Ménager le loup et l'agneau, une cohabitation à l'italienne

Publié le par Jean-Louis Schmitt

En Italie, dans le parc national des Abruzzes, le loup n'a jamais disparu. Les éleveurs et bergers composent depuis longtemps avec le grand prédateur. Une cohabitation intrigante pour le maire d'un village de montagne alsacien confronté au retour du loup et qui est allé sur place percer le mystère…

Un berger des Abruzzes gardien de troupeau. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Un berger des Abruzzes gardien de troupeau. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Les loups qui ont commencé à repointer le bout de leur museau dans l'hexagone, dès 1992 par le parc du Mercantour, sont issus des meutes des Abruzzes, le plus ancien parc national italien, sur la chaîne montagneuse des Apennins, entre Rome et l'Adriatique. Dans les Abruzzes, les loups dits des Apennins n'ont jamais disparu, contrairement à la France où les tirs et les empoisonnements encouragés par les primes ont abouti à son extermination dans les années 30. Son retour dans l'hexagone suscite inquiétude et colère des éleveurs dont les troupeaux peuvent être attaqués, comme dans le massif du Champ du Feu, dans les Vosges bas-rhinoises où plusieurs prédations de moutons, chèvres et daims d'élevage ont eu lieu depuis le printemps 2019.

A Ranrupt, l'un des villages de la vallée de la Bruche concerné par le retour du loup, un groupe de travail consacré au loup a été mis sur pied à l'initiative du maire Thierry Sieffer. Il réunit élus, éleveurs et naturalistes. ‘’Il ne s'agit pas d'être pour ou contre le loup", explique le maire, "il est de retour et il faut tenter de trouver la meilleure cohabitation possible". C'est dans cet esprit que l'élu, accompagné d'un ingénieur agronome, Jean-Sébastien Laumond, et d'un forestier, Frédéric Preisemann, membre du réseau loup-lynx, a mis le cap sur le Parc National des Abruzzes. Un voyage d'études soutenu par le fonds européen "Leader".

Un loup immortalisé par un piège photo sur les hauteurs de Grendelbruch dans le Bas-Rhin. Photo : OFB-SD 67/Réseau-Loup-Lynx

Un loup immortalisé par un piège photo sur les hauteurs de Grendelbruch dans le Bas-Rhin. Photo : OFB-SD 67/Réseau-Loup-Lynx

Le petit groupe en route vers une bergerie des Abruzzes où une prédation a eu lieu. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Le petit groupe en route vers une bergerie des Abruzzes où une prédation a eu lieu. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Dans les Abruzzes, le loup n'est pas un sujet. Tout comme l'ours il fait partie du quotidien et les éleveurs composent depuis longtemps avec le grand prédateur. Dans ce parc de 500 kilomètres carrés, on dénombre une cinquantaine de loups, ils sont répartis en 7 meutes. Le petit groupe de la vallée de la Bruche a enfilé ses chaussures de randonnée pour rejoindre la bergerie d'Isidore, à 1 650 mètres d'altitude. Le berger, visage buriné par le soleil, cigarettes aux lèvres, vit du printemps à l'automne dans une petite maison de pierre au confort rudimentaire, une batterie de voiture pour l'électricité, un jerrican pour l'eau, ses chiens berger des Abruzzes et ses 150 brebis laitières. La veille, l'une des bêtes a été dévorée par des loups alors que le troupeau regagnait la bergerie pour y passer la nuit.

La bergerie d'Isidore, perchée à 1650 mètres d'altitude. Photo : Olivier Vogel/Radio France

La bergerie d'Isidore, perchée à 1650 mètres d'altitude. Photo : Olivier Vogel/Radio France

L'une des brebis d'Isidore dévorée par les loups. Photo : Olivier Vogel/Radio France

L'une des brebis d'Isidore dévorée par les loups. Photo : Olivier Vogel/Radio France

C'est la sixième attaque de l'été pour Isidore. "Une vie sans les loups serait plus facile", dit-il, "mais je ne vois pas pourquoi le loup ne pourrait pas rester dans le massif". Comme tous ses collègues de la région, Isidore met en fin de journée son troupeau à l'abri dans un enclos électrifié et surveillé par des chiens, des bergers des Abruzzes. Isidore en a 6. La brebis attaquée la veille par le loup n'était pas rentrée avec le troupeau. Pour cette prédation, Isidore touchera une indemnisation de 190 euros versée par le Parc, elle correspond au prix de la bête et de son produit, fromage ou viande. Le Parc enregistre ainsi une moyenne de 400 prédations de loups chaque année.

