Sachons sauver les chauves-souris

Publié le par Antonio Fischetti

Les chauves-souris sont mal-aimées, méconnues, et certaines ont transmis le coronavirus... Mais surtout, leur population a chuté de 40 % en dix ans. Des espèces sont même déjà au bord de l’extinction. Pour comprendre cette catastrophe, nous avons accompagné des techniciens de l’Office national des forêts (ONF) dans la chênaie de Tronçais, dans l’Allier…

Murin de Bechstein (Myotis bechsteinii) - Ariège - Mai 2020. Photo : Thomas Cuypers/Flickr.com

C’est un regard qui vaut tous les discours. Les deux petites billes noires de la chauve-souris délicatement tenue par mon accompagnateur me fixent sans cligner. Comment peut-on trouver moches ces animaux? Les chauves-souris sont accusées de tant de maux, de se prendre dans les cheveux et tout ça. Aujourdhui, elles périssent dans lindifférence générale : cest le drame quon pourrait lire dans ce regard, si l’on s’abandonnait à un anthro­pomorphisme exagéré.

La scène se passe entre Bourges et Moulins, dans le nord-ouest de l’Allier. De longues routes rectilignes et plates ­filant parmi de fiers arbres de 40 m de haut. La plus belle forêt de chênes d’Europe, dit-on. C’est là que je rejoins six membres de l’Office national des forêts, venus de toute la France pour étudier les chauves-souris. Pourquoi ici? Dabord parce que les arbres y sont remarquables. Cest le fruit dune longue histoire. Initialement entretenue par des moines au XIVe siècle, puis réaménagée par Colbert en 1670 (heureusement que les déboulonneurs de statues n’ont pas songé à la raser!), la forêt a toujours été gérée selon une stratégie bien définie : éliminer les autres arbres pour favoriser les chênes. Cela donne des spécimens au magnifique tronc rectiligne et souvent sans branches, qui produisent un bois d’une qualité exceptionnelle, très célèbre en tonnellerie pour stocker les plus grands crus (mais pas ce sympathique pinard du coin, baptisé Ficelle de Saint-Pourçain, dont les étiquettes sont réalisées par des dessinateurs de presse – dont plusieurs de Charlie).

Mais on n’est pas là pour picoler. Quel rapport avec les chauves-souris, donc? Eh bien, parce que lONF ne fait pas quexploiter les forêts, il étudie aussi les animaux qui les peuplent. Comment couper les arbres sans impacter les espèces animales? Cest toute la question. Car ici, le bois a de la valeur : « De 1 à 2 millions d’euros à l’hectare », nous apprend Laurent Tillon, chargé de mission biodiversité à l’ONF et chef de l’équipe1. Il ne s’agit pas d’opposer les chauves-souris aux précieux arbres, c’est un tout : « Une chauve-souris peut manger chaque nuit 250 chenilles de la tordeuse verte du chêne, un insecte qui s’attaque aux arbres. » Chouchouter les chauves-souris, c’est aussi chérir les arbres.

« Après le Covid, il y a beaucoup de gens qui se sont mis à les flinguer »

Parmi les 23 espèces de chiroptères qu’on trouve à Tronçais (sur les 35 qui résident en France), il y en a une qui intéresse particulièrement l’ONF. Son petit nom : le murin de Bechstein. Car contrairement au cliché qu’on peut en avoir, toutes les chauves-souris ne nichent pas dans les grottes. L’intérêt du murin de Bechstein est qu’il vit exclusivement dans les arbres, et à ce titre « il est un bon indicateur de la santé de la forêt », précise Laurent. Ce dernier, passionné de nature depuis ses vacances enfantines dans la ferme de ses grands-parents, s’afflige de la mauvaise réputation qui accable ces animaux : « Après le Covid, il y a beaucoup de gens qui se sont mis à flinguer les chauves-souris, c’est idiot. »

