Avec ou sans floraison, les néonicotinoïdes représentent des risques pour les pollinisateurs

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Contrairement aux arguments avancés par les syndicats agricoles, l’usage des insecticides systémiques a un impact sur la biodiversité, comme l’attestent de nombreux travaux scientifiques.

Après l'annonce le 6 août de la dérogation à l'interdiction des néonicotinoïdes en betteraves, les maïsiculteurs ont à leur tour réclamé l'accès à ces insecticides… Photo : Betteraves sucrières - JLS (Cliquez pour agrandir)

Après l'annonce le 6 août de la dérogation à l'interdiction des néonicotinoïdes en betteraves, les maïsiculteurs ont à leur tour réclamé l'accès à ces insecticides… Photo : Betteraves sucrières - JLS (Cliquez pour agrandir)

Après les betteraviers, les maïsiculteurs veulent à leur tour pouvoir déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes. Vendredi 7 août, au lendemain du communiqué du ministère de l’agriculture annonçant la réintroduction jusqu’en 2023, sur la betterave, de cette classe de pesticides bannie depuis 2018, le syndicat du maïs a réclamé du gouvernement des mesures semblables.

Le succès obtenu par les betteraviers repose largement sur un argument de bon sens apparent : la betterave à sucre étant récoltée avant floraison, elle ne constitue pas une culture attractive pour les abeilles et les pollinisateurs. Le traitement de la betterave par enrobage de semences serait donc sans risque pour ces insectes. Mis en circulation par les milieux de l’agro-industrie et repris par le ministère de l’agriculture dans sa communication, cet argument a été largement repris sur les réseaux sociaux par des élus et des responsables politiques.

Selon un schéma désormais récurrent, il a également été adoubé par des personnalités scientifiques s’exprimant généralement hors de leur champ de compétence. « Si l’insecticide a été interdit pour de mauvaises raisons, ce serait une faute politique que de ne pas le ré autoriser, a par exemple déclaré, le 8 août, sur Twitter, le médecin et universitaire Jean-Loup Salzmann, ancien président de la Conférence des présidents d’université (CPU). En enrobage de semence de plante ne fleurissant pas, il n’y a aucun danger pour les butineurs. La politique doit s’appuyer sur la science. »

Un risque élevé pour les abeilles

De nombreux travaux scientifiques ont pourtant montré que même en l’absence de floraison des cultures traitées, les néonicotinoïdes représentent un risque élevé pour les abeilles, les pollinisateurs et les insectes auxiliaires des cultures. Les gouttelettes d’eau (ou « eau de guttation ») exsudées par les plantes, et auxquelles des pollinisateurs peuvent venir s’abreuver, sont par exemple une voie d’exposition. Celle-ci a été mise en évidence en 2009 par des chercheurs italiens, et publiée par le Journal of Economic Entomology.

Autre danger : les semoirs pneumatiques, qui injectent les semences enrobées dans les sols, peuvent, par effet d’abrasion sur les graines, générer des nuages de poussières. Aux alentours des parcelles traitées – sur la végétation, les sols ou encore les eaux de surface –, ces poussières déposent de l’insecticide à des concentrations présentant un risque pour certains insectes non ciblés. Cet effet a été montré en 2003 dans une étude publiée par le Bulletin of Insectology.

Ces phénomènes ne relèvent pas de science marginale : ils ont été pris en compte par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) dans son expertise de 2018 sur les « néonics ». Les conclusions de l’EFSA – agence peu suspecte de menées écologistes – avaient conduit à l’interdiction des principaux néonicotinoïdes en Europe, dans tous leurs usages. S’agissant de la betterave à sucre traitée aux néonics, l’EFSA a jugé « faibles » les risques liés à l’eau de guttation, mais des travaux académiques indépendants de l’industrie manquent sur le sujet. Quant à la contamination de l’environnement autour des parcelles de betteraves traitées, l’agence européenne n’a pu conclure à l’absence de risque pour les bourdons et les abeilles solitaires, faute de données.

Les néonicotinoïdes sont ces pesticides «tueurs d’abeilles» qui n’étaient plus autorisés en France depuis le 1er septembre 2018, suite à la loi biodiversité de 2016... Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Les néonicotinoïdes sont ces pesticides «tueurs d’abeilles» qui n’étaient plus autorisés en France depuis le 1er septembre 2018, suite à la loi biodiversité de 2016... Photo : JLS (Cliquez pour agrandir)

Contamination des cultures ultérieures

En revanche, l’EFSA a estimé que le traitement de la betterave à sucre par les néonics a été jugé à risque « élevé » pour tous les pollinisateurs considérés dans son évaluation, du fait de la contamination des cultures ultérieures sur les parcelles traitées. Une part très importante de l’insecticide appliqué sur les semences, de 80 % à plus de 98 % (selon des données publiées en 2003 dans le Bulletin of Insectology), demeure en effet dans les sols. Des cultures mellifères ou attractives pour les abeilles, non traitées mais semées l’année suivante, peuvent ainsi être contaminées et présenter un risque élevé pour les pollinisateurs.

