaine. Celle-ci a fait de nous des êtres remarquablement efficaces lorsqu’il s’agit de réagir à une menace immédiate et bien identifiée mais incapables de prévenir un danger imprécis et ondoyant. Notre « cerveau rationnel » peut bien admettre la réalité d’un changement climatique, être convaincu de l’existence d’un problème grave, l’autre cerveau qui nous habite, le « cerveau émotionnel », tout aussi important parce qu’il oriente les processus décisionnels, est incapable de digérer ces données ou plutôt préfère les ignorer car ils sont générateurs d’angoisse et d’inquiétude. Les deux cerveaux ne communiquent pas et, en définitive, un attentisme confortable prévaut.

Toutes ces considérations, même épaulées par de solides études, pourraient sembler vaines. Sous la plume de Marshall, elles ne le sont pas car l’auteur, un homme de la communication passé par Greenpeace USA, les assortit d’une sorte de vademecum pour faire avancer la cause du changement climatique dans l’opinion publique, en particulier étatsunienne.

Les conseils qu’il prodigue sont à méditer. Certains sont irritants mais ils sonnent juste. Marshall rappelle qu’il ne faut pas présenter le changement climatique comme un danger à venir mais comme un fait actuel ancré dans notre époque et dans les lieux que nous habitons — plutôt que des régions à l’autre bout de la planète, comme l’Arctique avec ses ours polaires. « Pour créer un sentiment de proximité, écrit-il, il faut souligner l’idée que le changement climatique a lieu ici et maintenant [et] éviter de créer de la distance en [le] plaçant dans le cadre d’une menace éloignée pour des populations lointaines, et notamment pour des non-humains, aussi adorables soient-ils. »

Marshall rappelle qu’il ne faut pas présenter le changement climatique comme un danger à venir mais comme un fait actuel ancré dans notre quotidien (et non pas à l’autre bout de la planète, comme l’Arctique avec ses ours polaires).

Une manière d’ancrer le changement climatique dans l’actualité, poursuit-il, est de créer ce que l’auteur appelle des « moments de proximité », à l’exemple de la mobilisation contre la pose aux États-Unis de l’oléoduc Keystone XL (autorisée par le président Trump). Chargés d’une valeur symbolique forte, ils participent de la création d’un vaste mouvement historique et « parfois l’acte de créer un moment symbolique est plus important que le phénomène global ».

Un éloge du dialogue, de l’engagement et de la tolérance 

Autre piège à éviter : l’emploi de mots trop prudents, sans force, ambigus. Ils ont leur place dans les rapports scientifiques du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) bâtis sur un consensus mais ils sont à bannir lorsqu’il s’agit de convaincre de la réalité du changement climatique. Leur défaut est de laisser planer un doute sur la réalité de celui-ci. Le changement climatique n’est pas « très probable » ; il n’est pas « sans équivoque » : c’est « un fait », comme deux et deux font quatre. Il faut également se garder d’entrer dans le jeu des adversaires du changement climatique en essayant de les battre sur leur propre terrain. Prétendre, par exemple, qu’une économie à basse émission de CO2 créera davantage d’emploi qu’une économie énergivore est un argument peut-être valable, mais fragile.

Le meilleur conseil de l’auteur — et le plus paradoxal — touche à la manière de « vendre » le changement climatique à une opinion publique sceptique. Il faut, dit-il, en faire « un récit positif », et non pas catastrophiste, auquel chacun, même s’il n’est pas totalement convaincu, peut adhérer avec ses valeurs et sa culture propre. Il ne s’agit pas de gommer les différences entre les citoyens, de les contraindre à se couler dans le même moule, mais de mettre l’accent sur le rassemblement, la coopération au service de valeurs communes et de désirs partagés : la santé, la sécurité, une vie meilleure pour la génération à venir. lorsqu’il recommande à ses amis écologistes de « laisser tomber tous les accessoires écolos, notamment les ours polaires, les “Sauvons la planète” et tout autre élément de langage qui cantonne le changement climatique au domaine culturel exclusif de l’écologie ».
« Mettez en avant l’idée que les mesures de lutte contre le changement climatique nous rendent fiers d’être ce que nous sommes », conseille l’auteur. Marshall enfonce le clou lorsqu’il recommande à ses amis écologistes de « laisser tomber tous les accessoires écolos, notamment les ours polaires, les “Sauvons la planète” et tout autre élément de langage qui cantonne le changement climatique au domaine culturel exclusif de l’écologie ».

Au fond, c’est un éloge du dialogue, de l’engagement et de la tolérance auquel se livre George Marshall. Pour lui, et il le dit avec des accents à la tonalité religieuse, derrière la lutte contre le changement climatique perce un combat autrement ambitieux en faveur d’une société solidaire portée par des valeurs humanistes.