Procès des attentats de janvier 2015, neuvième jour : pour Ahmed Merabet

Publié le par Jean-Louis Schmitt

9ème jour. Les policiers décrivent leur affrontement dans la rue avec les Kouachi. WEB

Par François Boucq.

On se souvient que, après le massacre qu’ils ont perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo, les Kouachi ont continué dehors. Une fois dans la rue, ils ont ouvert le feu sur des policiers qui arrivaient en VTT et sur d’autres policiers, ceux de la BAC (brigade anti criminalité), venus en voiture.

On a entendu aujourd’hui à la barre des policiers qui ont tous témoigné du caractère absolument asymétrique de la confrontation : entre les pistolets automatiques de service et les kalachnikovs, il y a un monde — justement celui qui sépare la sécurité de la guerre. « Je ne pouvais rien faire face à ce type d’armes », dit Géraldine B., qui depuis ce jour ne se sent plus capable de porter l’uniforme : « Je ne peux plus, on est des cibles » (elle a demandé sa mutation dans un bureau en province).

Jean-Sébastien B., chef de bord de la BAC, va jusqu’à confier qu’il avait beau tirer, « Ils ne bougeaient pas, ils n’avaient même pas entendu » : face aux fusils d’assaut des Kouachi qui apparaissent soudain dans une rue calme de Paris comme une monstruosité, les coups de feu tirés par une simple arme de service semblent dérisoires.

Par François Boucq.

Les policiers décrivent un chaos comme ils n’en avaient jamais vu; et durant cette journée où nous avons écouté leurs témoignages, cest leur fragilité leur capacité à être fragiles— qui m’a frappé. La fragilité n’est pas une faiblesse. Les Kouachi étaient des êtres faibles, d’où leur brutalité. Pas les policiers, qui au contraire, n’auront cessé, ce jour-là, et aujourd’hui à travers leurs récits, de développer, une sorte d’éthique de la fragilité, laquelle, précisément, se préoccupe des autres et sauve des vies. « On passe notre temps à rassurer les gens », a dit David C. — et il m’a semblé que c’était une bonne définition de la police.

Arrive alors le récit d’une scène stupéfiante, dont vous vous souvenez peut-être pour l’avoir vue à l’époque à la télévision, filmée par le téléphone d’un voisin. Les Kouachi, après avoir tranquillement changé le chargeur de leurs kalachnikovs, remontent dans leur voiture et foncent vers le boulevard Richard-Lenoir. Un véhicule sérigraphié de la police apparaît dans l’autre sens et bouche le passage. Les Kouachi sortent, et portes ouvertes, mitraillent la voiture de police avant de reprendre leur marche.

Nous écoutons le conducteur Alban L. et son collègue Mathieu B. raconter comment ils évitent les balles (un « petit miracle », disent-ils); et comment, tandis que Mathieu B. réplique à laveugle à travers le pare-brise, Alban L., sous une pluie de morceaux de verre et de balles qui sifflent, parvient à faire une marche arrière acrobatique qui leur sauve la vie (on retrouvera le véhicule criblé, notamment au niveau des appuie-têtes).

Les récits que nous avons entendus ont ceci de passionnant qu’au fur et à mesure des versions qu’en donnaient les policiers présents sur les lieux (mais depuis des points de vue différents), une narration se complétait, s’ajustait, se stabilisait, comme dans un puzzle. Cette narration multiple convergeait vers un point tragique : la mort de l’un des leurs, Ahmed Merabet, assassiné par Cherif Kouachi sur le trottoir au niveau du 62, boulevard Richard-Lenoir.

Ahmed Merabet avait été exécuté lâchement

Cette mort est le centre terrible de tous ces récits, et chaque policier n’aura fait, en racontant les événements de cette journée, que retarder le moment où sa narration allait croiser le corps d’Ahmed Merabet.

Sa famille — trois de ses sœurs, et sa compagne — est venue saluer avec émotion la mémoire de cet homme de 40 ans altruiste et travailleur, « musulman pratiquant et attaché aux valeurs de la République », comme l’a rappelé sa sœur Nabiha. Il venait de réussir le concours d’officier de police judiciaire, et c’était son dernier jour sur le terrain. Son portrait est apparu sur le grand écran du tribunal, et il nous a semblé qu’un deuil partagé fondait la plus digne des cérémonies, celle qui lie les êtres au temps et à la mémoire.

Par François Boucq.

Les policiers ont tous rappelé qu’Ahmed Merabet avait été exécuté lâchement : alors qu’un premier tir l’avait blessé à la cuisse et qu’il était tombé à terre, Cherif Kouachi s’était approché de lui avec sa kalachnikov. Ahmed Merabet, désarmé (on comprendra plus tard qu’il n’avait tiré aucune balle), a été tué à bout pourtant.

