L’UE a autorisé l’exportation de plus de 80 000 tonnes de pesticides pourtant interdits au sein de l’Union

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Produites en Europe, où leur utilisation est interdite en raison de leur très haute toxicité, quarante et une substances ont pu être vendues à l’étranger en 2018.

Un agriculteur indien traite une rizière avec des pesticides, dans le nord-ouest du pays, en 2018. Photo Shammi Mehra/AFP

C’est un commerce dont l’Europe ne se vante pas. Chaque année, l’Union européenne (UE) autorise, dans la plus grande opacité, ses champions de l’agrochimie à continuer à produire et à exporter des tonnes de pesticides dont elle interdit l’usage en son sein en raison de leur très haute toxicité et des risques qu’ils font peser sur la santé et l’environnement.

Une enquête publiée jeudi 10 septembre et à laquelle Le Monde a eu accès révèle l’ampleur de ce commerce. En 2018, les pays membres de l’UE ont approuvé l’exportation de 81 615 tonnes de pesticides contenant des substances bannies depuis parfois plus de dix ans sur leur propre sol, selon les données auxquelles ont eu accès pour la première fois l’association suisse Public Eye et la branche britannique de Greenpeace. C’est l’équivalent de la quantité de pesticides vendus en France cette année-là. Si le Royaume-Uni est le premier exportateur en volume, la France est le pays qui exporte le plus grand nombre de substances prohibées différentes (dix-huit).

Au total, 41 pesticides interdits ont été autorisés à l’exportation depuis l’UE en 2018, seule année complète pour laquelle les ONG ont réussi à collecter l’ensemble d’informations souvent couvertes par le « secret des affaires ».

Pour établir cette cartographie, Public Eye et Greenpeace UK ont obtenu plusieurs milliers de « notifications d’exportation » : des documents que les entreprises doivent remplir pour exporter des substances inscrites sur la liste des produits chimiques dangereux du règlement européen sur le consentement préalable informé. Les autorités réglementaires nationales (ministère de l’environnement) et européennes (agence européenne des produits chimiques) vérifient ces documents et les transmettent aux autorités des pays de destination. Les quantités effectivement exportées peuvent parfois différer des volumes mentionnés dans ces notifications.

Risques d’empoisonnements mortels pour les agriculteurs

Produit-phare de ces produits ultra toxiques « made in Europe », le tristement célèbre paraquat. Commercialisé depuis 1962, cet herbicide massivement utilisé dans les monocultures de maïs, soja ou coton est interdit dans l’UE depuis 2007, en raison des risques d’empoisonnement mortels qu’il fait peser sur les agriculteurs.

La firme suisse Syngenta continue pourtant d’en produire en quantité très importante dans son usine d’Huddersfield, en Angleterre. En 2018, les autorités britanniques ont ainsi approuvé l’exportation de plus de 28 000 tonnes d’un mélange à base de paraquat. Destinations privilégiées : l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique.

Loin derrière le paraquat, on retrouve ensuite, avec 15 000 tonnes, le dichloropropène (1,3-D). Notamment utilisé comme nématicide dans la culture de légumes, classé comme cancérogène probable, il est également interdit depuis 2007. Commercialisé par la firme américaine Corteva, il est très répandu au Maroc dans les champs de tomate.

Avec 10 000 tonnes, la cyanamide, un régulateur de croissance utilisé dans la vigne et la culture de fruits, complète le trio des best-sellers. Suspectée d’être cancérogène et de porter atteinte à la fertilité, elle a été bannie dans l’UE en 2008. La société AlzChem en exporte depuis l’Allemagne vers le Pérou, le Chili ou l’Afrique du Sud.

Eet boomerang pour lEurope

Au total, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, la Belgique et l’Espagne représentent plus de 90 % des volumes exportés. Du côté des importateurs, on retrouve 85 pays. Les trois quarts sont des pays en développement ou émergents.

Le Brésil, l’Ukraine, le Maroc, le Mexique et l’Afrique du Sud figurent parmi les dix principaux importateurs. Mais le premier « client » de ce commerce controversé n’est pas un pays pauvre. Il s’agit des Etats-Unis. Etats-Unis, Brésil, Ukraine : comme un boomerang, les principaux importateurs sont aussi ceux qui exportent le plus de denrées alimentaires vers l’Europe. Jus d’orange, café, soja…, des résidus de pesticides ultra toxiques peuvent donc se retrouver in fine à la table des consommateurs européens.

