Lettre des animaux aux humains déconfinés : le requin

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Le sourire du requin n'est pas des plus avenants et le cinéma lui a taillé une réputation de tueur sanguinaire et de bouffeur d'homme. Alors que la réalité est tout autre : chaque année, l'humain trucide 100 millions de requins. Alors, c'est qui le serial killer ?

Un grand requin blanc près de l'île de Guadalupe au large des côtes du Mexique. Photo : Andrew Brandy Casagrande/The Discovery Channel

C’est vrai que j’ai la gueule de l’emploi. Avec 3 000 dents alignées sur une vingtaine de rangées, mon sourire n’a rien de rassurant. Pourtant, il ne traduit aucune agression de ma part. Si je progresse bouche ouverte, c’est tout simplement pour respirer. L’eau circule ainsi sur mes branchies en assurant mon oxygénation.

Que n’a-t-on raconté à mon propos? Combien de malentendus, voire de mensonges, ont condamné mon clan? Cette situation intenable nous conduit aujourdhui à lagonie alors quil y a près de 200 millions dannées que nous traçons notre route dans l’océan.

Pour commencer, un portrait de famille. Elle compte près de 500 espèces allant du plus petit d’entre nous, le requin pygmée, qui ne dépasse guère les 20 centimètres, au requin baleine qui affiche la vingtaine de mètres. Et si nous avons résisté au temps, c’est probablement parce que nous avons su nous adapter aux contraintes en développant des capacités sensitives hors du commun.

Par quoi commencer? Prenons notre audition que je qualifierais dadmirable. Faute davoir des oreilles, cest notre corps entier qui fait office de récepteur. Toutes les vibrations sonores enregistrées dans notre univers sont ainsi transmises à nos oreilles internes. Cette technique nous permet de percevoir les basses fréquences à plusieurs milliers de mètres de distance. Notre odorat est également référent. Si on nous appelle « chiens de mer », c’est que nous pouvons percevoir des odeurs à une dizaine de kilomètres. Je ne m’attarderai pas sur nos micro récepteurs qui détectent les courants électriques, les variations de température ou la salinité de l’eau, tout cela nous étant très précieux pour voyager. Je préfère revenir sur notre malheureuse cohabitation avec vous autres, les bipèdes.

Depuis le film « Les dents de la mer », la moindre attaque de notre part est perçue comme une déclaration de guerre. En réalité,  nous tuons cinq fois moins que les méduses! En Australie, par exemple, il serait bon de comparer une attaque mortelle par an au regard des 87 noyades enregistrées dans le même temps. Et que dire des 3 000 morts par piqures de scorpions ou des 100 000 décès suite à des morsures de serpents? Si notre impact sur vous reste dérisoire, linverse nest pas vrai. Selon les chiffres de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), vous engrangez près d’ 1 450 000 tonnes de requins. Cela représente 100 millions d’entre nous qui sont tués chaque année. Votre obsession à manger nos ailerons explique en grande partie d’aussi terribles prélèvements. Un kilo de ce « met » peut se vendre aux enchères jusqu’à 600 euros à Hong-Kong, il n’en faut pas tant pour que le trafic rougisse les mers.

Nous sommes ainsi capturés puis découpés à bord, avant d’être rejetés encore vivants en mer. Notre pauvre carcasse agonisera pendant que vous accumulerez les ailerons, sans même exploiter le reste de notre corps.

Il est temps de mettre un terme à ce massacre et d’engager la réconciliation. Contrairement à la légende, nous n’avons pas de dent contre vous…

Allain Bougrain-Dubourg/Charlie Hebdo (août 2020)

Illustration : Juin/Charlie Hebdo

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Zoé 11/09/2020 22:03

C'est du massacre pur et simple, un vrai crime contre le Vivant ! merci à Allain Bougrain Dubourg de le dénoncer .
Merci aussi Jean-Louis pour ta référence du livre de Yves Paccalet que je vais m'empresser de commander .

Béa kimcat 11/09/2020 17:38

Encore une lettre remarquable qui est à l’honneur aussi sur mon blog...

Claire 11/09/2020 16:15

Des chiffres vraiment impressionnants et glaçants : pauvre requins qui semblez être les loups des océans ! Les uns sont pareillement détestés que les autres...

JC 11/09/2020 15:34

Malheureusement ce n’est pas la seule inexactitude. Mon fils qui plonge beaucoup s’y intéresse beaucoup et confirmerait que leur fréquentation est particulièrement intéressante et pas si dangereuse en prenant bien sûr les précautions nécessaires comme avec tous les prédateurs. Mais la plongée à bon niveau nécessite aussi beaucoup de rigueur.

danièle 11/09/2020 08:27

Nous sommes tous des ignorants et l'école ne nous apporte pas la connaissance de la vie, à part distinguer un perroquet d'un chien. Des étiquettes volent "le petit chaperon rouge et le grand méchant loup, les dents de la mer, etc...Merci Mr Allain Bougrain-Dubourg de remettre les pendules à l'heure !

Jean-Louis 11/09/2020 08:15

Voilà quelques réalités toujours bonnes à rappeler : le film "Les dents de la mer" a probablement alimenté de nombreux fantasmes et suscité des craintes bien inutiles surtout en regard de ce chiffre ahurissant de 100 millions de requins tués chaque année... L'horreur !
L'occasion pour moi de recommander la lecture de l'excellent livre d'Yves Paccalet "Éloge des mangeurs d'hommes (loups, ours, requins... sauvons-les !) qui rétablit bien des vérités sur ces "terribles" prédateurs...

Jacky 11/09/2020 08:06

"Les dents de la mer" a été mon premier film d'horreur. L'image du requin tueur reste collé à ce film. C'est bien dommage.

domi 11/09/2020 05:36

un massacre qui est aussi un gaspillage