Ce crime abject était ainsi le douzième de la journée. Mais comme l’a dit magnifiquement sa compagne Morgane : « Le monde entier le voit comme un homme à terre, mais c’était un homme debout. Et nous aussi, dit-elle, nous sommes debout. »

La famille s’est plainte avec raison d’avoir dû subir, et de subir encore aujourd’hui la vidéo de la mort d’Ahmed Merabet. N’hésitons pas à qualifier la diffusion de cette vidéo sur les chaînes d’information en continu d’infamie. N’hésitons pas à dire notre dégoût de ces chaînes qui, au nom de l’information, osent exhiber, au mépris de toute décence —et de la loi— des images d’assassinat. De quelle infecte jouissance les décideurs des programmes d’information télévisuelle se délectent-ils pour ainsi profaner l’image d’un homme? De quelle impunité dégueulasse vient donc ce droit quils soctroient? Aujourdhui, enfin, Ahmed Merabet a retrouvé publiquement sa vraie mémoire ; et il a été salué par tous.

Nabiha Merabet, par François Boucq.

Encore une chose qui m’a marqué : quand Jean-Christophe B., chef de bord de la BAC, monte enfin les escaliers qui mènent à Charlie Hebdo, nous qui avons suivi toute la semaine dernière les récits des survivants, nous le suivons pourtant avec appréhension. Qu’espérons-nous follement? La porte est ouverte, il y a du sang, il y a une odeur de poudre. Il entre et voit, dit-il, « des ombres dans le brouillard ». Il fait le tour des bureaux et s’assure qu’il n’y a plus d’assaillants; il voit les morts et il évite de regarder leurs visages. Plusieurs fois, il parle du silence : un « silence de mort », dit-il, en s’excusant de ne pas trouver meilleure expression (de fait, il n’y en a pas).

Dans le récit de Jean-Christophe B., on est en enfer. Ses mots sont imprégnés par les plus vieux récits du monde, ceux qui nous font accéder à cela même que nous redoutons le plus : un lieu d’où le vivant est exclu. Et là, voici que se lèvent, au milieu de la poudre, les survivants. Ils sont calmes, dit-il, « ils ne font pas de bruit ». Et c’est alors qu’il a cette phrase qui dit tout à la fois la subtilité de sa perception et l’existence d’un au-delà de l’horreur : « Ils avaient peur de pleurer. » (Riss, la semaine dernière, avait dit lui aussi le silence du carnage, et la nécessité de parler à voix basse pour ne pas « troubler les morts ».)

Il faudrait être reconnaissant à tous ceux qui savent raconter : leur précision nous sauve. Elle nous donne une clarté sur ce monde si criminel qu’il nous semble parfois que rien ne lui échappe. Eh bien si : il y a le cœur des récits. Raconter, c’est empêcher que la mort n’ait le dernier mot. J’écris ce texte pour dire ceci, qui est très simple : à la fin, ce n’est pas la mort qui gagne. Les récits sont plus forts que la mort…

Yannick Haenel et François Boucq (15.09.2020)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

dominique 16/09/2020 17:38

Personne pour m'expliquer le sens de "la capacité à être fragiles" ! est-ce à dire que je ne suis pas la seule à ne pas comprendre ???

Béa kimcat 16/09/2020 17:20

Tellement émouvant...

Jacky 16/09/2020 08:00

Le récit est émouvant.

dominique 15/09/2020 23:26

Nous continuons à pénétrer en profondeur dans ce drame, à comprendre vraiment les conséquences terribles sur les proches qui sont admirables de venir parler; toute cette souffrance exprimée avec dignité et retranscrite quasi charnellement par les journalistes pourra-t-elle faire avancer l'Humanité vers moins de violence, moins d'intolérance....à nous pousser à combattre plus ardemment le fanatisme religieux que nous croyions d'un autre temps ? Cependant "la capacité à être fragiles " je ne comprends pas ce qu'ils veulent dire; que des assassins décérébrés comme les deux frères sont en réalité des faibles, je comprends, c'est l'évidence: de grands faibles qu'on a pu manipuler, c'est sûr, mais que signifie cette qualité vantée par les journalistes "la capacité à être fragiles " ...? Je suis sans doute limitée, je ne comprends pas; veulent-ils dire que la fragilité est un des aspects d'une humanité, d'une capacité à s'émouvoir sans se laisser abattre?

Jean-Louis 15/09/2020 21:57

Respect pour les familles qui sont d'une dignité absolument exemplaire... Pourtant, quelle épreuve supplémentaire que doit être ce procès pour ces "rescapés" et les familles des victimes !
Respect aussi pour la plume de Yannick Haenel et les feutres de François Boucq : grâce à eux, on s'y croirait...

Zoé 15/09/2020 21:41

A la fin si, c'est la mort qui a gagné, mais mettre des mots sur cette tragédie est une façon de continuer à faire vivre les victimes . Que cela doit être dur pour les familles et les survivants et c'est sûr qu'il faut leur être reconnaissant de parler de leurs êtres chers lâchement assassinés.