L’Ukraine, le « grenier à blé » de l’Europe, importe notamment d’importantes quantités d’atrazine (800 tonnes en 2018). Utilisée principalement comme désherbant du maïs, l’atrazine est interdite dans l’UE depuis 2003 en raison de son potentiel cancérogène, de sa capacité à perturber le système endocrinien et par sa propension à contaminer les nappes phréatiques. L’herbicide est toujours produit en France par Syngenta dans son usine d’Aigues-Vives, dans le Gard.

Avec 7 663 tonnes de pesticides interdits, la France est le cinquième exportateur en volume mais le premier par la diversité (dix-huit) des substances interdites.

Ce business controversé est loin de se tarir. A mesure que l’UE retire de son marché des pesticides jugés trop dangereux pour la santé de ses citoyens ou de son environnement, les exportations augmentent. En 2019, les autorités européennes ont donné leur feu vert à l’exportation de neufs nouveaux pesticides interdits, pour un volume de 8 000 tonnes. La France est à l’origine de plus de la moitié de ces nouvelles exportations, avec notamment plus de 4 000 tonnes de mélanges à base de picoxystrobine, substance active d’un fongicide produit par Corteva et interdit depuis 2017 car soupçonné de provoquer des dommages irréversibles sur le génome.

« Eorts de diplomatie verte »

Le législateur français a cependant décidé de mettre un terme à ces pratiques à partir de 2022. Et ce malgré l’intense lobbying des géants de l’agrochimie jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, comme l’avait révélé Le Monde en janvier. Seuls les Pays-Bas ont manifesté leur intention d’imiter la France et de soutenir une interdiction qui s’appliquerait à toute l’Europe. Le rapporteur spécial des Nations unies sur les substances toxiques, Baskut Tuncak, demande à l’UE de « faire preuve de leadership pour mettre fin à cette pratique odieuse, synonyme de discrimination et d’exploitation ».

Contactée par Le Monde, la Commission européenne fait remarquer que la législation européenne est déjà « plus stricte » que ne l’exigent les conventions internationales. Elle renvoie la responsabilité aux pays importateurs : « Une interdiction des exportations de l’UE ne conduira pas automatiquement les pays tiers à cesser d’utiliser ces pesticides car ils peuvent les importer d’ailleurs. » Un argument également invoqué par les industriels pour contester l’interdiction d’exportation qui doit entrer en vigueur en France en 2022.

De même source, on indique que « convaincre [ces pays] de ne pas utiliser de tels pesticides sera plus ecace ». Une stratégie qui fait partie des « efforts de diplomatie verte » de l’UE pour « parvenir à des systèmes alimentaires plus durables au niveau mondial. »

 

Stéphane Mandard/Le Monde (10.09.2020)

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Jpl 13/09/2020 19:04

Pareil pour l’amiante, interdite chez nous mais les usines ont déménagé !

Zoé 12/09/2020 21:36

Pas de mots assez forts pour de pareilles méthodes! HONTE!

hepiegne 12/09/2020 20:40

merci pour cette publcation car il fallait la faire .

cette commission européenne ne fait pas son job, le gouvernement non plus et doit dès maintenant arrêter la production de ces produits et leurs exportations.

C'est ahurissant de voir comment notre gouvernement et organisme européen se laissent mener à la baguette !
ces produits doivent être interdits sur toute la planète !!

En France il reste encore des produits à interdire et si interdits ils bénéficient d'une dérogation d'utilisation sur plusieurs années. C'est du n'importe quoi !

Béa kimcat 12/09/2020 17:12

C'est une HONTE !!!!!!!!

Jacky 12/09/2020 16:31

Effrayant. Nous sommes vraiment des faux-c....Ces articles sont précieux pour nous interpeller.

Claire 12/09/2020 16:14

Des pratiques dignes des mafieux ! N'importe quel "simple" citoyen serait sévèrement puni pour de tels actes... Quelle honte !

danièle 12/09/2020 15:00

on se retranche toujours derrière la loi. C'est facile....Une loi doit évoluée comme tous les dirigeants de ce monde. Balancer le poison aux autres ....quelle belle exemple....Où est l'éthique, le respect du vivant ? Honte à la France et honte à l'union européenne.

Jean-Louis 12/09/2020 12:30

...ou, comment se débarrasser de produits interdits ici en continuant allègrement à empoisonner de pauvres gens et la planète ! C'est honteux et criminel mais ces vocables me semblent bien légers pour qualifier une telle attitude !
Vive les lanceurs d'alerte.