Procès des attentats de janvier 2015, dixième jour : la fuite des Kouachi et leur neutralisation

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Le commissaire responsable de la Sous-direction antiterroriste raconte le déroulé de l'enquête concernant les Kouachi…

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Le commissaire Nicolas Guidoux par François Boucq

Le 7 janvier 2015, après avoir tué onze personnes à Charlie Hebdo et un policier sur le boulevard Richard-Lenoir, les Kouachi s’enfuient au volant de leur Citroën, une C3 noire. On peut se demander, au vu du caractère erratique de cette fuite, si celle-ci était planifiée, ou si leur plan a été déjoué. On peut s’étonner, par ailleurs, qu’un véhicule qui a fait l’objet de plusieurs fusillades croisées avec des policiers en plein cœur de Paris parvienne à disparaître des radars à partir de la Porte de Pantin (il ne réapparaîtra que le lendemain, lorsque les Kouachi le décideront et braqueront une station-service sans leurs cagoules, la tête volontairement découverte, afin d’être repérés et d’attirer à eux la police pour un nouvel affrontement).

Aujourd’hui, un seul homme est à la barre. C’est le commissaire Nicolas Guidoux, responsable de l’enquête pour la SDAT, la Sous-Direction-Anti-Terroriste. Il parle toute la journée sans notes, sa mémoire est précise, son langage est net. Il explique comment l’enquête s’est organisée, il en explicite la méthodologie, détaille les pôles de commandement, puis relate la chronologie de la fuite hors de Paris des Kouachi et nous rapporte la série de gardes à vue qui concerne les membres de leur famille qui ont été aussitôt appréhendés.

De ces gardes à vue, où sont interrogés la sœur des Kouachi, leur frère, leurs beaux-frères, il ressort un isolement social des Kouachi, on pourrait presque parler, comme font les sociologues, d’« indigence sociale » : voilà des gens qui ne s’intéressent à rien ni à personne, qui ne sortent jamais, qui vivent repliés sur leur famille, et se consacrent —d’une manière « sectaire », dit la sœur— à la religion musulmane.

https://charliehebdo.fr/wp-content/uploads/2020/09/proces84-2.jpg?x81051Illustration : François Boucq

L’examen de cet entourage presque exclusivement familial détermine un environnement radicalisé. De Mourad Hamid, le beau-frère de Chérif Kouachi, qui sera arrêté plus tard pour avoir voulu rejoindre Daech en Syrie, et dont on découvrira qu’il avait un compte Facebook prônant l’Islam radical (mais dont la garde à vue de janvier 2015, telle que la raconte le commissaire Nicolas Guiroux, n’avait permis de déceler qu’un homme « modéré ») à Aïcha Kouachi, la sœur, qui envisageait de retourner au Qatar pour vivre pleinement sa religion (et qui aurait évoqué une émission de télé où elle avait vu Cabu, dont ses frères lui avaient dit qu’il était « l’auteur des caricatures »), tout raconte un ancrage islamiste.

On apprend également que les deux frères étaient fusionnels, et que Saïd, asthmatique et malvoyant, était sous l’emprise de Cherif, « son gourou », dit leur sœur, qui ajoute : « Ils se considéraient comme juste en-dessous du Prophète ».

https://charliehebdo.fr/wp-content/uploads/2020/09/proces77-1-2048x1145.jpg?x81051Le commissaire Nicolas Guidoux par François Boucq

Le commissaire déroule durant plus de six heures le récit extraordinairement détaillé de la fuite des Kouachi telle qu’elle a été reconstituée par son enquête, récit dont je rappelle qu’il le fait sans notes, et avec un sens très « littéraire » de la narration, comme le dira avec un peu de malice Me Coutant-Peyre, lorsqu’il refusera d’en dire plus sur les zones d’ombre.

C’est ainsi que l’on suit, pendant plusieurs heures, une espèce de roman vrai criminel tout à la fois haletant et déceptif, voire décevant —car à la fin, nous n’apprendrons pas grand-chose que nous ne savions déjà.

D’abord la C3 emboutie dans un poteau sur la place du Colonel-Fabien (Paris 19ème) puis abandonnée, avec la carte d’identité de Saïd Kouachi laissée à l’intérieur. Le vol d’une Clio. La nuit du 7 au 8 janvier passée dans la forêt d’Ermenonville (bivouac repéré quelques jours plus tard par un garde-chasse). Le braquage d’une station-service près de Villers-Cotterêts (dans l’Aisne). La Clio embourbée dans un bois où ils ont passé la nuit du 8 au 9 janvier (et où ils laisseront leurs cagoules, une sangle avec des mousquetons, dont je reparlerai, et des chargeurs de kalachnikovs). Un nouveau braquage de voiture sur la Départementale à Montagny-Sainte-Félicité (dans l’Oise), où ils menacent une automobiliste qui leur donne les clefs de son véhicule, une Peugeot 206 avec laquelle ils se rendent à l’imprimerie de Dammartin-en-Goële (en Seine-et-Marne), où, au bout d’un périple zigzaguant d’environ cent soixante kilomètres, ils prennent un otage, Michel Catalano, le directeur de l’imprimerie, puis ouvrent le feu sur les gendarmes : le GIGN tue alors les deux hommes.