Le ministère de l’agriculture a assuré, dans son communiqué, que des restrictions seraient imposées pour limiter cet effet. Mais, depuis 2018 et l’expertise de l’EFSA, de nouveaux travaux ont mieux documenté la grande rémanence des néonicotinoïdes dans l’environnement et leur capacité à s’y diffuser, sans que les mécanismes de leurs migrations soient d’ailleurs pleinement élucidés.

En février, des chercheurs du CNRS et de l’INRAE ont ainsi publié dans la revue Science of the Total Environment une étude indiquant que des colzas non traités, poussant sur des parcelles exemptes de néonics depuis cinq ans, pouvaient être imprégnés par ces produits. Et ce, à des niveaux présentant des risques pour les pollinisateurs.

Toxiques à des doses d’exposition infimes

D’autres travaux, conduits en Suisse et publiés en mars 2019 dans le Journal of Applied Ecology sont allés plus loin. Des chercheurs de l’université de Neuchâtel (Suisse) ont analysé plus de 700 échantillons de plantes et de sols, prélevés sur l’ensemble des régions agricoles helvétiques. Au total, les prélèvements ont été menés sur 169 parcelles issues de 62 exploitations agricoles conduites en agriculture conventionnelle ou biologique. Résultat : tous les échantillons prélevés sur des parcelles conventionnelles contenaient des résidus de néonics, tandis que 93 % des parcelles menées en « bio » – bien que toutes converties depuis plus de dix ans – étaient contaminées, à des concentrations cependant beaucoup plus faibles. Mais même à ces niveaux très bas, les chercheurs suisses identifiaient des risques pour une variété d’insectes non ciblés.

L’une des caractéristiques des néonicotinoïdes est en effet d’être toxique à des doses d’exposition infimes. Par exemple, l’application de 60 grammes d’imidaclopride (le principal néonic) par hectare, sur les 423 000 hectares de betterave à sucre exploités en France, équivaut à environ 25 tonnes de produit, soit susamment pour tuer 3 millions de milliards d’abeilles (4 nanogrammes d’imidaclopride par abeille susent à tuer 50 % dune population exposée, selon la synthèse de référence publiée en 2014 dans Environmental Science and Pollution Research). En comptant un centimètre par hyménoptère, cela représenterait une chaîne d’abeilles mortes d’environ 30 milliards de kilomètres, soit quelque 40 000 allers-retours de la Terre à la Lune.

Stéphane Foucart/Le Monde (12.08.2020)

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Anne 25/08/2020 00:06

Navrant effectivement mais si ça peut vous remonter le moral, j’ai vu des ruches déposées près de champs de trèfles pour améliorer leur pollinisation. Il y a des agriculteurs qui comprennent.

Jpl 21/08/2020 19:24

En plus ces produits se retrouvent d’une manière ou d’une autre, dans notre alimentation …curieusement, cela ne semble pas entrer en compte dans l’article ci-dessus.
Les ministres de l’écologie sont comme les petits « toutous » qui hochaient la tête sur les plages arrières des voitures d’il y a bien longtemps, ils disent oui, oui, oui et sont choisis pour cela, mais leurs multiples oui ne sont jamais pour la planète, bizarre !

Béa kimcat 19/08/2020 18:25

C'est plus que désespérant !!

dominique 19/08/2020 17:53

Barbara Pompili n'aura pas tenu longtemps...il est vrai que c'était une écolo d'opportunisme, qu'elle ne l'est en réalité pas ; sans doute est-ce pour cela qu'elle a été choisie? Nous l'attendons sur la capture à la glu....il semble qu'elle prête déjà l'oreille aux chasseurs; si elle tient bon, ce sera uniquement parce que l'Europe la contraint...mais tant mieux ? A suivre !

Zoé 19/08/2020 09:28

Décourageant!

Michelle Petit 19/08/2020 09:15

Arrêtons de tourner en rond : on sait aussi que les pesticides dans leur grande majorité (98%) atteignent d'autres cibles que les abeilles tels que les oiseaux, les humains, les sols dévastés. Aujourd'hui la betterave, demain le maïs.. Et la protection de la vie et du Vivant, c'est pour quand?

Guermeur Jeuneu 19/08/2020 06:31

Mais ils pensent qu'avec des produits chimiques de substitution tout remplacera le vivant...c'est ça l'erreur..

Jean-Louis 19/08/2020 05:24

Les "néonics" ne sont évidemment pas sans danger pour les pollinisateurs et donc l'environnement... On préfère toutefois céder aux lobbies et aux pollueurs que d’œuvrer "pour la vie" et de les limiter véritablement les polluants... C'est affligeant !