La petite Cayenne

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Avant de devenir ce coin paisible, la vallée des Éclusiers fourmillait durant un siècle et demi, jusque dans les années 1970, de personnes, de bruits et d’odeurs. L’activité fluviale et liée à la taille de pierre y battait son plein. Plongée dans cette vallée surnommée « Cayenne » par les mariniers, en référence au bagne de Guyane, où les forçats, dit-on, cassaient des cailloux.

La vallée des Éclusiers est aujourd’hui un véritable havre de paix apprécié des promeneurs et cyclistes. Photo : Guillaume ERCKERT

La vallée des Éclusiers est aujourd’hui un véritable havre de paix apprécié des promeneurs et cyclistes. Photo : Guillaume ERCKERT

C’est une parenthèse hors du temps. Un lieu préservé de l’agitation. Au calme. Dans une atmosphère restée intacte, ou presque. Assis au bout du petit ponton en bois aménagé sur le terrain de la maison éclusière n°4, aujourd’hui transformée en gîte de pêche, le regard plongé dans l’eau du bassin du port Sainte-Marie – ainsi nommé par les habitants d’Arzviller en hommage à la vierge Marie – où se reflète la silhouette des arbres environnants, la sérénité de l’endroit ne laisse aucunement transparaître l’effervescence d’antan.

Pourtant, « en fermant les yeux, on a l’impression de ressentir et d’entendre ce qu’il se passait il y a cinquante ans dans cette vallée des Éclusiers », s’évade Michel Carabin, maire d’Arzviller et guide au Plan incliné depuis bientôt 30 ans. Bercé par les histoires contées par ce narrateur hors pair, et avec un peu d’imagination, on se laisse envahir par l’ambiance, la richesse, la vie, qui foisonnait jusqu’au début des années 1970 le long de ce canal de 7 km, entre la route et la ligne de chemin de fer.

On croirait entendre le son strident des coups de marteau sur des burins métalliques plantés dans la pierre. Des heures durant, des centaines d’hommes taillaient quotidiennement le grès dans les nombreuses carrières de cette enclave « que les mariniers surnommaient : la vallée de Cayenne ». Témoins de cette activité, les immenses falaises surplombant le chemin de halage, le long du canal, offrent encore aujourd’hui à celui qui les contemple dans le détail les marques des tailleurs de pierre. Les plus avertis peuvent aussi lire à certains d’endroits de drôles de messages peints à même la roche ou sur les murs des écluses. Les conducteurs de péniche « écrivaient de petits mots destinés à d’autres personnes qui passaient après eux sur le canal », explique le guide.

Le port Sainte-Marie, à Arzviller. Jadis, une trentaine de péniches accostaient chaque jour pour charger des wagonnets de grès. Les enfants y apprenaient aussi à nager. Photo : Guillaume ERCKERT

Le port Sainte-Marie, à Arzviller. Jadis, une trentaine de péniches accostaient chaque jour pour charger des wagonnets de grès. Les enfants y apprenaient aussi à nager. Photo : Guillaume ERCKERT

Une fois extraits, les blocs de grès rose descendaient à bord de wagonnets en direction du port, où le bruit sourd des moteurs de péniches masquait tous les autres. « Dans les années 1960 », cette invention technologique a mis fin « aux locotracteurs importés de la ligne Maginot » et avant eux « aux locomotives diesel », deux principaux moyens de tracter les péniches sur le canal après les chevaux, avance Michel Carabin. Aux embarcadères, une trentaine de bateaux accostait chaque jour pour y être chargés dans une cacophonie ambiante. « Entre les mariniers, les éclusiers, les tailleurs de pierre et les autres employés, ça faisait du monde et ça devait gueuler », poursuit le maire d’Arzviller, lui qui a vécu 17 ans dans la maison éclusière n°3, au bord du bassin.

Jusqu’en 1975, les tailleurs de pierre officiaient sur ces grandes parois de grès. En s’en approchant, on peut encore voir les marques de cette activité. Photo : Guillaume ERCKERT

Jusqu’en 1975, les tailleurs de pierre officiaient sur ces grandes parois de grès. En s’en approchant, on peut encore voir les marques de cette activité. Photo : Guillaume ERCKERT

Le canal n’a jamais été un long fleuve tranquille

C’est là, dans ces eaux, qu’il apprit à nager, gamin. Comme d’autres mômes de la vallée avant lui. La peur d’un accident, comme celui du capitaine allemand Karl Thielen tombé dans le canal en 1895, poussait les parents à inscrire leurs enfants à des cours de natation. « Des noyades survenaient assez fréquemment », précise Michel Carabin, en se fiant aux registres des décès de sa commune. Le canal n’a jamais été un long fleuve tranquille. Malgré tout, les plus courageux s’amusaient à sauter dans l’eau, depuis le pont, à l’arrière des péniches pour profiter des vagues formées par l’embarcation. « C’était une de nos seules distractions », se souvient Michel Carabin. Aux rires des plus jeunes se mêlaient souvent, en fin de journée, les bavardages de leurs parents réunis dans l’un « des cinq bistrots de la vallée, dont trois à Arzviller » précise l’enfant du coin. Les locaux y côtoyaient de nombreux voyageurs venus d’horizons lointains. « C’était un endroit riche, un carrefour de voyageurs, un microcosme de gens éclairés », clame-t-il, les yeux ouverts. La petite Cayenne n’avait alors rien d’un bagne. Au contraire.

Entre les écluses 6 et 7, une stèle rappelle la noyade du capitaine allemand Karl Thielen en 1895. Photo : Guillaume ERCKERT

Entre les écluses 6 et 7, une stèle rappelle la noyade du capitaine allemand Karl Thielen en 1895. Photo : Guillaume ERCKERT

« Quand on ferme les yeux, on a l’impression de ressentir ce qu’il se passait il y a cinquante ans. » Michel Carabin, maire d’Arzviller et guide au Plan incliné depuis 29 ans

Guillaume Erckert 28/08/2016

La Vallées des Eclusiers. Photos : Jean-Louis Schmitt
La Vallées des Eclusiers. Photos : Jean-Louis Schmitt

La Vallées des Eclusiers. Photos : Jean-Louis Schmitt

Vidéo : le Papar Hasard : le bar expo de la vallée des éclusiers (3 :28)

Publié dans Balades

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Jpl 04/09/2016 09:05

Je ne connais pas mais j'adore ce genre d'endroit, entre reliquats d'activité humaine et retour de la nature. Ça donne envie.

Michel 04/09/2016 09:02

J'ai découvert cette vallée il y a quelques semaines et ça m'a beaucoup plu..!!!