Première étape pour comprendre les mœurs du murin de Bechstein : en attraper un. L’opération se déroule la nuit. Je suis avec Franck, ancien vétérinaire qui a renoncé au soin des chiens et chats en cabinet pour étudier les animaux forestiers au sein de l’ONF. Il installe des filets d’une douzaine de mètres de long entre les arbres. Puis attend. Il est préférable de ne pas avoir peur du noir ni du silence, admet Franck : « Je n’ai jamais vu personne la nuit en forêt, mais une fois, j’ai fait l’erreur de voir le film The Blair Witch Project, je n’aurais pas dû… » Quand une chauve-souris est piégée, on lui colle délicatement un émetteur (qui tombera au bout de quelques jours) avant de la relâcher.

Suite le lendemain. À l’aide d’une antenne, les techniciens de l’ONF partent à la recherche de l’émetteur, et donc de l’animal. Comptez plusieurs heures de marche en sous-bois. Le jour, ces animaux dorment dans la cavité d’un tronc, agglutinés en colonies de plusieurs dizaines d’individus.

Une fois le nid déniché, la troisième étape se poursuit de nouveau la nuit. En chuchotant pour ne pas alerter les chauves-souris, nous nous rendons au pied de l’arbre, avec Laurent et un autre de ses collègues, Thomas. À l’aide d’un système de cordages, Thomas escalade le tronc. Arrivé à la bonne hauteur, il plaque un piège à la sortie de la cavité. Déplie un mini-hamac. S’y installe. Il y en aura pour des heures. Chaque chauve-souris qui sort pour chasser tombe aussitôt dans le piège, qui l’amène dans un sac, aussitôt envoyé par système de tyrolienne à Laurent, resté au sol.

Et c’est là que j’en viens à mon tête-à-tête avec la bestiole : 5 cm de long, des ailes aux fines membranes translucides de 25 cm d’envergure, le tout pour une ­dizaine de grammes à tout casser. De magnifiques oreilles duveteuses et plus longues que le corps, que je ne peux m’empêcher d’effleurer (mais la bête ne semble pas très réceptive à ma caresse). Certaines se débattent et poussent une sorte de bourdonnement aigu pour montrer leur désapprobation, d’autres attendent, résignées, la libération. En tout cas, aucune raison d’en avoir peur. Les chauves-souris de nos contrées ne transmettent pas de virus. Certaines espèces peuvent être porteuses de la rage, mais tous les techniciens de l’ONF sont vaccinés contre cette maladie. Et s’ils mettent des masques depuis la pandémie de Covid, c’est surtout pour protéger les animaux. « Par mesure de précaution, au cas où l’on pourrait transmettre le coronavirus aux chauves-souris », précise Laurent.

Divers paramètres sont mesurés : sexe, état des mamelles, des dents, ­baguage… La capture n’aura pas duré trois minutes. Jusqu’à 2 heures du matin, une soixantaine de chauves-souris auront été recensées. Les données seront analysées en collaboration avec d’autres chercheurs, afin de comprendre comment se répartissent et circulent les colonies. Pour, à terme, aboutir à des mesures permettant d’exploiter la forêt en impactant le moins possible les chauves-souris. En attendant, un signe est inscrit sur les arbres qui les hébergent, pour éviter de les couper.