Isidore élève ses chiots berger des Abruzzes avec ses brebis. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Isidore élève ses chiots berger des Abruzzes avec ses brebis. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Gregorio Rotolo est l'un des plus importants éleveurs des Abruzzes. Sa ferme-auberge labellisée "agro-tourisme" implantée à Valle Scannese propose fromages et charcuterie. "J'ai soixante ans mais ça fait soixante-dix ans que je suis avec les moutons", rigole-t-il. Pour vivre avec la présence du loup, lui aussi insiste sur l'importance des enclos électrifiés de protection nocturne et des chiens qui alertent les éleveurs quand le loup approche. Et quand le petit groupe alsacien demande si ça ne serait pas plus facile sans le loup, Gregorio leur répond : "Les loups sont ici et il faut faire avec. Qui sommes-nous pour tuer tous les loups ? Si tu as un voisin qui met la télé très fort, tu vas tuer le voisin ou casser la télé, ou faire avec ? Avec le loup c'est un peu pareil".

Davantage de problèmes avec les touristes qu'avec les loups

Alessandro Tamburo élève les des moutons et des vaches pour la viande, il explique à la petite délégation alsacienne que ce ne sont pas les loups et les ours qui sont un problème pour lui, mais le tourisme que génère la présence des grands prédateurs. L'éleveur cite l'exemple d'un grand hôtel implanté pas très loin de sa ferme et qui attirait les ours et les cerfs avec du miel ou du sel, pour que les clients puissent aisément les photographier et les plantigrades ont causé d'importants dommages sur ses clôtures, tout comme les randonneurs qui traversent ses pâtures en effrayant ses taureaux. A Pescasseroli, le siège du Parc National des Abruzzes, Roberta Latini, la biologiste de la structure confirme que le développement du tourisme peut causer des problèmes. Elle raconte par exemple que le parc a dû intervenir auprès d'éleveurs qui attiraient les loups avec des carcasses d'animaux pour que les photographes puissent les immortaliser. La biologiste explique que ces loups ont commencé à changer de comportement, en s'attaquant par exemple à des chiens. 

L'empreinte du loup dans les Abruzzes• Crédits : Olivier Vogel - Radio France

L'empreinte du loup dans les Abruzzes• Crédits : Olivier Vogel - Radio France

Le tourisme reste toutefois la ressource principale des 12 communes du Parc, comme Civitella Alfedena, un village de 260 habitants perché à 1 123 mètres d'altitude, avec ses vieilles maisons de pierre, son musée du loup et son parc dans lequel on peut venir observer plusieurs de ces grands prédateurs en semi-liberté. Cet été 2020, 40 000 touristes ont visité le village dont les habitants sont cinq fois moins nombreux que les capacités d'hébergement pour les touristes.

Civitella-Alfedena. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Civitella-Alfedena. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Le loup, un super régulateur

Mais le loup, en tant que grand prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, joue surtout un rôle essentiel dans l'équilibre de la faune. Dans les Abruzzes, les autorités du parc ont même réintroduit des cerfs dans les années 70 pour que le loup chasse plutôt dans les forêts que dans les pâturages. Or les forêts vosgiennes sont justement concernées par une surdensité de sangliers et d'ongulés sauvages, lesquels causent d'important dommages sur les jeunes pousses notamment, ce qui empêche la forêt de se régénérer. Et le loup peut justement contribuer à la régulation de ces animaux.