Notons que l’enquête n’a pas permis d’établir d’où venaient les armes des Kouachi. On a retrouvé sur les fusils d’assaut des traces d’ADN, celui des frères Kouachi, bien sûr, mais aussi un mélange d’ADN avec Amedy Coulibaly, et un ADN inconnu, le même que sur la sangle aux mousquetons, et sur les plaques d’immatriculation de la C3 utilisée pour aller à Charlie Hebdo.

Cet ADN inconnu a beaucoup fait parler l’inénarrable Ali Reza Polat, le principal accusé, qui la semaine dernière en déduisait rien moins que son innocence —car selon sa logique singulière cet ADN inconnu prouvait que ce n’était donc pas lui le revendeur d’armes— et qui, aujourd’hui, s’est lancé dans une accusation opaque, quoique très fleurie (les autres accusés étant qualifiés de « grosses merdes »), accusation censée le dédouaner, et faisait intervenir un autre dossier en cours : quelques individus crapuleux avec qui, si j’ai bien compris, il avait fait affaire par le passé (et qui lui devraient une quinzaine de millions) l’auraient accusé de terrorisme afin de l’envoyer en prison pour profiter seuls de leurs profits. Ali Reza Polat précisa à cette occasion qu’il n’avait rien à voir avec le terrorisme : « Je cherchais juste des armes pour mes braquages », dit-il, avec cette drôle de manière qu’il a de se défendre.

https://charliehebdo.fr/wp-content/uploads/2020/09/proces78-2048x1475.jpg?x81051Illustration : François Boucq

Comme l’enquête n’avait apporté aucun élément (« Tous les éléments qu’on possède viennent de l’Hyper Cacher » résumait parfaitement le président), on se posa beaucoup de questions, aussi bien du côté des parties civiles que du côté de la défense. Aurait-il été possible d’éviter de tuer les Kouachi pour qu’on ait des gens à juger? Les commanditaires ne courent-ils pas toujours? Ne feraient-ils pas partie de lancienne bande des Buttes-Chaumont, dont faisait partie Cherif Kouachi? Quen est-il, justement, de Djamel Beghal, qui vit librement en Algérie, et à qui Coulibaly et Kouachi rendaient visite comme à leur mentor?

Et de nouveau cette question, de plus en plus désespérante : comment tout cela a-t-il été possible? Pourquoi Amedy Coulibaly, dont la cour va examiner dans les jours qui viennent les actes criminels, et les frères Kouachi étaient-ils sans surveillance au moment des attentats?

Lorsque Me Coutant-Peyre pose ces insistantes questions au commissaire Guidoux, celui-ci répond que ses services ne peuvent pas rendre compte de tout. Ainsi les réponses se trouvent-elles renvoyées à d’autres services, qui eux-mêmes, les renverront à d’autres? On espère mieux dune enquête qui ne fait, au soir du dixième jour de procès, que commencer à déployer ses clartés. On attend entre autres que quelqu’un de la DGSI vienne au procès et —s’expliquant—, nous explique.

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Illustration : François Boucq

À la fin de l’audience, on nous a fait écouter l’enregistrement de la conversation téléphonique que Cherif Kouachi a eue avec un journaliste de BFM-TV le 9 janvier, alors qu’il était dans l’imprimerie de Dammartin. Ils se tutoient, comme des jeunes. Le journaliste essaie d’obtenir des information, Kouachi à chaque fois, dit : « C’est pas ton problème ». Puis lorsque le journaliste demande s’ils vont encore tuer des gens, Kouachi dit : « On n’est pas des tueurs. On tue pas, nous. » Le journaliste lui rappelle la tuerie de Charlie Hebdo. Kouachi dit alors, en désignant la France : « C’est vous qui tuez des enfants en Syrie ». Puis il raccroche. Le silence qui s’en suit est glaçant.

Le président le brise avec autorité : « Accusez, levez-vous. » Il demande aux accusés s’ils connaissent les Kouachi : « Connais pas », « Je les ai jamais vus », « Je connais pas ces gens ». On sort de la journée harassé, vide, avec l’idée qu’il faudra tout recommencer demain…

Yannick Haenel et François Boucq (16.09.2020)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Zoé 16/09/2020 22:40

Oh oui, désespérantes interrogations !