C’est ce qui permet au murin de Bechstein de plutôt bien survivre à Tronçais. Mais la plupart des autres espèces sont dans le rouge, surtout à cause des pesticides et du déclin des popu­lations d’insectes. Toutes espèces confondues, le nombre de chauves-souris a diminué de 40% en dix ans! Et ce nest quune moyenne. Car certaines sont déjà au bord de lextinction. Par exemple, la noctule commune : 88% de diminution entre 2006 et 2019. Son prédateur à elle, ce sont les éoliennes. Ce n’est pas parce qu’elles rentrent dans les pales. C’est plus vicieux. Il faut savoir que, à l’extrémité de la pale d’une éolienne, la vitesse est d’environ 200 km/h. Imaginez que vous êtes sur un quai au passage d’un TGV : vous ressentez une forte pression de l’air. Eh bien, quand une chauve-souris de quelques grammes passe à côté d’une éolienne, cette surpression fait exploser ses organes internes. Elle tombe au sol, les viscères en bouillie. Si la noctule commune est l’espèce la plus touchée, c’est qu’elle vole très haut, notamment quand elle migre ou cherche un endroit pour nicher. Laurent est aux premières loges pour témoigner du drame : « Depuis sept ou huit ans, on ne trouve plus de noctules. Il y aurait pourtant des solutions, comme arrêter les éoliennes au moment des migrations… » Et comme toujours avec la nature, un drame en entraîne d’autres : « À cause du déclin des noctules, on constate une explosion de la population de hannetons, qui dévorent les arbres. » En somme, les éoliennes contribuent indirectement au dépérissement des forêts.

Ceux qui ne voient le déclin de la biodiversité qu’à travers des chiffres théoriques et de vaines paroles feraient bien de croiser le regard d’une chauve-souris la nuit sous un chêne…

Antonio Fischetti/Charlie Hebdo

 

1. Laurent Tillon a récemment publié ’’Et si on écoutait la nature?’’, (éd. Payot), un guide pour se connecter avec le milieu naturel, mêlant anecdotes et découvertes naturalistes.

Illustration : Riss (Charlie Hebdo n°1464)

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

marie rose sturtzer 06/09/2020 10:13

Il y a qq années j'en voyais une vingtaine sortir d'une toiture, ces jours-ci j'en ai compté deux. Elles commencent à sortir 20 mn après le coucher du soleil.

Zoé 02/09/2020 17:13

Nous n'aurons de cesse d'avoir tout détruit !
ma belle fille a acheté une maison à des anglais en Maine et Loire où une sorte d'arrière cuisine était une pièce réservée au aux chauves souris, elle l'a gardée bien sûr et maintenant c'est un site classé: nous sommes ravis.

Anne 02/09/2020 21:58

Bravo ! Cette pièce à chauve souris me réjouit le cœur. Dans les campagnes il y a partout des abris, des granges etc... mais il est vrai qu’il y a de moins en moins de chauve souris.

Fabienne 01/09/2020 11:38

Tout le drame de notre société : ne jamais penser de façon globale. Pourtant cela permettrait de mieux appréhender les défis qui s'imposent à nous et de ne pas nous précipiter dans des solutions, actions qui portent en elles le germe d'une autre détérioration. Merci pour cet article très intéressant.

Michelle Petit 01/09/2020 10:25

Encore un constat bien affligeant dans la suite de la série "destruction massive de la biodiversité par l'homme"! Merci en tout cas pour cet article, riche d'enseignement!

Anne 01/09/2020 09:40

Pour ce qui est des éoliennes le bilan me semble bien mitigé : elles produisent souvent à peine 30% de la puissance qui est annoncée par vent fort. Donc il est vraisemblable qu’elles n’aient pas produit ce qui était attendu avant leur fin de vie et en plus de détruire le paysage quid de leur recyclage??

Anne 01/09/2020 08:39

Merci pour ce point très intéressant (et la référence du livre de L. Tillon que je vais chercher). C’est triste et chez nous aussi, elles semblent avoir disparu. Le soir, elles succédaient aux vols d’hirondelles aux virages tout aussi net et précis et c’était joli. Pourtant il doit y avoir pas mal d’insectes puisque nous avons plusieurs nids de frelons dont un à nouveau dans le conduit de la cheminée ! Du coup devant la maison nous ne sommes plus ennuyés par les mouches et moustiques mais l’inconvénient est qu’il faudra attendre les vrais froids (et la mort du nid) pour pouvoir faire du feu :)

Jacky 01/09/2020 08:23

C'est vraiment un article "de terrain". Il en est d'autant plus intéressant.