"Je suis allée dans le bois, je voulais rencontrer le loup pour lui dire de faire attention aux humains". Photo : Olivier Vogel/Radio France

"Je suis allée dans le bois, je voulais rencontrer le loup pour lui dire de faire attention aux humains". Photo : Olivier Vogel/Radio France

La voie du milieu

Pour Thierry Sieffer, le maire de Ranrupt, ce voyage dans les Abruzzes a permis de démontrer qu'une cohabitation est possible entre l'homme et le loup, l'élu appelle ça la voie du milieu. Reste à convaincre les éleveurs de la vallée de la Bruche…

Lever du jour sur les Abruzzes. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Lever du jour sur les Abruzzes. Photo : Olivier Vogel/Radio France

Aurélie Kieffer et Olivier Vogel/France Culture (09.10.2020)

 

 

 

 

 

 

 

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Zoé 25/10/2020 16:53

Très bel article! Oui, " Qui sommes-nous pour tuer les loups?" Surtout quand ont on tue tant d'agneaux et autres animaux dans les abattoirs!

Anne 24/10/2020 14:55

Grand merci pour relayer ce texte qui résume très bien la place du loup par rapport aux bergers ( les vrais, ceux qui font leur travail de Berger aidés des chiens), et aussi par rapport aux touristes.

dominique 24/10/2020 13:39

Un maire si persuadé que l'on peut cohabiter avec le loup qu'il fait le déplacement pour juger de visu et se renseigner; c'est rare et appréciable. Et on est satisfait de lire aussi les méfaits du tourisme . Le loup vit sa vie mais l'Humain met son empreinte délétère partout !

Henri Charles 24/10/2020 13:36

Il n'y a qu'en France que l'on a des problèmes avec :
Les loups, les blaireaux, les phoques, les vautours, les renards, .....
J'en oublie surement.

Jean-Louis 24/10/2020 15:47

...les ours, les oies, les gypaètes, les aigles, les fouines et les martres, les putois, les corvidés, les étourneaux... la liste est effectivement très longue !

Mario 24/10/2020 12:53

Félicitations à ce maire qui cherche des solutions viables au lieu de se contenter de demander le massacre des loups. Une ouverture d'esprit rare chez les élus et encore plus chez les agriculteurs.
Les éleveurs espagnols aussi vivent avec les loups depuis toujours et s'en accommodent comme ceux des pays de l'est.Il ni a qu'en France que la cohabitation semble impossible, il est vrai que dans ces pays on a des bergers qui vivent avec leur troupeaux et s'occupent de leurs bêtes 24h sur 24h ...

croliquette 62 24/10/2020 10:13

bonjour , merci pour ,ce partage bon samedi , amitiés annick 62.

Jacky 24/10/2020 09:16

Les remarques sur les problèmes liés au développement du tourisme sont réels et souvent peu évoquées. Le massif vosgien est énormément parcouru par les promeneurs, vétetistes ou véhicules motorisés. La développement de la vie sauvage y est difficile. Le lynx, tétras et loup n'ont guère de chances de prospérer dans notre massif.

domi 24/10/2020 07:32

éternel débat, faudrait interviewer l'agneau

Jean-Louis 24/10/2020 07:53

Oui, c'est vrai Domi : mais il faudrait aussi interroger les agneaux et leurs mères sur le funeste sort que leur réserve les humains ! Là, ce ne sont plus "quelques centaines" de victimes mais des milliers et des milliers qui se retrouvent face au couteau des égorgeurs... A méditer !

Michel 24/10/2020 07:09

Comme quoi c'est possible...!
Par contre les loup pour réduire les sangliers, là j'ai de sérieux doutes !

Jean-Louis 24/10/2020 07:58

Le loup est un rempart contre les concentrations d'animaux quels qu'ils soient ! De jeunes sangliers peuvent parfaitement figurer au menu de Canis lupus et, je pense que la présence du super prédateur serait également à même de "déranger" les reproductions à répétitions des suidés...

danièle 24/10/2020 06:53

Très bel article, merci Jean-Louis !

Jean-Louis 24/10/2020 08:00

Merci Danièle : il est vrai que nous devons réapprendre à vivre AVEC la nature et non pas lui mener d'incessantes et de dramatiques guerres...

danièle 24/10/2020 06:51

Très bonne initiative de la part du maire de Ranrupt. L'homme se doit de cohabiter avec le règne animal. La preuve en est faite en Italie dans les Abruzzes.